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Dans le cadre complexe de la diplomatie mondiale en matière de défense, les États-Unis ont à plusieurs reprises tenté d’éloigner l’Inde de sa dépendance historique à l’égard des matériels militaires russes, et plus particulièrement du système de défense aérienne avancé S-400 Triumf. Face aux tensions croissantes dans la région indo-pacifique et à l’équilibre stratégique que cherche à maintenir New Delhi entre les grandes puissances, Washington a mis en avant le missile Patriot Advanced Capability-3 (PAC-3) Missile Segment Enhancement (MSE) comme une alternative séduisante. Cette démarche, motivée par les préoccupations liées à la loi CAATSA (Countering America’s Adversaries Through Sanctions Act), illustre les interactions délicates entre technologie, sanctions et alliances alors que l’Inde renforce ses capacités pour faire face aux menaces de la Chine et du Pakistan.

Le dossier a pris une tournure décisive entre 2018 et 2019, lorsque l’Inde finalisait un contrat historique de 5,43 milliards de dollars avec la Russie pour l’acquisition de cinq régiments du S-400. Ce contrat a été signé le 5 octobre 2018 lors d’un sommet entre le Premier ministre Narendra Modi et le président Vladimir Poutine. Le S-400, réputé pour ses capacités multi-couches, peut engager simultanément jusqu’à 36 cibles à des distances allant jusqu’à 400 km, qu’il s’agisse d’avions, de missiles de croisière ou de menaces balistiques, en faisant un pilier de la modernisation de la défense aérienne indienne. Les livraisons ont débuté en novembre 2021, avec trois régiments opérationnels en 2023 et les deux derniers attendus pour août 2026, malgré les retards engendrés par les sanctions occidentales contre la Russie après son invasion de l’Ukraine en 2022. Rebaptisé « Sudarshan Chakra » au service de l’Inde, le système a déjà fait ses preuves, interceptant notamment des drones et missiles pakistanais lors d’escalades en mai 2025, ce qui lui a valu d’être salué comme un « héros que nous avons conservé » par des responsables de la défense indiens.

La pression américaine et la loi CAATSA

Les États-Unis ont perçu l’achat du S-400 à travers le prisme de la CAATSA, adoptée en 2017 pour sanctionner les entités engagées dans des transactions majeures avec le secteur de défense russe. Craignant que cet accord ne déclenche des sanctions, susceptibles de perturber l’accès de l’Inde à des plateformes américaines telles que le F-35 ou à des coentreprises, Washington a lancé une campagne soutenue visant à orienter New Delhi vers des solutions américaines. En mars 2019, Randall Schriver, Assistant secrétaire à la Défense, a déclaré devant la commission des forces armées de la Chambre des représentants américaine qu’« il était très important de les voir faire un choix alternatif » au S-400, tout en travaillant à fournir de « potentielles alternatives ». L’amiral Philip Davidson, alors commandant du Commandement indo-pacifique américain, a souligné que les systèmes américains amélioreraient « l’interopérabilité et la compatibilité » avec l’arsenal croissant d’origine américaine de l’Inde, dont le volume a atteint 18 milliards de dollars depuis 2010.

Le PAC-3 MSE, alternative proposée

Parmi ces alternatives, le PAC-3 MSE occupait une place centrale. Il s’agit d’un intercepteur avancé « hit-to-kill » développé par Lockheed Martin pour le système Patriot. Contrairement aux versions antérieures du PAC, cette version bénéficie d’une portée étendue jusqu’à 180 km contre des cibles aériennes et 100 km contre les missiles balistiques, avec une manœuvrabilité supérieure et un moteur à double impulsion permettant des engagements à haute altitude. Le PAC-3 MSE excelle dans l’interception de missiles balistiques tactiques, de missiles de croisière, de drones ainsi que d’avions, et s’intègre parfaitement avec des systèmes comme le Terminal High Altitude Area Defense (THAAD) pour une défense en couches. Les États-Unis ont présenté le PAC-3 MSE comme un élément d’un « parapluie de défense aérienne » complet, combiné à THAAD pour une protection à courte et longue portée, lors des discussions récentes menées par le bureau de Lockheed en Inde. Chaque unité THAAD est estimée à environ 3 milliards de dollars, tandis que les batteries PAC-3 MSE offrent une modularité rentable. Les contrats récents de l’armée américaine, comme un accord de 9,8 milliards de dollars pour 1 970 missiles en septembre 2025, témoignent d’un accroissement de la production à 600 unités par an.

