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Le Caucase du Sud a longtemps été une ligne de fracture géopolitique située entre la Russie, l’Iran et la Turquie, marquée par des décennies de confrontations et de conflits non seulement entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, mais aussi entre la Russie et la Géorgie, qui se sont affrontés lors d’une guerre en 2008. La dépendance traditionnelle de l’Arménie à la Russie pour sa sécurité et son commerce a été profondément ébranlée par la position ambiguë de Moscou pendant la guerre du Haut-Karabakh en 2020, la prise de contrôle azerbaïdjanaise de la région en 2023, ainsi que par les perturbations des voies d’approvisionnement vitales liées à l’Iran et à la Géorgie. Ces événements ont poussé Erevan à se rapprocher de l’Occident, conduisant à un mémorandum facilité par les États-Unis avec Bakou signé le 8 août.

Au cœur de cet accord, envisagé comme une composante d’une vaste route commerciale entre l’Asie centrale et l’Europe, figure un passage de 43 kilomètres — à administrer conjointement par l’Arménie et les États-Unis, et baptisé le “Corridor Trump pour la paix et la prospérité internationales” — reliant l’Arménie à l’exclave azerbaïdjanaise de Nakhitchevan. Si cet accord est déjà salué à Washington comme une avancée majeure, sa réussite repose principalement sur la capacité de l’Arménie à surmonter ses profondes divisions politiques internes, une méfiance institutionnelle persistante et des obstacles constitutionnels susceptibles de compromettre la signature d’un traité de paix définitif. Toutes ces difficultés risquent de faire échouer ce projet dès ses débuts.

Cependant, si le projet aboutit, les bénéfices pourraient être significatifs. Il redéfinirait la configuration géopolitique du Caucase en affaiblissant l’influence russe, en ouvrant de nouvelles voies commerciales et en renforçant l’engagement occidental dans la région, le tout sans recourir à la force militaire ni à une présence au sol. Mais cela dépendra essentiellement de la capacité de l’Arménie à gérer ses troubles politiques internes et son processus de réforme constitutionnelle sans que l’ensemble ne s’effondre.

À ce stade, l’accord parait offrir moins de garanties à l’Arménie qu’à l’Azerbaïdjan. Cette asymétrie est susceptible d’alimenter le ressentiment arménien, de peser sur les prochaines élections et d’exposer le Premier ministre Nikol Pashinyan à des accusations de capitulation. Les décideurs à Washington et Bruxelles doivent donc accompagner la diplomatie de mesures concrètes, notamment un soutien économique direct et des investissements visibles dans la souveraineté arménienne. Sans ces contrepoids, le mémorandum risque d’être perçu sur la scène intérieure comme une concession imposée, fragilisant le gouvernement de Pashinyan et compliquant la ratification du traité.

Contexte géopolitique et enjeux pour l’Arménie

Le repositionnement géopolitique de l’Arménie résulte de multiples secousses régionales. Encadrée par des frontières fermées avec la Turquie et l’Azerbaïdjan, dépendante des garanties de sécurité russes et de réseaux économiques contrôlés par Moscou, l’Arménie subit désormais de nouvelles pressions. La guerre de 2020 au Haut-Karabakh et les avancées azerbaïdjanaises ont mis en lumière le rôle incertain de la Russie comme garant de la paix, incitant Erevan à opérer une prudente réorientation vers l’Union européenne et les partenaires occidentaux. Cette évolution se manifeste par la coopération avec la mission de surveillance européenne et par des discussions en vue d’une accession à l’Union, reflétant la volonté d’accéder aux marchés, aux investissements et aux infrastructures occidentales tout en réduisant la dépendance aux voies sous contrôle russe, repositionnant l’Arménie en pont entre l’Est et l’Ouest.

Cette réorientation a été accélérée par des perturbations commerciales sévères depuis mai. Le conflit israélo-iranien a coupé la ligne vitale avec Bandar Abbas, ce qui a interrompu jusqu’à un tiers des importations arméniennes. La Géorgie, seule autre route de transit non hostile, est devenue imprévisible, soumise à de contrôles douaniers et restrictions soudaines influencés par la pression russe. Moscou, de son côté, a réagi en cultivant des acteurs politiques pro-russes à l’approche des élections de 2026, en utilisant les dépendances économiques locales via des restrictions commerciales ciblées et en exploitant le mécontentement public pour affaiblir la politique pro-occidentale de Pashinyan.

