Article de 1709 mots ⏱️ 8 min de lecture

Le discours du ministre de la Défense indien, Rajnath Singh, lors du symposium inaugural RAN SAMWAD-2025, a marqué un tournant majeur dans l’évolution militaire de l’Inde, annonçant un déplacement fondamental de la doctrine maritime du contrôle des mers à la Mahan vers la déni maritime à la Corbett. Il a notamment souligné ce qu’il appelle le « triangle de la technologie, de la stratégie et de l’adaptabilité ». Ce discours prononcé à l’Army War College le 27 août a exposé une posture défensive renouvelée, dépassant les cadres traditionnels de la guerre, de la doctrine et des capacités indigènes.

Un dépassement de la posture défensive traditionnelle

Le discours de Rajnath Singh constitue une rupture nette avec la culture stratégique historique de l’Inde, longtemps axée sur la défense. L’Opération Sindoor, menée en mai 2025 contre des infrastructures terroristes au Pakistan, illustre ce passage d’une stratégie fondée sur la « dissuasion par le refus » à une « dissuasion par la punition ». Cette opération a manifesté la volonté de l’Inde d’imposer des coûts disproportionnés à ses adversaires tout en contrôlant soigneusement l’escalade, un calcul politico-militaire sophistiqué redéfinissant les équilibres de pouvoir dans le sous-continent.

Cette évolution doctrinale rejoint les idées de l’amiral britannique Julian Corbett, qui soulignait que le contrôle absolu et permanent des mers est souvent illusoire, et qu’il faut privilégier la maîtrise temporaire de points stratégiques. La stratégie maritime indienne évolue donc du combat de flotte décisif prôné par Alfred Mahan vers l’accent mis par Corbett sur le contrôle des lignes de communication maritime, tout en maintenant une capacité de dissuasion reposant sur une flotte toujours prête.

Le paradigme technologie-stratégie-adaptabilité

Rajnath Singh a mis en avant ce « triangle de la technologie, de la stratégie et de l’adaptabilité » comme pierre angulaire de la guerre de cinquième génération. Contrairement aux conflits antérieurs, qui opposaient clairement domaines cinétiques et non cinétiques, la guerre moderne se déploie sur ce que les planificateurs militaires désignent comme le continuum des « 5C » : Competition (compétition), Crisis (crise), Confrontation (confrontation), Conflict (conflit) et Combat (combat).

Lors du RAN SAMWAD-2025, des doctrines communes ont été dévoilées pour les opérations dans le cyberespace et les opérations amphibies, renforçant cette approche multi-domaines. La doctrine cyber allie capacités offensives et défensives, mettant l’accent sur une planification informée par les menaces et l’intégration en temps réel du renseignement. Parallèlement, la doctrine amphibie souligne l’interopérabilité des forces maritimes, aériennes et terrestres, un type de coopération conjointe illustrée lors de l’Opération Sindoor.

Le chef d’état-major des armées, le général Anil Chauhan, a insisté lors de son intervention que les futurs champs de bataille ignoreront les frontières entre armées, nécessitant des « réponses conjointes rapides et décisives à travers les différents domaines ». Cette évolution traduit une réinvention fondamentale de la projection de la puissance militaire, dépassant les opérations mono-armées au profit d’actions intégrées, fortement soutenues par la technologie.

Opération Sindoor : la doctrine mise en œuvre

Cette opération de mai 2025 a offert une preuve concrète de la maturité de la pensée stratégique indienne. À la différence des actions transfrontalières antérieures, Sindoor a mobilisé des systèmes d’armes à tir lointain, des frappes de précision et une coordination multi-domaines pour atteindre des objectifs politiques sans occupation territoriale. Les cibles n’étaient pas uniquement tactiques, mais représentaient des infrastructures stratégiques de groupes terroristes, remettant en cause la fiction du déni plausible longtemps entretenue par le Pakistan.

Par ailleurs, l’opération a validé en conditions réelles les systèmes d’armes indigènes. L’Air Chief Marshal AP Singh a souligné que l’Armée de l’Air indienne avait « atteint son objectif » en démontrant une supériorité technologique qui a mis les forces pakistanaises « sur la défensive ». L’intégration réussie des capacités nationales de surveillance, de ciblage et de frappe constitue une validation tangible de la transformation de l’industrie de défense indienne.

Production indigène et autonomie stratégique

L’insistance de Rajnath Singh sur les systèmes d’armes « Made in India » traduit une vision stratégique globale, associant capacité militaire et souveraineté industrielle. La production de défense indienne est passée de 46 429 crore de roupies en 2014-15 à 1,27 lakh crore en 2023-24, soit une progression de 174 %. Le contenu national dans les achats de défense a également grimpé, passant de 30-35 % à 65 % sur la même période.

