« La vitesse des conflits dépasse la capacité cognitive humaine. »
-Col. (réserviste) John Antal, Protection Senior Leader Forum
L’armée américaine se trouve à l’intersection de deux dynamiques en pleine accélération : l’expansion exponentielle de la technologie sur le champ de bataille et les limites inhérentes à la cognition humaine. Des orbites basses aux réseaux tactiques de proximité, les outils de la guerre évoluent plus vite que notre infrastructure cognitive — qui comprend l’éducation, la formation et le jugement — ne peut s’adapter. Si la tentation est forte de croire que la réponse réside dans le déploiement d’outils plus rapides, de réseaux plus performants ou d’une intelligence artificielle plus avancée, la réalité est qu’aucune technologie ne peut compenser un déficit d’adaptation humaine. L’intelligence artificielle doit être perçue non pas comme une intelligence augmentée ou automatique, mais comme une intelligence supplémentaire — un levier pour renforcer, non remplacer, le jugement humain.
Les institutions éducatives de l’Armée, en particulier le Combined Arms Center et ses Centres d’Excellence, s’adaptent déjà rapidement sur les plans pédagogique, opérationnel et technologique pour doter les futurs leaders de la créativité et des outils cognitifs nécessaires aux guerres de demain. Ces organismes restent concentrés sur la doctrine, la structure des forces, la formation et le développement des chefs, de l’individu au commandement stratégique.
Les progrès dans le domaine de l’éducation ne sont pas toujours visibles immédiatement ni facilement quantifiables via des tableaux de bord ou des présentations. Pourtant, ils sont bien là — de manière discrète, délibérée et urgente. Cette discrétion est intentionnelle et justifiée.
Comme l’a observé Juliet Funt dans A Minute to Think, il existe des « indicateurs avancés » et des « indicateurs retardés ». Un indicateur avancé mesure des actions contrôlables et influentes, comme l’étude quotidienne ou les répétitions de manœuvres. Un indicateur retardé mesure les résultats qui apparaissent plus tard, tels que les notes aux examens ou la réussite d’une mission. Les investissements cognitifs relèvent souvent de ces derniers, avec des effets qui se manifestent seulement sur le long terme.
L’éducation militaire professionnelle illustre parfaitement ce phénomène. Contrairement à un nouveau système d’armes qui améliore immédiatement la portée ou la létalité, l’impact cognitif de la formation ne devient évident que lorsque les chefs appliquent leurs acquis, souvent dans des contextes incertains, plusieurs années après. L’éducation stimule la croissance cognitive, tandis que la formation développe des comportements, agissant davantage comme un indicateur avancé. Les deux sont essentiels, mais fonctionnent selon des temporalités distinctes.
Repensez le contenu et la méthode d’enseignement
Depuis des générations, les écoles de l’Armée enseignent aux soldats ce qu’il faut savoir et comment agir. Cette base reste valable, mais le caractère des conflits évolue trop rapidement pour que l’éducation demeure figée. Il ne s’agit plus de remplir des sacs à dos de faits. L’Armée aiguise les esprits pour improviser, établir des liens là où aucun manuel ne peut encore les définir, et percevoir le combat dans toutes ses facettes imprévues. Pour préparer l’avenir, l’Armée doit enseigner aux leaders non seulement à appliquer la doctrine, mais à la plier, l’étendre et la réinventer face au feu.
Ce changement commence par une nouvelle approche qui élimine les obstacles et oriente l’apprentissage vers une pensée adaptative. Il se poursuit par une évolution des compétences, mariant formation institutionnelle et opérationnelle afin de réduire le fossé cognitif. Il s’appuie enfin sur la technologie pour affiner, et non remplacer, le jugement humain.
Au-delà des entrées et sorties
Notre transformation de l’éducation militaire professionnelle a débuté par une réduction des contraintes d’apprentissage, tout en conservant la rigueur. Rien qu’en 2024, plus de 346 heures de formations distribuées ont été rationalisées, supprimant totalement les prérequis pour les officiers et réduisant à 50 heures combinées les cours avancés et de hauts gradés pour les sous-officiers. Ce travail ne revient pas à alléger le contenu, mais à redonner du temps aux unités opérationnelles et permettre aux apprenants de se concentrer sur ce qui importe vraiment : la pensée adaptative et la résolution de problèmes.
Dans l’ensemble, le Combined Arms Center et ses centres d’excellence modernisent les méthodes d’apprentissage. Des partenariats avec des institutions académiques ont montré que la forme compte autant que le fond. Au Cyber Center of Excellence, par exemple, les étudiants utilisent des outils ludiques comme Kahoot! pour renforcer des concepts techniques. Au Defense Language Institute, des systèmes basés sur l’intelligence artificielle tels que LinguistNext aident les étudiants à maîtriser les usages contextuels des langues, tout en s’adaptant continuellement aux lacunes individuelles.
