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Depuis plus de vingt ans, l’Iran affirme que son programme nucléaire est strictement pacifique, visant principalement à sécuriser son approvisionnement énergétique plutôt qu’à développer l’arme nucléaire. Pourtant, selon plusieurs observateurs, un site militaire demeure le point le plus sensible de ce récit : le complexe de Parchin, au sud-est de Téhéran.

Les discussions sérieuses sur les « dimensions militaires possibles » du programme iranien reviennent souvent sur Parchin. Cette base militaire illustre en effet les questions non résolues : l’Iran a-t-il mené des recherches sur la militarisation du nucléaire ? Et si oui, dans quelle mesure ces travaux persistent-ils aujourd’hui ?

Sur le papier, Parchin est un site militaire classique, étendu sur une vaste plaine désertique, spécialisé dans la production de missiles et le test d’explosifs conventionnels. Toutefois, des images satellites, des rapports des services de renseignement occidentaux, ainsi que l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), ont révélé un ensemble de bâtiments apparemment liés à des activités non conventionnelles. Au cœur de ces installations, un bâtiment suffisamment vaste pour contenir une chambre en acier destinée aux expériences à base d’explosifs et de maquettes de cœurs nucléaires.

Ces essais « hydrodynamiques » sont essentiels à la conception d’une arme nucléaire. Ils permettent d’étudier l’implosion symétrique nécessaire pour déclencher un dispositif à base de plutonium ou d’uranium hautement enrichi, sans utiliser de matière fissile réelle. Aucun usage civil ou pacifique ne justifie ce type d’expérimentation.

L’AIEA a demandé à visiter Parchin dès 2004. L’Iran a autorisé un accès limité en 2005, mais a orienté les inspecteurs vers des ateliers périphériques, jamais vers le bâtiment suspecté. Quelques années plus tard, les images satellites ont montré des changements inquiétants : la zone a été « nettoyée » – bâtiments détruits, sols remués, nouvelle couche d’asphalte posée. L’AIEA parle de « désinfection étendue » du site, ce qui signifie clairement des tentatives de dissimulation.

Lorsque les inspections ont finalement eu lieu sous contrôle strict, la chambre elle-même avait disparu. Des prélèvements environnementaux détectaient des traces d’uranium d’origine humaine, mais insuffisantes pour constituer une preuve définitive. L’Iran a avancé l’explication d’essais d’explosifs classiques, sans lien nucléaire, jugée « techniquement non crédible » par l’AIEA.

Cette enquête, suspendue sous pression politique, a donné des conclusions claires : l’Iran avait mené « diverses activités liées au développement d’un dispositif nucléaire explosif ». Le dossier a été mis de côté, sans résolution.

Parchin, Natanz et Fordow : un héritage contradictoire

Parchin n’est pas un cas isolé. L’usine d’enrichissement de Natanz, découverte en 2002, et l’installation de Fordow, cachée sous une montagne jusqu’en 2009, suivent un schéma similaire : déni initial, révélation, coopération limitée uniquement après la présentation de preuves irréfutables. Des documents saisis à Téhéran en 2018 ont révélé que le Plan Amad — programme structuré de l’Iran pour concevoir des armes nucléaires — avait laissé une empreinte bien plus profonde que ne le reconnaissait officiellement Téhéran.

Les avancées nucléaires iraniennes ne se sont pas faites dans un vide. Les premiers centrifugeuses reposaient largement sur des conceptions et composants fournis par le réseau clandestin du métallurgiste pakistanais AQ Khan, présumé sous contrôle du service de renseignement pakistanais ISI. Ce que la Libye avait abandonné, ce que la Corée du Nord avait perfectionné, l’Iran l’a absorbé et adapté.

Dans les réseaux informels de prolifération, idées et plans circulaient entre hommes parlant en code, parfois en ourdou ou en farsi, parfois dans un anglais marqué par l’influence des anciennes académies du Commonwealth. Ceux qui évoluaient dans ces cercles — sur les pelouses universitaires, dans des halls d’hôtels discrets, lors de conférences hors médias — savaient que Parchin était inséparable de cet héritage Khan, qui a diffusé des technologies sensibles sur trois continents.

Parfois, certains indices laissaient supposer des glissements. À Natanz, lors d’une visite contrôlée, certains témoins évoquent un couloir où une cloison était à moitié tirée, laissant entrevoir brièvement une salle alignant des cylindres aux coques en aluminium, illuminés par des néons. Aucun commentaire n’était donné, mais cette pause et ce silence derrière la porte semblaient volontaires, comme si l’accès lui-même constituait un message.

Parchin dégageait une aura semblable, mais sur un registre différent. Ceux qui en ont visité les ateliers rappellent le sol fraîchement nivelé, l’asphalte posé à la hâte. Ce qui était dissimulé parlait plus fort que ce qui était montré.

Les sceptiques demandent souvent pourquoi tant d’attention est portée sur un seul bâtiment démantelé il y a des années. La réponse tient dans ce que représente Parchin : le symbole même des doutes profonds envers la diplomatie nucléaire iranienne, le fossé entre déclarations officielles et réalité sur le terrain.