Promesses commerciales et stratégiques en cas de stabilité politique

Dans ce contexte, le mémorandum parrainé par les États-Unis pourrait redistribuer les cartes en réduisant l’influence russe et iranienne, en intégrant plus étroitement l’Azerbaïdjan dans les réseaux économiques occidentaux et en étendant l’empreinte stratégique de l’OTAN dans la région. Cependant, le risque d’une tension intra-OTAN, notamment lié à un rôle accru de la Turquie, ne doit pas être ignoré.

Pour Washington, il s’agit de supplanter la Russie comme acteur dominant en Arménie et de renforcer le “Couloir central” comme voie commerciale eurasiatique essentielle. Sur le plan économique, ce corridor pourrait offrir des opportunités inédites en diversifiant les routes commerciales arméniennes et en attirant des investissements d’infrastructures occidentaux. La sécurité énergétique européenne pourrait également en bénéficier, bien que cela accroisse la dépendance de l’UE au leadership américain, un aspect que Bruxelles cherche à modérer.

Cependant, ces promesses reposent largement sur la stabilité politique intérieure arménienne. Les ingérences russes et iraniennes représentent une menace persistante capable de perturber la logistique et de miner la confiance des investisseurs. Surtout, l’opposition interne à toute concession perçue envers l’Azerbaïdjan pourrait bloquer ou faire capoter la mise en œuvre. Pour les acteurs extérieurs, les engagements en faveur d’une connectivité régionale ne seront crédibles que s’ils s’accompagnent d’efforts concrets pour assainir la scène politique intérieure et garantir que l’Arménie tire un bénéfice réel et équilibré face à Bakou.

Cette situation est cruciale notamment car la Russie pourrait reproduire, dans ce voisinage “proche à l’étranger”, ses tactiques déjà observées ailleurs, en soutenant discrètement des candidats pro-Moscou tout en masquant son implication, dans le but d’affaiblir Pashinyan. Par ailleurs, le corridor pourrait, en l’absence de projets soigneusement conçus et d’un financement suffisant, profiter surtout à Bakou pour le passage de marchandises et de troupes, offrant ainsi à Moscou et potentiellement à Téhéran de nouvelles capacités d’influence en Arménie. Cette dynamique encouragerait aussi les figures pro-russes et les nationalistes à instrumentaliser le passage à des fins stratégiques et géopolitiques au-delà de son intérêt économique.

Divisions politiques internes et défis institutionnels

Le contexte politique arménien est aujourd’hui fortement polarisé, marqué par une restructuration institutionnelle et un risque de troubles sociaux accru. Récemment, le gouvernement a pris des mesures fermes pour neutraliser les acteurs considérés comme des obstacles, incluant l’arrestation de parlementaires d’opposition et la détention de personnalités religieuses et économiques importantes, comme l’archevêque Bagrat Galstanyan et le milliardaire russo-arménien Samvel Karapetian. Ces actions ont creusé le fossé avec l’Église apostolique arménienne et ont suscité des accusations de persécution politique de la part de l’opposition.

Cette consolidation du pouvoir s’est étendue au secteur de la sécurité, avec des rotations dans la direction de la police et la nomination de responsables perçus comme proches du parti au pouvoir. Si cela renforce à court terme le contrôle du gouvernement sur les points sensibles, cela risque aussi de politiser des institutions censées gérer des aspects cruciaux de l’accord de paix, comme la gestion des frontières. Une perception partisane des forces de sécurité pourrait éroder la confiance des autorités locales et des populations, fragilisant la coopération nécessaire à la pérennité de l’accord. Par ailleurs, les réactions initiales en Arménie sont marquées par un scepticisme généralisé, qui s’exprime aussi bien dans le spectre politique que dans les groupes liés à la diaspora. Le gouvernement présente l’accord comme une étape stabilisatrice susceptible de débloquer des investissements occidentaux, tandis que des voix opposées, telles que le député Tigran Abrahamian du parti Pativ Unem, dénoncent un projet déséquilibré en faveur de l’Azerbaïdjan, sans bénéfice concret pour l’Arménie et négligeant des enjeux humanitaires comme la libération des prisonniers. Les deux principales factions d’opposition parlementaire, Hayastan et le Parti républicain d’Arménie, qualifient quant à elles l’accord de tentative de “légitimation du nettoyage ethnique” des Arméniens et des “procès fabriqués” contre des figures politiques et religieuses, une critique également relayée par le Comité national arménien d’Amérique.

