L’Inde cherche à renforcer son rôle dans les patrouilles du détroit de Malacca, un point stratégique maritime majeur, en s’appuyant sur sa proximité géographique via l’archipel des Andaman et Nicobar. Cette initiative illustre les ambitions grandissantes de New Delhi pour sécuriser cette voie maritime vitale dans la région Indo-Pacifique.
Le détroit de Malacca, long de 900 kilomètres et situé entre la péninsule malaise et l’île indonésienne de Sumatra, constitue une artère essentielle du commerce mondial. Il assure le transit d’environ un tiers du commerce maritime mondial, dont 25 % des marchandises échangées et plus de 15 millions de barils de pétrole chaque jour. Reliant l’océan Indien à la mer de Chine méridionale, c’est la route maritime la plus courte entre l’Inde et la Chine, ainsi qu’un corridor crucial pour l’approvisionnement énergétique venant du Golfe Persique vers l’Asie de l’Est. La section la plus étroite, le chenal de Philip, ne fait que 2,8 kilomètres de large, ce qui rend ce passage congestionné, vulnérable aux actes de piraterie, contrebande et tensions géopolitiques.
Depuis 2004, la sécurité dans ce détroit est assurée par les Malacca Strait Patrols (MSP), une coopération quadrilatérale entre l’Indonésie, la Malaisie, Singapour et la Thaïlande. Ce dispositif comprend des patrouilles navales coordonnées (MALSINDO), une surveillance aérienne (Eyes-in-the-Sky) et un partage de renseignements sous l’égide de l’Accord régional de coopération pour la lutte contre la piraterie et le brigandage armé contre les navires en Asie. Ces mesures ont significativement réduit les incidents de piraterie, atteignant un niveau quasi nul en 2010, même si une recrudescence a été observée en 2025, soulignant la nécessité de renforcer la sécurité.
La demande indienne d’intégrer les MSP s’appuie sur sa situation géographique stratégique, avec les îles Andaman et Nicobar situées à seulement 170 kilomètres de l’Indonésie et 40 kilomètres du Myanmar, à proximité immédiate de l’entrée occidentale du détroit. Ces îles abritent le premier commandement militaire conjoint indien créé en 2001, considéré comme un point d’appui clé pour surveiller le trafic maritime et contrer les menaces dans la région de l’océan Indien. Le Quartier général du Commandement des Andaman et Nicobar, basé à Port Blair, renforce les capacités indiennes en matière de renseignement, de surveillance et de reconnaissance (ISR). Le déploiement récent de plusieurs aéronefs de surveillance maritime Boeing P-8 vient renforcer la vigilance sur les approches ouest du détroit.
Les autorités du ministère indien des Affaires étrangères (MEA) avancent que le statut de l’Inde en tant qu’État contigu, partageant des frontières maritimes avec l’Indonésie, la Malaisie, la Thaïlande et le Myanmar, légitime sa participation aux MSP. La majeure partie du trafic maritime traversant le détroit emprunte la zone contiguë indienne, notamment les flux venant du Golfe Persique, mettant en lumière les intérêts de New Delhi dans la sécurité régionale. Par ailleurs, les capacités navales avancées de l’Inde, dont sa flotte en expansion et ses moyens ISR, la positionnent comme un acteur pertinent pour combattre les menaces transnationales telles que la piraterie, la contrebande et les transferts illégaux entre navires, qui ont connu une hausse en 2025.
L’intérêt de l’Inde pour ces patrouilles n’est pas récent : en 2006, la Marine indienne et la Garde côtière participaient à des missions multinationales de lutte contre la piraterie dans le détroit, en réponse à l’admission par l’Indonésie de ses capacités limitées à protéger ces eaux. Toutefois, cette implication restait limitée, les gouvernements indonésien et malaisien privilégiant la souveraineté sur leurs eaux territoriales et refusant toute intervention extérieure. En 2018, la demande formelle de l’Inde d’intégrer les MSP fut rejetée, l’Indonésie invoquant la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (CNUDM), qui réserve les droits de patrouille aux seuls États littoraux. Selon Jakarta, les États non riverains comme l’Inde ne peuvent qu’effectuer un passage continu et rapide, excluant les patrouilles en circuit.
Cette réticence régionale s’explique par des questions de souveraineté et des sensibilités géopolitiques. L’Indonésie et la Malaisie considèrent que la sécurité du détroit relève en premier lieu de leur responsabilité, tandis que Singapour se montre plus ouverte à une participation externe, compte tenu de sa dépendance économique au détroit. Les accords MALSINDO de 2004 et les cadres MSP ultérieurs privilégient des patrouilles « coordonnées » plutôt que « conjointes », afin de respecter les limites nationales, compliquant ainsi l’intégration de l’Inde. Par ailleurs, la crainte de créer un précédent pour d’autres puissances non littorales, telles que la Chine, modère les soutiens à l’adhésion indienne.
Un tournant notable s’est produit le 4 septembre 2025 lors d’un sommet entre Narendra Modi, Premier ministre indien, et Lawrence Wong, Premier ministre singapourien. Singapour a alors manifesté son soutien à l’inclusion de l’Inde dans les MSP, signe d’un changement de dynamique régionale. Singapour, acteur clé de la sécurité du détroit, reconnaît désormais le rôle stratégique et les capacités navales avancées de l’Inde. Lors de cette rencontre, les deux dirigeants ont également évoqué des coopérations dans les domaines spatiaux, maritime, commercial et en faveur des corridors verts, témoignant d’un alignement stratégique plus large.
Cependant, malgré l’appui singapourien, l’admission de l’Inde requiert un consensus entre tous les membres des MSP, l’Indonésie restant l’obstacle principal. La Malaisie et la Thaïlande se sont montrées prêtes à suivre la majorité, faisant peser la décision finale sur Jakarta. Les efforts diplomatiques indiens s’orientent désormais vers la consolidation de la confiance grâce à des engagements bilatéraux et multilatéraux, tels que les patrouilles coordonnées (CORPAT) avec l’Indonésie, la Thaïlande, le Bangladesh et le Myanmar, axées sur les opérations de recherche et sauvetage ainsi que la lutte contre la piraterie.
Cette démarche s’inscrit dans la stratégie indo-pacifique globale de l’Inde visant à contrer la montée en puissance navale chinoise dans l’océan Indien. Le détroit de Malacca est un point stratégique pour la Chine, plus de 80 % de ses importations énergétiques transitant par cette voie. La position de l’Inde dans les îles Andaman et Nicobar lui confère un potentiel d’interception des flux chinois en cas de crise, une menace que Pékin cherche à atténuer par des routes alternatives comme le port de Gwadar au Pakistan ou le projet de canal Kra en Thaïlande.