Deux récits récents témoignent d’une évolution inquiétante dans l’utilisation des drones par les groupes criminels en Amérique latine. Une enquête conjointe menée par l’Ukraine et le Mexique a révélé que plusieurs individus liés aux cartels mexicains s’engagent dans la Légion internationale ukrainienne afin d’acquérir des compétences dans l’usage de drones aériens armés. Par ailleurs, des indices laissent penser que certains membres de groupes insurgés colombiens ont suivi la même voie pour rapporter ces savoir-faire dans l’hémisphère occidental. La Russie aurait également fourni une formation à certains groupes non étatiques colombiens.
Le 2 juillet, la marine colombienne a intercepté pour la première fois un sous-marin « narco » semi-submersible, télépiloté via une connexion Starlink. Alors que l’apprentissage tactique des cartels mexicains sur les champs de bataille ukrainiens illustre l’influence des conflits mondiaux sur la criminalité, l’utilisation de drones sous-marins en Colombie constitue une innovation profondément enracinée dans les dynamiques criminelles régionales.
Les réseaux criminels latino-américains ne se contentent pas de copier les tendances mondiales en matière de drones. Ils jouent un rôle actif dans le développement et l’affinement des tactiques. Les gouvernements de la région doivent s’adapter rapidement pour préserver leur souveraineté face à ces groupes lourdement armés opérant en dehors de tout cadre étatique. Les États-Unis, qui adoptent depuis peu une posture plus ferme contre la criminalité organisée, pourraient jouer un rôle clé en traquant les opérateurs de drones criminels afin de couper la transmission de connaissances à ces organisations. Un partenariat avec des pays comme le Mexique et la Colombie dans la lutte contre les drones illicites pourrait également fournir aux forces américaines des données précieuses sur l’évolution de ces systèmes aux mains d’adversaires.
Première personne, fibre optique et nouveaux espaces
Les organisations criminelles modifient, testent et expérimentent continuellement de nouvelles tactiques droniques, à un rythme parfois mesuré en jours voire semaines.
Parmi les évolutions les plus marquantes figure l’adoption rapide des drones d’attaque « monodirectionnels » en vue subjective par des groupes non étatiques colombiens et mexicains. Contrairement aux munitions drone larguées, qui exigent que le drone survole directement la cible pour libérer un explosif non guidé, les drones d’attaque monodirectionnels transportent une charge explosive qui détonne au contact, détruisant le drone lui-même. Cette méthode permet une navigation précise à travers la végétation, les bâtiments et autres couvertures pour atteindre la cible.
Au Mexique, le premier drone monodirectionnel documenté par les analystes ouverts a été observé en avril 2025. Plusieurs cas similaires ont suivi, avec ces drones apparaissant régulièrement aux côtés des quadricoptères traditionnels armés sur les réseaux sociaux des cartels et lors de saisies par les forces de sécurité mexicaines. Une vidéo récente montre des membres présumés du cartel Jalisco Nouvelle Génération détaillant la configuration de drones pour ces attaques spécifiques.
En Colombie, la première attaque documentée avec un drone explosif a été diffusée en juin 2025. Le 20 juillet, l’Armée de libération nationale a utilisé un drone similaire dans la région contestée de Catatumbo, causant trois morts et huit blessés parmi les forces gouvernementales. Le même mois, un groupe rebelle différent a attaqué un patrouilleur fluvial de la marine colombienne avec un drone d’attaque monodirectionnel, entraînant des dégâts minimes mais attestant de l’élargissement des cibles visées.
Des rapports non confirmés font également état d’une attaque de drone ayant causé un crash d’hélicoptère de police dans le département d’Antioquia, un mode d’action rappelant les tactiques employées par les insurgés en Birmanie.
Ces exemples ne représentent sans doute qu’une partie visible de l’iceberg, ces équipements étant probablement plus diffus qu’il n’y paraît.
Une innovation tactique non encore observée en Amérique latine est l’utilisation de câbles en fibre optique pour relier le drone à son système de contrôle, offrant une connexion inviolable en cas de brouillage électronique. Cependant, cette technologie contraint les déplacements du drone car le câble ne doit ni s’emmêler ni se rompre. Étant donné les capacités limitées de brouillage des forces latino-américaines, cette technologie semble peu susceptible de se généraliser rapidement, mais elle démontre que le brouillage ne suffira pas à lui seul à neutraliser la menace.
Un développement à surveiller concerne l’intégration continue de ces drones dans les tactiques « blindées » des cartels mexicains. Les véhicules blindés improvisés, surnommés « narco-tanks » ou « monstres », sont passés de simples outils de propagande à des éléments tactiques notoires dans les affrontements. Dès 2023, l’un de ces véhicules a été saisi avec une cage anti-drone similaire à celles observées sur les blindés russe et ukrainien. Plusieurs modèles avancés embarqueraient même des brouilleurs intégrés. Par ailleurs, des images montrent des combattants de cartels équipés de brouilleurs et de dispositifs de falsification GPS, indiquant que les tactiques de drone et d’anti-drone sont déjà intégrées dans leurs opérations quotidiennes.
Les témoignages du terrain confirment cette analyse. Un ancien membre des United Cartels a relaté que lors d’un combat contre le cartel Jalisco Nouvelle Génération, des drones abattus portaient encore des grenades intactes, tandis que des véhicules blindés « monstres » approchaient de divers angles, accompagnés d’échanges de tirs, évoquant une guerre rapprochée et combinée.
