Face à la montée en puissance militaire de la Chine, Taïwan subit de fréquentes manœuvres d’encerclement, avec des incursions aériennes et navales quotidiennes de Pékin qui ont effacé la frontière maritime non officielle entre les deux territoires. Pourtant, de nombreux observateurs américains peinent à comprendre un public taïwanais qui paraît indifférent, résigné ou apathique face à ces menaces.
Les critiques ne manquent pas : l’ancien ministre de la Culture taïwanais dénonçait l’absence d’une « volonté de combattre » jugée essentielle à la défense de l’île. Elbridge Colby, sous-secrétaire américain à la Défense chargé de la politique, reproche à Taïwan de faire preuve d’un « manque alarmant d’urgence » pour renforcer significativement ses défenses. Certains se demandent même pourquoi les États-Unis devraient défendre Taïwan si la population locale ne semble pas prête à se défendre elle-même.
Cependant, un examen approfondi révèle que le véritable obstacle n’est pas le manque de volonté de combattre, mais bien une polarisation politique interne.
Une détermination plus forte qu’on ne le croit
Plusieurs indicateurs convergents démontrent qu’une majorité — voire une large majorité — de Taïwanais est prête à défendre son pays, souhaite une organisation efficace et manifeste un vif intérêt pour les formations à la défense civile.
Les sondages montrent régulièrement que plus des deux tiers de la population se disent disposés à combattre en cas d’invasion chinoise. Le soutien à la conscription est même supérieur à celui observé en Corée du Sud, et cela inclut les classes d’âge concernées par le service militaire.
Au-delà des enquêtes, les stages de préparation civique proposés par des organisations telles que Kuma Academy ou Forward Alliance affichent complet plusieurs mois à l’avance. Des médecins se bousculent pour suivre des formations sur la médecine d’urgence et le traitement des blessures par balle — des situations rares à Taïwan, mais redoutées en contexte de conflit.
Cette détermination se reflète aussi dans les choix politiques. Malgré des efforts encore nécessaires, le budget militaire taïwanais a augmenté de plus de 10 % ces deux dernières années, et de 76,8 % depuis 2016. En 2024, la défense représentait 15 % du budget central, et cette part montera à 22 % en 2025 — un pourcentage supérieur à celui des États-Unis. Taïwan développe également une industrie de défense indigène qui produit plus de missiles anti-navires par an que les États-Unis. Le gouvernement a aussi annoncé que les dépenses militaires atteindront 3,32 % du PIB en 2026, avec un plancher fixé à 3 % à l’avenir.
À noter que ces chiffres excluent les financements consacrés à la « résilience sociétale globale » — soit la coordination civilo-militaire et gouvernementale pour faire face à une invasion. Ce que certains observateurs américains perçoivent comme de l’apathie relève plutôt d’un manque de coordination, de leadership et d’organisation — un chantier colossal, d’autant plus que les États-Unis n’ont plus conduit d’exercice national coordonné de défense civile depuis la fin de la Guerre froide.
Les exercices annuels Han Kuang ont été renforcés avec plus de réalisme et de durée, incorporant des scénarios de combats urbains variés, des résistances improvisées, et une implication accrue des réservistes. Ils intègrent désormais des volets de protection des infrastructures, des évacuations, ainsi que le transport de troupes dans le métro de Taipei.
Ces exercices sont largement médiatisés localement et sur les réseaux sociaux, y compris via des vidéos sous-titrées en anglais produites par l’Agence militaire taïwanaise, ce qui retient aussi l’attention des médias internationaux. Cette visibilité contribue à renforcer la confiance de Washington dans la défense taïwanaise, et la participation active aux formations civiles augmente la pression sociale pour que davantage de citoyens s’engagent.
La paralysie politique
Le véritable frein demeure la forte polarisation politique à Taïwan. Malgré des institutions démocratiques globalement solides, le paysage politique souffre d’une fragmentation qui permet aux partis de se concentrer sur des bases électorales étroites, parfois au détriment de l’intérêt national commun.
Dans ce climat, des élus alimentent le scepticisme quant au soutien américain et accusent à tort les initiatives de défense civile d’être des provocations belliqueuses.