Le test crucial de la réforme constitutionnelle

Un défi majeur réside dans le processus de réforme constitutionnelle en Arménie. Le président azerbaïdjanais Ilham Aliyev a clairement conditionné la signature du traité de paix à des modifications constitutionnelles arméniennes, notamment la suppression des références à la déclaration d’indépendance de 1990 et à la loi de 1989 sur l’unification du Haut-Karabakh. Cette réforme impose la tenue d’un référendum pour adopter une nouvelle constitution.

Le déroulement de cette procédure constituera un baromètre clé de la viabilité de l’accord. Un référendum réussi permettrait d’officialiser la paix et de stabiliser la région. En revanche, retards, conflits politiques ou rejet populaire pourraient bloquer indéfiniment le processus, durcissant les positions et ravivant le risque de conflit.

Conformément à la loi arménienne, les amendements constitutionnels d’une telle ampleur ne peuvent pas être adoptés uniquement par le parlement. Ils requièrent un double processus : une majorité qualifiée pour approuver un projet, puis une ratification via référendum national. Ce dernier est soumis à des seuils de participation et à des règles de majorité renforcée, ce qui signifie qu’un boycott organisé par l’opposition ou l’Église apostolique pourrait invalider le scrutin. Ces nombreux obstacles institutionnels font du prérequis d’Aliyev l’un des processus les plus complexes et sensibles de la politique arménienne récente.

Certains pourraient contester cette analyse, arguant que l’obstacle constitutionnel est surestimé puisque la Cour constitutionnelle arménienne a indiqué que les traités priment sur les lois antérieures et que la constitution ne mentionne pas explicitement le Karabakh. Le texte du mémorandum stipule également qu’il prévaut sur la législation intérieure. D’un point de vue strictement légal, cela est exact. Cependant, le problème est avant tout politique. L’Azerbaïdjan a fait de cette réforme une condition sine qua non, Erevan s’y est engagé en principe, mais la demande est impopulaire dans la population. Ainsi, le référendum devient un tournant critique, non à cause des procédures légales, mais en raison du contexte politique qui déterminera la survie de l’accord.

Par ailleurs, la scène politique arménienne volatile amplifie ces risques. La popularité de Pashinyan est en déclin, et l’émergence d’un nouveau bloc d’opposition mené par Karapetian, emprisonné, peut offrir un nouveau point de rassemblement pour les électeurs déçus. Parallèlement, les manifestations récentes, comme celle dans la région de Lori, montrent comment les revendications socio-économiques se mêlent à la polarisation politique. Pour nombre d’Arméniens, les négociations soutenues par les États-Unis menacent la souveraineté nationale. Les opposants dénonceront la réforme constitutionnelle comme une capitulation forcée, exacerbant les tensions avant les élections de 2026. Dans ce climat, tout incident procédural, faible participation ou blocage parlementaire, pourrait faire échouer l’accord de paix et raviver les hostilités avec l’Azerbaïdjan.

Certains observent néanmoins que ces risques internes sont exagérés. Après tout, Pashinyan a remporté des élections de façon convaincante après la défaite de 2020 et beaucoup d’Arméniens pourraient considérer l’accord comme une victoire politique. Mais la conjoncture est aujourd’hui nettement plus défavorable : la popularité de Pashinyan a chuté en raison de la lassitude face à son gouvernement, de mesures économiques impopulaires, et d’un style de gouvernance perçu comme plus autoritaire, visible dans ses attaques versatiles contre l’opposition et l’Église. De plus, Église et opposition se présentent comme les défenseurs des droits des Arméniens et des prisonniers à Bakou, dénonçant l’accord comme un abandon. Ces vents contraires rendent la tâche de consolidation politique plus ardue que dans la première moitié de la décennie 2020.