Ces outils ne se contentent pas de transmettre l’information. Ils développent simultanément les compétences et la cognition de manière efficiente et efficace. L’ouvrage Creative Thinking: A Field Guide to Building Your Strategic Core d’Angus Fletcher, intégré au programme du Command and General Staff College, s’appuie sur des recherches prouvant que la créativité peut s’enseigner. Son autre livre, Primal Intelligence: You Are Smarter Than You Know, applique cette science au cadre de l’éducation militaire. Tous possédons un don créatif, mais il tend à s’émousser avec le temps, sous la pression des modes de pensée militaires traditionnels. Il est essentiel de trouver un équilibre entre pensée critique et pensée créative.
C’est ainsi que l’intelligence artificielle devient une intelligence complémentaire.
L’évolution des compétences pour un combat en mutation
Les exigences opérationnelles restent largement les mêmes : commander efficacement, coordonner les feux et assurer la logistique. Mais le contexte dans lequel ces tâches s’exécutent a radicalement changé. Conscient de cela, le Combined Arms Center a lancé des approches innovantes telles que le modèle mobile d’entraînement avancé, déjà déployé au Cyber Center of Excellence à Fort Gordon et au Fires Center of Excellence à Fort Sill. Ce modèle combine apprentissage institutionnel et opérationnel en mobilisant instructeurs, gestionnaires de programmes et fournisseurs pour former les soldats non seulement aux nouveaux systèmes, mais aussi à leur intégration dans les unités existantes.
Si certains croient que les équipes mobiles de formation ou celles de déploiement d’équipements remplissent déjà ce rôle, elles restent centrées sur un équipement précis : son fonctionnement, sa maintenance, son emploi. À l’inverse, ce nouveau dispositif mobilise des instructeurs et enseignants des centres d’excellence, associés aux bureaux d’évaluation, gestionnaires et fournisseurs, afin d’apporter une formation permettant de comprendre l’intégration dans les systèmes au sein des formations.
C’est cette intégration qui comble le fossé cognitif. Apprendre à manipuler un nouveau système isolé diffère nettement de son inclusion dans un système plus large en situation de combat. Par ailleurs, les équipes des centres d’excellence capitalisent sur chaque formation ou événement de transformation en contact direct, transférant immédiatement enseignements, tendances, observations et analyses vers la doctrine, les plans de cours et les programmes. Généralement, cette approche réduit l’écart d’apprentissage entre le niveau institutionnel et la force opérationnelle.
C’est ainsi que l’Armée comble le fossé cognitif : non seulement en enseignant ce qu’est un système, mais en montrant son rôle dans le combat global. Ces changements ne sont pas que techniques, ils représentent une révolution cognitive fondamentale dans la manière dont l’Armée conçoit, emploie et mène la guerre avec les technologies émergentes.
La technologie doit renforcer, non remplacer, la cognition
Nombreux sont ceux qui craignent que l’intelligence artificielle et l’automatisation supplantent la prise de décision humaine. Une perspective plus constructive est que la technologie doit augmenter la cognition, sans la supplanter. Les systèmes ne penseront pas à notre place, mais sont conçus pour nous aider à penser plus vite et mieux.
L’Armée en constate déjà les effets. Selon la général de division Michelle Donahue, commandante du Sustainment Center of Excellence, « Ce qui nous prenait des mois ou des semaines pour modifier des manuels doctrinaux, se fait désormais en quelques heures. » L’outil Training Development Tool offre des gains similaires. Traditionnellement, actualiser les programmes d’instruction — des cadres larges comme le Rifle Marksmanship Program — pouvait prendre jusqu’à trois ans selon les politiques en vigueur. Le véritable obstacle réside dans la modification des plans de cours. Ces derniers peuvent désormais être révisés en quelques minutes au lieu de plusieurs heures. Par ailleurs, l’Intelligence Center of Excellence à Fort Huachuca développe un assistant personnel de formation doté d’IA, équivalent militaire de plateformes comme Khan Academy ou Cognito, qui guide les apprenants tout au long de leur parcours, augmentant personnalisation et compréhension.
La technologie peut donc améliorer la cognition, mais seulement si l’Armée forme ses soldats et chefs à poser de meilleures questions et à analyser de manière critique les réponses obtenues.
Confiance, répétition et éthique à l’ère numérique
L’éducation ne consiste pas à transférer des informations instantanément mais à forger lentement le jugement. Dans un monde numérique où les algorithmes promettent rapidité, la mission de l’Armée est de préparer des leaders capables de savoir quand faire confiance aux machines, quand les remettre en cause, et comment fonder chaque décision sur des principes éthiques. La confiance envers la technologie s’acquiert lorsque les soldats apprennent à travailler avec les données, au lieu de simplement les recevoir. La répétition à travers l’écriture et le débat renforce les habitudes intellectuelles qui transforment idées en doctrine. Et l’éthique accompagne l’innovation, garantissant que les nouveaux outils aiguisent le jugement au lieu de l’émousser.