L’enrichissement de l’uranium et la double utilisation

L’enrichissement de l’uranium, principal levier diplomatique de Téhéran, peut à la rigueur se justifier comme une activité à double usage — alimenter des réacteurs civils ou, à des taux plus élevés, fabriquer des armes. En revanche, les essais hydrodynamiques n’ont aucun prétexte civil : leur seul objectif est la conception d’armes.

En refusant de clarifier la situation à Parchin, l’Iran mine la confiance accordée à ses autres engagements, estiment des sources à l’AIEA. La chambre a-t-elle été démontée parce que ce travail était vraiment abandonné ou simplement déplacé ? Les scientifiques affectés ont-ils rejoint des recherches légitimes ou ont-ils été dispersés dans des programmes secrets ? Aucune réponse convaincante n’a émergé jusqu’à présent.

Les autorités iraniennes présentent Parchin comme une question d’honneur national. Pour elles, les sites militaires relèvent de la souveraineté et toute inspection est perçue comme un acte d’espionnage. Les médias locaux dénoncent les préoccupations occidentales comme des complots destinés à humilier l’Iran.

Défiance, méfiance et intentions stratégiques

Cette posture de défiance est très populaire en République islamique, où la méfiance envers les ingérences étrangères est profondément enracinée. Mais elle empêche l’Iran de prouver ce qu’il proclame haut et fort : la nature pacifique de son programme nucléaire.

Le personnel scientifique du nucléaire iranien n’est pas anonyme. Beaucoup ont été formés en Europe ou aux États-Unis, fréquentant des institutions où ils sont restés parfois peu remarqués. Ceux qui les ont côtoyés racontent comment une simple phrase en farsi pouvait créer une connivence, une complicité passagère. Un « chetori ? » (« comment vas-tu ? ») pouvait susciter un murmure approbateur, « khun-zadeh » — « né du sang », une expression témoignant d’un lien instinctif. Puis le voile d’apparente réserve retombait, chaque mot étant soigneusement pesé pour ce qu’il pouvait révéler.

Ils évoquaient parfois l’uranium hautement enrichi presque en plaisantant — ce métal dense, argenté et plus lourd que le plomb, toujours décrit mais jamais montré. Les références portaient rarement sur des plaques ou des blocs, mais sur des formes usinées dont la géométrie semblait plus importante que la masse.

De temps à autre, dans ce même registre semi-humoristique, surgissaient des anecdotes plus sombres : un contact ex-yougoslave racontait comment une ancienne mine soviétique abandonnée, remplie de déchets nucléaires, pouvait être vendue pour quelques centaines de dollars, comme si la matière fissile appartenait au même marché que les cigarettes ou la ferraille.

Ce qui frappait alors, et frappe encore, c’est que ces interlocuteurs n’étaient pas de simples connaissances occasionnelles, mais plutôt des membres d’une génération dont l’influence persiste. Les réseaux qu’ils ont édifiés ne se sont pas évaporés avec la démolition des chambres ou la fermeture des dossiers. L’expertise subsiste. Les connexions également. Les matériels peuvent être détruits, mais les savoir-faire et les hommes autour perdurent.

Cette histoire non résolue est loin d’être théorique. Aujourd’hui, alors que les négociations sont au point mort et que le niveau d’enrichissement approche dangereusement celui nécessaire à une arme, l’ombre de Parchin plane plus que jamais. Elle rappelle que le vrai problème iranien n’est pas seulement celui des centrifugeuses et des stocks d’uranium, mais celui d’une intention — la dimension la plus difficile à mesurer, mais la plus cruciale à comprendre.

Cette incertitude alimente par ailleurs l’inquiétude croissante dans la région. Israël fait régulièrement allusion à des frappes préventives, tandis que les États du Golfe oscillent entre confrontation et accommodation. Washington, de son côté, balance entre sanctions renforcées et fatigue diplomatique. Dans ce contexte, les questions non élucidées liées à Parchin, enracinées non seulement dans les choix de l’Iran, mais aussi dans l’héritage plus large du réseau AQ Khan, nourrissent constamment la méfiance.

Au final, ce ne sont pas uniquement les centrifugeuses ou les chambres d’essais qui importent, mais aussi et surtout les hommes qui les ont conçues et protégées. Ceux qui ont eu un aperçu de ce monde — que ce soit dans un amphithéâtre en Europe, un couloir à Natanz ou un site fraîchement asphalté à Parchin — n’ont jamais oublié que la connaissance survit aux matériels. Machines, bâtiments et dossiers peuvent être détruits ou scellés sous pression politique. Mais l’expertise reste, les réseaux perdurent, et l’intention demeure l’élément le plus difficile à cerner. C’est pourquoi l’ombre de Parchin plane encore sur toutes les négociations actuelles — et pourquoi les affirmations iraniennes d’une finalité « pacifique » continuent de susciter le scepticisme aux États-Unis et en Occident.

(Shyam Bhatia est l’auteur de Nuclear Rivals in the Middle East, publié chez Routledge)