Lors d’un défilé militaire à Pékin, la Chine a présenté une flotte impressionnante de drones de combat (UCAV), relançant en Inde l’urgence d’accélérer le développement de ses propres programmes de drones armés. Ce signal fort met en lumière l’écart technologique croissant en Asie face aux tensions persistantes dans la région indo-pacifique.
Pour célébrer le 80e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale et mettre en avant les avancées de l’Armée populaire de libération (APL), la Chine a dévoilé plus de 50 drones de combat avancés lors d’un grand défilé sur la place Tian’anmen. Parmi eux figurent les séries Wing Loong, le UCAV furtif CH-7 et le tout nouveau GJ-11 Sharp Sword, capable d’effectuer des frappes autonomes avec des munitions de précision.
Cette démonstration de force a suscité un débat intense en Inde où experts militaires, anciens combattants et responsables politiques s’interrogent sur le retard des programmes nationaux d’UCAV comme Ghatak, HALE, CATS Warrior, CATS Warrior II et RUAV, qui restent emblématiques d’une stratégie trop lente. Alors que le CATS Warrior dépend encore de financements internes et que le projet HALE patine dans les études au sein de l’Aeronautical Development Establishment (ADE), beaucoup appellent à un financement et une impulsion gouvernementale rapides pour combler ce retard face à Pékin.
Présent à la parade, le président Xi Jinping et les hauts gradés de l’APL ont mis en avant la montée en puissance chinoise dans la guerre sans pilote, suivant une stratégie d’« informatisation » destinée à dominer le domaine aérien. Le GJ-11, drone furtif à aile volante doté d’une portée de 2 000 km et ciblage piloté par intelligence artificielle, était présenté aux côtés d’essaims de munitions traçantes. Cette démonstration souligne la volonté de la Chine de renforcer ses capacités asymétriques, utiles dans des zones sensibles comme la mer de Chine méridionale ou la Ligne de contrôle réel (LAC) avec l’Inde, alors même que les tensions aux frontières du Ladakh et de l’Arunachal Pradesh persistent. Les drones offrent à l’Inde un potentiel décisif en matière de renseignement, surveillance, reconnaissance (ISR) et frappes, sans exposer de pilotes humains.
En Inde, la réaction a été rapide et largement relayée sur les réseaux sociaux et dans les cercles de défense, où le hashtag #FastTrackIndianUCAV a pris de l’ampleur. L’air maréchal retraité Sanjay Arora a tweeté : « La parade des drones chinois est un signal d’alarme. Nos programmes Ghatak et HALE ont besoin de financements urgents et de calendriers précis, pas de délais à répétition. » Le Centre for Air Power Studies, un think tank stratégique, exhorte également le ministère de la Défense à dégager des budgets dédiés dans le cadre de l’initiative « Atmanirbhar Bharat », soulignant le frein que représente le financement interne actuel pour le CATS Warrior et la nécessité d’impliquer davantage le secteur privé.
Les programmes UCAV indiens en arrière-plan :
Les ambitions indiennes pour les drones sont élevées mais entravées par des obstacles bureaucratiques, des restrictions de financement et des défis technologiques. Si le Defence Research and Development Organisation (DRDO) et ses laboratoires comme l’ADE ont réalisé des progrès, de nombreux projets restent au stade du prototype ou du concept, loin des capacités opérationnelles chinoises. Voici un aperçu des programmes principaux:
- UCAV Ghatak : Développé par l’ADE à Bengaluru, le Ghatak, également appelé véhicule de frappe sans pilote (USV), est un drone furtif et autonome destiné aux frappes profondes. Avec une charge utile prévue de 1 000 kg de munitions intelligentes, des soutes internes pour réduire la signature radar et une portée supérieure à 1 000 km, il est conçu pour appuyer les avions de chasse pilotés comme le Tejas Mk-2. Lancé officiellement en 2016 avec un budget initial de 2 500 crores de roupies, il a bénéficié de tests en soufflerie et de modèles réduits, mais les prototypes à taille réelle ne sont attendus qu’en 2027, en raison de difficultés liées à l’intégration du moteur dérivé du Kaveri du DRDO. Son rythme est jugé trop lent, avec des premiers vols prévus seulement en 2026, et des appels sont lancés pour impliquer des acteurs privés comme Tata Advanced Systems pour accélérer le développement.