Nouveaux rôles de coordination : faire confiance à la technologie en formant les individus
La confiance dans les systèmes numériques doit s’obtenir par l’expérience, non s’imposer par la réglementation. C’est pourquoi la littératie des données opérationnelles est désormais intégrée à l’éducation militaire professionnelle selon les spécialités : au Cyber Center of Excellence, les formations incluent plus de 1 300 heures de science des données, tandis que celles de soutien dépassent 900 heures.
Plus significatif encore, pour la première fois le Combined Arms Center évalue la maîtrise des données. En partenariat avec l’Army Research Institute, un test pré- et post-formation a été réalisé sur un groupe de sous-officiers. Leur score initial, 62 %, a bondi à 92 % après formation, soit une progression de 30 %. Bien que ce résultat ne transforme pas les soldats en data scientists du jour au lendemain, il prouve qu’avec les outils appropriés ils peuvent rapidement acquérir et appliquer une compétence en analyse de données, renforçant ainsi la compréhension de la « Data Centricity » au sein de l’Armée. Les programmes comme le Carnegie Mellon Artificial Intelligence Integration Center, la collaboration avec Arizona State University et les travaux avec Vantage et CamoGPT forment des leaders capables non seulement d’utiliser les données, mais aussi de les remettre en question. Être alphabétisé aux données signifie avoir la « capacité de lire, travailler, analyser et communiquer à travers les données ».
L’importance de la répétition et de la consolidation
Le Harding Project, souvent perçu comme une initiative d’écriture, restaure la mémoire institutionnelle du discours professionnel. Avec le lancement du site Line of Departure, les revues de branche atteignent désormais plus de 20 000 lecteurs mensuels, soit dix fois plus qu’auparavant. Ce n’est pas qu’une bonne communication, c’est un exercice cognitif : la réflexion, la rédaction et la publication renforcent la pensée critique à travers les générations. Quatre Harding Fellows, actuellement inscrits en master de communication de masse à l’Université du Kansas, seront rejoints par six autres en 2026.
La multiplication des écrits et des dialogues professionnels crée un puissant bouillonnement intellectuel, alimentant les leçons intégrées à la doctrine, organisation, formation, matériel, leadership, personnel, infrastructures et politiques. L’impact est tangible : plusieurs articles ont rapidement été incorporés dans des manuels et documents doctrinaux. Par exemple, « The Graveyard of Command Posts » est devenu un manuel, et des analyses sur les drones, la guerre électronique, et la tromperie ont été intégrées à la doctrine.
Bien écrire, c’est bien penser ; bien penser aide l’Armée à combattre efficacement à grande échelle.
La primauté de l’éthique
Les deepfakes et les armes autonomes démontrent que l’éthique est centrale dans la guerre moderne. L’Armée l’intègre pleinement avec un cours pour planificateurs en tromperie, des mises à jour éthiques du Manuel de Terrain 3-37, toutes les mises à jour des Centres d’Excellence contribuant à la Doctrine Armée 1, et de nouvelles formations pour environnements contestés. L’Institute for Religious Studies rejoindra bientôt le Combined Arms Center, renforçant la réflexion sur l’intelligence artificielle dans la doctrine, la formation et le développement des leaders.
Dans l’enseignement militaire professionnel, le Combined Arms Center a actualisé sa politique pour permettre aux étudiants d’utiliser des outils augmentant leurs capacités cognitives. Certains craignent que ces outils rendent les soldats paresseux. À l’inverse, bien utilisés, ils accroissent la conscience intellectuelle et la sagacité. En définitive, un gain d’efficacité cognitive et une réduction des tâches chronophages sont réalisables de manière éthique et responsable.
Un travail discret mais en pleine accélération
On entend souvent dire : « Si je ne le vois pas, c’est qu’il ne se passe rien. » Cette idée oublie la nature même du défi.
La modernisation cognitive ne réside pas dans un saupoudrage technologique. Il s’agit d’apprendre à penser à l’ère d’un monde qui change à un rythme sans précédent. Cela suppose moins de grandes annonces spectaculaires et plus de discussions approfondies lors des révisions de programmes, de réécritures doctrinales et d’ateliers interdisciplinaires. Cela implique que des centaines de sous-officiers supérieurs et de capitaines ajustent leurs façons d’enseigner, d’évaluer et de s’adapter sous pression. Ces changements sont complexes et peu adaptés à une présentation courte. Mais ils existent. Et ils s’accélèrent.
Le Combined Arms Center ne se contente pas de réagir au futur : il le construit, une syllabus, une salle de classe, un environnement de formation intégré à la fois.
Le lieutenant-général Milford « Beags » Beagle Jr. commande le Combined Arms Center de l’Armée américaine à Fort Leavenworth, Kansas. Il est responsable de la modernisation intégrée de l’Armée déployée, couvrant doctrine, organisation, formation, matériel, leadership, personnel, infrastructures et politiques. Fort d’expériences de commandement depuis la section jusqu’à la division, sa carrière l’a mené du Pacifique, notamment Hawaï, jusqu’à la République de Corée. Il a notamment été commandant de la 10e division de montagne (Légère).