Le ministère allemand de la Défense alerte sur les risques d’une concession à l’industrie française dans le cadre du projet du Système de Combat Aérien du Futur (SCAF). Alors que Dassault Aviation réclame davantage de souplesse dans la gouvernance du programme, Airbus et ses filiales allemandes et espagnoles s’y opposent fermement, bloquant ainsi l’avancement du projet. La tension entre partenaires européens illustre les difficultés à coordonner un programme stratégique multinational.
Dassault Aviation insiste depuis plusieurs mois pour une modification de la gouvernance du SCAF. En tant que maître d’œuvre désigné pour le pilier n°1, dédié au développement d’un nouvel avion de combat de génération NGF (New Generation Fighter), le constructeur français réclame la flexibilité nécessaire pour exercer pleinement ce rôle. Ce nouvel avion, à l’instar du Rafale actuel, devra notamment remplir des missions nucléaires et pouvoir être embarqué sur porte-avions.
Pourtant, les autres acteurs du pilier 1 – les filiales allemandes et espagnoles d’Airbus – s’opposent à toute évolution de la gouvernance telle que souhaitée par Dassault Aviation. En conséquence, le projet reste à ce stade bloqué dans la phase 1B, alors que la phase suivante, devant aboutir au vol d’un démonstrateur, demeure hypothétique.
« On peut légitimement s’interroger sur l’efficacité d’un programme mené dans trois pays sans véritable leader, mais plutôt avec trois ’co-co-co’ », avait résumé Éric Trappier, PDG de Dassault Aviation, lors de la présentation des résultats semestriels fin juillet. « Comment assurer un leadership quand on affronte un partenaire qui dispose du double de poids ? Comment gérer un projet si je ne peux pas choisir mes sous-traitants en France, en Espagne et en Allemagne ? Ce n’est pas la bonne méthode pour faire voler un avion ».
De son côté, Airbus Defence & Space tient à respecter strictement les règles de gouvernance établies au lancement de la phase 1B. Michael Schoellhorn, son directeur général, avait déclaré quelques semaines plus tôt : « Si l’on souhaite que le FCAS voie le jour, chacun sait comment procéder. Il suffit de revenir à ce qui a été convenu et de s’y tenir. Relancer un débat complet serait inacceptable ».
Dans son 19e rapport sur l’armement, récemment publié, le ministère allemand de la Défense souligne que la phase 1B garantit la poursuite du développement de l’industrie aéronautique allemande en coopération avec la France et l’Espagne. Ce rapport insiste aussi sur la promotion des technologies nationales clés, notamment dans les domaines des capteurs et des opérations en réseau. « Le succès du projet est essentiel à la compétitivité de l’industrie aéronautique militaire allemande et européenne », précise-t-il.
À la fin du mois de juillet, après une rencontre à Berlin entre le président Emmanuel Macron et le chancelier allemand Friedrich Merz, il fut convenu que les ministres de la Défense des deux pays, Sébastien Lecornu et Boris Pistorius, auraient pour tâche « d’évaluer une perspective réaliste de coopération au sein du consortium du Conseil Suprême des Forces Armées et de présenter des propositions pour résoudre les conflits existants ». Cette directive précédait un nouveau Conseil des ministres franco-allemand, organisé à Toulon le 29 août. En clair, ces ministres étaient chargés de concilier deux visions diamétralement opposées.
Le volet allemand semble déterminé à ne rien concéder, comme l’indique un document soumis cette semaine par le ministère de la Défense à la commission budgétaire du Bundestag, document auquel l’agence Reuters a eu accès. Ce texte met en garde contre les graves conséquences sur les capacités des futurs avions de combat et sur la participation de l’industrie allemande si des concessions non prévues étaient accordées à l’industrie française. Il est annoncé que « d’ici la fin de l’année, des options seront élaborées pour trouver une solution avant de décider des prochaines étapes ».
Le 25 août, lors d’une conférence de presse préparatoire au Conseil des ministres franco-allemand, le palais de l’Élysée a confirmé que le SCAF serait à l’ordre du jour, mais « pas tous les détails ne seront abordés au niveau des chefs d’État ». La présidence française a ajouté : « Il faut traiter ces difficultés temporaires car il n’existe pas de plan B ». Or, ces « difficultés temporaires » s’inscrivent dans la durée.
Par ailleurs, avant de se rendre dans la région du Var, Boris Pistorius recevra à Berlin Margarita Robles, ministre de la Défense espagnole. Selon cette dernière, l’objectif sera de « promouvoir » le programme du Conseil Suprême des Forces Armées, auquel l’Espagne participe activement.