Dans divers affrontements au Mexique, les cartels ont appris à combiner engins explosifs improvisés, tranchées, blindés et drones pour harceler et attaquer simultanément les forces adverses. Cette approche rudimentaire de guerre combinée pourrait leur permettre de défier plus efficacement l’État mexicain. Les véhicules blindés légers utilisés par l’armée mexicaine, comme les AMX-VCI ou Humvees, sont vulnérables sur leur toit, une faiblesse exploitable par les drones.
Enfin, la saisie du narco-submersible sans pilote révèle que l’air n’est pas le seul espace exploitable par ces technologies. Selon un rapport du Small Wars Journal, ces sous-marins drones présentent plusieurs avantages : profil bas améliorant la furtivité, plus grande capacité de charge en l’absence d’équipage, et possibilité de stationner en mer durant des semaines avant la livraison. Suite à des frappes ciblées américaines sur des embarcations de narcotrafic vénézuéliennes, l’intérêt pour des alternatives sans pilote pourrait croître substantiellement.
Les drones terrestres, encore marginalement utilisés par les groupes criminels de la région, souffrent de limitations en termes d’autonomie et de mobilité, ainsi que d’une offre commerciale plus restreinte. Les drones aériens resteront probablement privilégiés, même si des expérimentations pourraient voir le jour, notamment avec des tourelles télécommandées sur les narco-tanks. En Colombie, ces drones terrestres improvisés pourraient compléter les attentats à la bombe véhiculaire pour déployer des charges plus importantes.
Répondre par la force
Conscientes de cette course aux armements droniques, les forces armées latino-américaines intensifient leurs acquisitions. Jusqu’ici, la majorité des systèmes achetés sont des drones de renseignement, surveillance et reconnaissance non armés, comme le SIRTAP acheté par la Colombie en 2024 ou le RQ-1 ScanEagle utilisé par la marine brésilienne. Néanmoins, face à l’intensification des affrontements, certains États cherchent à se doter de capacités offensives.
La Colombie s’est récemment distinguée par le développement d’un drone bombardier national, le « Dragom », un quadricoptère conventionnel capable de larguer des explosifs et d’acheminer du matériel sur des terrains difficiles. Les forces de sécurité mexicaines expérimentent également des drones plus petits équipés pour lancer des grenades. Ces initiatives sont louables et cruciales pour familiariser les armées aux tactiques droniennes, cependant elles soulèvent aussi d’importantes questions légales et éthiques.
La baisse des coûts liée à l’émergence de nouveaux fabricants a rendu ces systèmes accessibles à de nombreux États. Toutefois, l’expérience américaine démontre que précision ne rime pas toujours avec discrimination entre cibles légitimes et civils.
Sur le continent africain, où des gouvernements font face à des insurrections, l’adoption de drones MALE (moyenne altitude, longue endurance) tels que le Bayraktar TB2 turc est notoire. Ces plateformes peuvent stationner au-dessus de cibles avec plusieurs munitions, un atout puissant mais risqué sans règles d’engagement strictes. Entre 2021 et 2024, les drones aériens ont causé au moins 943 décès civils en Afrique, selon Drone Wars UK, chiffre proche du total estimé des victimes civiles de la campagne de drones américaine au Pakistan.
Dans des États comme le Venezuela, ces drones peuvent devenir des armes d’intimidation et de répression. Sans formation et régulation adaptées, leur prolifération risque d’exacerber le conflit entre forces criminelles et étatiques, au prix de civils pris dans la tourmente.
Les perspectives à venir
Malgré une adaptation rapide et des progrès notables, il convient de ne pas surestimer la sophistication organisationnelle des groupes criminels latino-américains. Leur structure, discipline et doctrine restent disparates. L’expertise est concentrée dans une minorité de membres, que l’on peut cibler efficacement pour réduire leur capacité opérationnelle.
Les États-Unis prendraient un risque en ignorant cette menace grandissante. Une stratégie plus offensive pour contrer ces drones profiterait aux partenaires régionaux tout en renforçant la préparation américaine à d’éventuels conflits futurs. Avec une priorisation accrue de la lutte contre la criminalité transnationale, interrompre les réseaux opérant ces drones devrait être une priorité. Tandis que l’Ukraine est en pointe sur les tactiques droniques, l’Amérique latine offre une occasion unique pour les forces américaines de s’immerger auprès des armées alliées et de perfectionner les opérations de contre-drones. Cela contribuerait aussi à apaiser les tensions avec des pays comme le Mexique, soucieux de préserver leur souveraineté face aux interventions américaines.
Un atout clé des États-Unis réside dans leur capacité à traquer les pilotes de drones criminels. Comme en Ukraine, éliminer ces opérateurs ciblés est plus efficace que de détruire les drones, souvent peu coûteux. La disponibilité d’actifs de renseignement, notamment des drones de reconnaissance sophistiqués, pourrait permettre des opérations plus précises conduites par les forces partenaires. Les MQ-9 non armés, déjà utilisés par le Département de la Sécurité intérieure pour observer les activités des cartels à plusieurs centaines de kilomètres au sud du Mexique, constituent un modèle à développer.
Enfin, la lutte doit s’accompagner d’une vigilance constante face à l’évolution technologique. La destruction des pilotes pourrait encourager les groupes à se tourner vers des systèmes autonomes, capables d’accomplir leur mission sans opérateur humain. Aujourd’hui hors de portée des groupes latino-américains, cette tendance pourrait se concrétiser dans un futur proche avec les progrès en drones et intelligence artificielle.
Henry Ziemer est chercheur associé au programme Amériques du Center for Strategic and International Studies.