- UCAV HALE (Haute altitude, longue endurance) : Proposé par l’ADE comme un outil stratégique, ce drone serait capable d’opérations ISR persistantes et de frappes de précision à plus de 30 000 pieds d’altitude. Conçu autour d’une motorisation solaire ou très économe, avec une autonomie allant jusqu’à 24 heures, le projet envisagé depuis 2020 dans la feuille de route de l’Indian Air Force reste en phase d’étude de faisabilité. L’ADE a soumis ses propositions détaillées au ministère de la Défense en 2024, mais aucun financement dédié n’a été accordé, laissant le projet dépendant des ressources internes du DRDO. Les experts insistent sur la nécessité d’accélérer ce programme pour couvrir efficacement les vastes zones frontalières, à l’image du RQ-4 Global Hawk américain, et avertissent qu’un retard prolongé pourrait exposer l’Inde face au Wing Loong II chinois, déjà éprouvé au combat, notamment au Yémen.
- CATS Warrior : Fruit du programme Combat Air Teaming System (CATS) conduit par le DRDO et l’Indian Air Force, le CATS Warrior est un drone fidèle (loyal wingman) de moyenne altitude et longue endurance conçu pour accompagner des aéronefs pilotés tels que le Rafale ou le Su-30MKI. Doté de capacités en essaim, d’une intelligence artificielle pour le vol en formation autonome et d’une charge modulable pour la guerre électronique ou les frappes, il incarne le concept de coopération homme-machine (MUM-T). Lancé en 2021 avec un budget interne d’environ 500 crores de roupies, il est en phase de conception et de tests à petite échelle, avec un prototype complet prévu pour 2028. L’absence de financement extérieur freine son évolution, suscitant des appels à des partenariats public-privé, surtout alors que la Chine intègre ces concepts à ses chasseurs J-20.
- CATS Warrior II (variante plus grande) : Version étendue du Warrior, ce drone plus lourd serait destiné à des frappes à plus longue portée, avec une enveloppe alaire de 10 à 12 mètres et des capteurs avancés pour des engagements au-delà de la visibilité directe. Pensé comme une évolution de l’écosystème CATS, il intégrerait notamment des missiles hypersoniques. Encore à un stade très précoce de conceptualisation à l’ADE, sans prototypes construits, ce programme souffre des mêmes problèmes de financement. Certains analystes suggèrent de fusionner ce projet avec Ghatak pour créer une famille cohérente d’UCAV, mais les cloisonnements bureaucratiques le maintiennent en veille, à l’opposé du drone chinois CH-5 Rainbow déjà opérationnel.
- RUAV-200 (Drone rotorcraft) : Le RUAV-200 est un hélicoptère sans pilote développé par Hindustan Aeronautics Limited (HAL) pour les besoins de l’armée indienne et de la marine nationale.
Ces programmes, dont le coût potentiel dépasse 10 000 crores de roupies, sont essentiels à la doctrine indienne d’une guerre sur deux fronts. Cependant, des obstacles tels que les régimes de contrôle technologique (notamment les restrictions américaines sur les moteurs), la pénurie de personnel qualifié et la dépendance aux financements internes ont amené les calendriers à s’étendre jusqu’en 2030-2035. Le modèle financier interne du CATS Warrior limite particulièrement les collaborations avec des industriels majeurs comme HAL ou Larsen & Toubro, freinant l’innovation.
Face à ces constats, la démonstration chinoise a renforcé les voix au sein de la communauté stratégique indienne. L’ancien directeur du DRDO, le Dr G. Satheesh Reddy, a souligné dans un récent éditorial : « La flotte chinoise d’UCAV n’est pas qu’un arsenal matériel, c’est un acte de volonté stratégique. L’Inde doit prioriser les financements pour Ghatak et HALE afin d’atteindre la parité. » Le ministère de la Défense a récemment approuvé un budget de 1 000 crores de roupies pour des essaims de drones dans le cadre du programme iDEX, une avancée encourageante. Néanmoins, les experts recommandent la création d’un fonds spécifique « UCAV Acceleration Fund » doté de 5 000 crores de roupies, la simplification des procédures d’approbation, ainsi que des partenariats internationaux, notamment avec Israël pour exploiter la technologie des Heron TP.