L’opposition a fréquemment critiqué les réformes de défense initiées par le Parti démocrate progressiste au pouvoir. Le Kuomintang a ainsi accusé le président Lai Ching-te de chercher la guerre pour des raisons politiques. En 2024, le ministère de l’Éducation avait émis un « formulaire de consentement pour le service jeunesse » destiné à préparer les lycéens à la défense civile, déclenchant une vague de panique parmi les parents. Le formulaire a été rapidement retiré mais a alimenté des accusations selon lesquelles le gouvernement préparait les enfants à mourir au combat.
Les législateurs d’opposition ont dénoncé les exercices Han Kuang, notamment leur volet défense civile, comme une tentative de créer une peur artificielle au sein de la population. Ils ont aussi proposé des amendements limitant la participation des civils à la défense militaire, ce qui aurait contrarié les efforts de mobilisation.
Un rapport récent de RAND souligne que cette polarisation politique affaiblit la mobilisation sociétale intégrale. Sans consensus politique, la planification, la résilience communautaire et l’implication du public butent sur des obstacles majeurs. Par ailleurs, les opposants, qui dominent souvent les administrations locales, freinent la coopération dans certains territoires. Certains ont même accusé des groupes de défense civile de tirer profit des tensions sino-taïwanaises, annonçant des enquêtes.
Le rôle des États-Unis
Le soutien américain ne se limite pas à la fourniture d’armements. Washington dispose d’un levier unique pour renforcer la défense civile taïwanaise, où même des déclarations publiques modestes ou des collaborations ciblées peuvent produire des effets importants.
Il est crucial que les autorités américaines encouragent publiquement les initiatives de résilience sociétale à Taïwan. Une telle démarche pourrait apaiser les divisions internes et inciter les villes et comtés à s’engager dans les préparatifs gouvernementaux. Il s’agit d’une rare occasion où la diplomatie publique peut surmonter les blocages partisans qui entravent la défense sérieuse.
Les administrations précédentes ont parfois adopté des positions ambivalentes : sous Donald Trump, la politique commerciale américaine a pénalisé Taïwan avec des taxes, tout en tentant de ménager Pékin pour faciliter les négociations. Ces choix ont pu freiner la coopération.
Pour la défense civile, les bénéfices sont significatifs. Une société taïwanaise plus cohésive et organisée peut mieux déployer et réapprovisionner ses forces, ralentir ou infliger des pertes à une armée d’invasion. Des stocks suffisants de nourriture, d’eau et d’énergie prolongent la résistance en cas de blocus. Plus Taïwan tiendra longtemps, plus Washington, Tokyo et leurs alliés disposeront de marges de manœuvre stratégiques.
Idéalement, Taïwan pourrait choisir entre renforcer sa résilience sociétale ou accroître ses arsenaux militaires. Mais elle attend toujours la livraison d’équipements américains d’une valeur de 21,54 milliards de dollars commandés, actuellement retardés par les difficultés de production des fabricants. Même avec le matériel disponible, la mise en place et la formation opérationnelle demandent plusieurs mois.
Le renforcement de la défense civile offre donc une contribution plus immédiate à la sécurité taïwanaise, avec moins de pression sur les capacités industrielles américaines. Des agences fédérales et étatiques des États-Unis pourraient partager leurs expériences en matière de protection des infrastructures critiques, de maintien des fonctions gouvernementales en situation de crise et d’établissement de communications sécurisées. En cas d’invasion, la destruction des réseaux compliquerait la coordination, rendant cruciale une formation préalable.
Washington pourrait aussi encourager Taïwan à s’inspirer d’autres nations innovantes en défense civile, comme la Finlande, qui dispose d’une association nationale de formation et d’évaluation de la préparation, ou l’Estonie, qui organise une coopération cybernétique entre gouvernement, associations et secteur privé. Singapour, quant à elle, intègre largement les femmes dans ses corps volontaires, avec des formations en médecine et cybersécurité dépassant le cadre de la conscription habituelle.
Malgré le chemin restant à parcourir, Taïwan accomplit de nets progrès pour préparer son gouvernement, sa population et ses forces à relever les défis multidimensionnels posés par la Chine. Washington dispose aujourd’hui d’une opportunité cruciale d’apporter un soutien capable de dépasser la fragmentations politiques et d’embrasser l’ensemble de la société taïwanaise.
Raymond Kuo est directeur de l’initiative sur la politique taïwanaise au RAND et politologue senior. Catherine Kish est assistante de recherche au RAND.