Offres formelles et réactions indiennes

Cette proposition a été officialisée en mai 2019, lorsque des responsables américains ont présenté des packages THAAD et PAC-3 MSE lors de pourparlers bilatéraux, confirmés par plusieurs sources gouvernementales. Cette démarche s’inscrivait dans un contexte de messages ambivalents sur les sanctions : l’administration Trump avait d’abord promis de possibles dérogations lors du premier dialogue 2+2 en septembre 2018, avant de se rétracter par la suite. L’ancien secrétaire à la Défense, James Mattis, plaidait pour des exemptions visant à « détacher » les clients historiques russes comme l’Inde vers la technologie américaine. En 2022, James O’Brien, nommé coordinateur de la politique des sanctions sous la présidence Biden, a réaffirmé la désapprobation américaine envers le S-400, tout en reconnaissant des « considérations géostratégiques importantes », notamment le rôle de l’Inde dans la gestion du défi chinois. Jusqu’à présent, aucune sanction n’a été imposée, le Congrès américain bipartisan soutenant une dérogation en raison de l’orientation stratégique indo-pacifique de l’Inde.

L’Inde, pour sa part, a répondu fermement, privilégiant la sécurité nationale face aux pressions externes. Le ministre des Affaires étrangères, S. Jaishankar, a affirmé en 2019 que l’Inde poursuivrait « ce qui est dans notre intérêt national », indifférente aux menaces liées à la CAATSA. Les analystes soulignent que la polyvalence inégalée du S-400 — optimisé pour la défense aérienne et antimissile — dépasse le focus principal du PAC-3 MSE sur l’interception de missiles, ce dernier ayant une portée anti-aérienne plus restreinte par rapport aux missiles 40N6 du système russe, dont la portée atteint les 400 km. Par ailleurs, intégrer des systèmes américains pourrait compliquer l’interopérabilité avec les stocks d’équipements russes, représentant 60 à 85 % de l’inventaire indien, ce qui poserait des difficultés opérationnelles. Selon les données du SIPRI, la Russie fournit encore 58 % des importations d’armes de l’Inde, un ratio en baisse par rapport à 76 % mais qui souligne la complexité d’une diversification rapide.

Perspectives récentes et défis stratégiques

Les initiatives américaines se sont intensifiées récemment. En septembre 2024, Lockheed Martin a proposé une « stratégie de défense en couches » destinée à l’Inde, comprenant le PAC-3 MSE pour les menaces de niveau inférieur et le THAAD pour les interceptions à haute altitude, visant particulièrement à contrer les incursions chinoises le long de la Ligne de contrôle réel (LAC). Cette offre converge avec le projet Khusha de l’Inde, un programme de défense antimissile dirigé par le DRDO (Defense Research and Development Organisation), mais soulève des questions sur la redondance et les difficultés d’intégration avec des systèmes nationaux comme Akash et MRSAM. Au 3e trimestre 2025, l’Inde et la Russie sont en discussions pour l’achat d’unités supplémentaires du S-400, témoignant d’un approfondissement des liens malgré la surveillance occidentale. Parallèlement, les États-Unis ont quadruplé les commandes de PAC-3 MSE, atteignant 13 773 intercepteurs, stimulés par les enseignements issus des conflits en Ukraine et au Moyen-Orient, où le missile a abattu des missiles balistiques iraniens en juin 2025.

Le PAC-3 MSE a démontré son efficacité sur le champ de bataille, interceptant avec succès des menaces hypersoniques telles que le missile russe Kinzhal en Ukraine, ainsi que des drones Shahed au Moyen-Orient. Les responsables de Lockheed insistent sur son architecture logicielle évolutive, adaptée aux menaces émergentes comme les drones furtifs et les missiles supersoniques, ce qui en fait une option « pérenne » face à la doctrine indienne de défense sur deux fronts. Toutefois, pour New Delhi, la décision dépasse la simple question du matériel : choisir des systèmes américains pourrait renforcer les partenariats dans le cadre du Quad (États-Unis, Inde, Japon, Australie) et l’accès à des technologies avancées via des initiatives comme iCET, tout en constituant un risque pour son autonomie stratégique. Les sanctions imposées à la Turquie pour l’achat du S-400 en 2019, ayant conduit à son exclusion du programme F-35, servent d’exemple avertissant, bien que le poids géostratégique de l’Inde lui ait, pour l’instant, permis d’éviter de telles répercussions.