Toutefois, Pashinyan pourrait parvenir à faire adopter la réforme. Il a déjà montré sa capacité à renforcer le pouvoir exécutif en restructurant le secteur de la sécurité, en écartant ses adversaires et en affaiblissant les institutions rivales. S’il poursuit dans cette voie, il pourrait surpasser les obstacles institutionnels et faire passer une réforme constitutionnelle favorable au traité de paix. Mais ce chemin a un prix : il porterait atteinte aux garde-fous démocratiques encore fragiles en Arménie. Les Européens, en particulier, devront donc se préparer à un compromis difficile. Un soutien trop marqué à Pashinyan pourrait accélérer le recul démocratique, alors qu’un soutien insuffisant risquerait la rupture du processus de paix et la montée d’une faction pro-russe — un scénario que certains analystes appellent “Ivanishvili 2.0”. Ainsi, les décideurs occidentaux devront équilibrer leur objectif stratégique de stabilité au Caucase avec leur engagement à long terme pour la démocratie arménienne, un arbitrage inévitable au fur et à mesure des réformes.

Un accord déséquilibré et des risques externes

Si l’attention se porte surtout sur les obstacles internes arméniens, il serait réducteur d’en faire le seul facteur de fragilité. L’Azerbaïdjan conserve la capacité de faire capoter le processus, ayant déjà posé de nouvelles conditions et continuant d’accroître ses capacités militaires. Par ailleurs, les États-Unis pourraient un jour réduire leur engagement au Caucase, par désintérêt ou dans le cadre d’un compromis géostratégique avec Moscou. Cela semble toutefois peu probable : Washington n’aurait pas investi autant dans la médiation sans ambition réelle de transformation. De son côté, Bakou dispose déjà d’importantes concessions, telles que la reconnaissance américaine d’un corridor sans traité de paix et la perspective de lever la section 907 du Freedom Support Act, qui limite les ventes d’armes à l’Azerbaïdjan. Ces gains créent de fortes incitations à finaliser l’accord plutôt qu’à risquer une nouvelle instabilité.

Reste que l’accord reste déséquilibré. L’Arménie n’a pas obtenu l’ouverture de ses frontières avec la Turquie ni d’investissements substantiels au-delà des engagements déjà pris à la fin de l’administration Biden. La réaffirmation de ces engagements par Donald Trump a certes une certaine portée, compte tenu de l’imprévisibilité de sa gouvernance, mais cela ne change rien au fait que l’Arménie n’a pas obtenu de nouvelles garanties financières, politiques ou autres dans ce cadre.

Une trajectoire fragile

Le mémorandum médié par les États-Unis constitue une avancée stratégique dans le Caucase du Sud, promettant de remodeler les alignements régionaux et de réduire l’influence russe. Le principal risque tient à la scène politique intérieure arménienne — marquée par la polarisation, la méfiance institutionnelle et les récits opposés — qui pourrait compliquer, voire faire échouer, sa mise en œuvre. D’autres facteurs tels que les interférences extérieures et les évolutions géopolitiques régionales et globales pèsent également. Si certains mettent en avant un probable désengagement américain ou une opportunité d’Azerbaïdjan, l’enjeu le plus immédiat et incertain reste la capacité de l’Arménie à gérer sa politique constitutionnelle et sa société profondément divisée. Les mois à venir, en particulier le processus de réforme constitutionnelle, révéleront si l’Arménie parviendra à dépasser ses difficultés internes ou si ses divisions compromettront une opportunité historique pour la stabilité régionale. Pour les acteurs internationaux, la leçon est claire : il ne faut en aucun cas considérer ce mémorandum comme un accord acquis.

Nima Khorrami est analyste au sein de NSSG Global, chercheur associé à l’Arctic Institute de Washington D.C., et ancien chercheur associé à l’Académie de l’OSCE à Bichkek.