En 2024-25, le ministère de la Défense a signé 193 contrats d’une valeur totale de 2,09 lakh crore de roupies, dont 177 ont été attribués à l’industrie domestique — un record. Ce changement va bien au-delà de la simple réforme des achats : il incarne l’autonomie stratégique en pratique. Les équipements indigènes employés lors de l’Opération Sindoor, des munitions à guidage de précision aux capacités de guerre électronique, ont prouvé leur efficacité face à des adversaires sophistiqués.

La mise en place de corridors industriels de défense dans l’Uttar Pradesh et le Tamil Nadu, attirant plus de 8 658 crore de roupies d’investissements, crée un écosystème industriel favorable à la modernisation militaire durable. Le programme Innovations for Defence Excellence (iDEX) a favorisé l’indigénisation de plus de 5 500 articles, dont 3 000 ont déjà été produits localement.

Stratégie maritime corbettienne en action

La posture maritime de l’Inde s’oriente de plus en plus vers les principes corbettiens de déni de mer, plutôt que vers le contrôle absolu prôné par Mahan. Le rôle de la Marine indienne lors de l’Opération Sindoor — déploiement de groupes aéronavals pour établir un « contrôle incontesté des mers » tout en isolant les éléments aériens pakistanais sur leur façade occidentale — illustre cette évolution.

Cette stratégie reconnaît que dans les eaux contestées de l’océan Indien, où la présence navale chinoise continue de s’étendre, un contrôle total et permanent des mers est à la fois hors de portée et inutile. L’Inde cherche à maîtriser les points de passage clés et les voies maritimes tout en disposant d’une capacité dissuasive suffisante pour limiter la liberté d’action de ses adversaires.

L’accent mis par la Marine sur les capacités sous-marines plutôt que sur la construction de nouveaux porte-avions suit cette logique corbettienne. Comme l’a souligné l’ancien chef d’état-major des armées, le général Bipin Rawat, les sous-marins offrent un moyen plus rentable de déni maritime par rapport aux navires de surface très coûteux, une décision stratégique mature privilégiant l’efficacité plutôt que la prestige.

Intégration multi-domaines et perspectives de guerre future

Les échanges lors du RAN SAMWAD-2025 ont témoigné de la prise de conscience indienne que les conflits futurs s’étendront simultanément à plusieurs domaines. Les doctrines conjointes publiées, concernant les opérations dans le cyberespace, la guerre amphibie et des secteurs émergents comme les opérations militaires spatiales, apportent le cadre conceptuel nécessaire à cette intégration.

Le ministre a souligné que « aucune forme unique de guerre » ne dominera dans les conflits à venir. Les forces armées doivent être prêtes à opérer dans des structures hybrides, mêlant frappes conventionnelles, cyberattaques, opérations informationnelles et leviers économiques. L’Opération Sindoor a incarné cette approche, combinant frappes kinétiques, pressions diplomatiques et mesures économiques.

Le développement de doctrines supplémentaires pour les opérations spatiales militaires, les forces spéciales et les opérations multi-domaines conforte la démarche exhaustive de l’Inde en matière de préparation à la guerre future. Ces documents offriront aux acteurs militaires et aux décideurs un lexique commun, ainsi que des lignes directrices pour une planification efficace et une exécution fluide des opérations conjointes.

Enjeux stratégiques et contexte international

La nouvelle doctrine présentée par Rajnath Singh intervient dans un contexte de rivalités accrues entre grandes puissances dans la région indo-pacifique. L’expansion de la présence navale chinoise et le soutien continu du Pakistan aux conflits par procuration poussent l’Inde à développer des capacités couvrant l’ensemble du spectre du conflit. Le passage de la retenue stratégique à la dissuasion offensive constitue une réponse maîtrisée à ces menaces évolutives.

La montée en puissance de la production indigène de défense poursuit plusieurs objectifs stratégiques : réduire la vulnérabilité aux ruptures de chaîne d’approvisionnement lors de crises, renforcer la position de négociateur sur la scène internationale, et asseoir le statut de l’Inde en tant qu’exportateur crédible d’armements. Les exportations de défense ont été multipliées par 34 entre 2013-14 et 2024-25, atteignant 23 622 crore de roupies.

Plus fondamentalement, cette évolution doctrinale signe l’émergence d’une « puissance décisive prête à prendre des risques pour défendre ses intérêts nationaux ». Il s’agit d’un changement qualitatif de la culture stratégique indienne, qui dépasse les postures réactives pour adopter une posture proactive visant à façonner l’environnement sécuritaire régional.

Le discours de Rajnath Singh au RAN SAMWAD-2025 n’a donc pas seulement traduit des ajustements tactiques, mais une refonte complète de la puissance militaire indienne. En adoptant la stratégie maritime corbettienne, en intégrant des capacités technologiques indigènes et en développant des concepts opérationnels multi-domaines, l’Inde affirme son statut de grande puissance militaire capable de défendre ses intérêts dans toutes les dimensions de la guerre moderne. Le triangle technologie-stratégie-adaptabilité constitue désormais le socle de son autonomie stratégique dans un monde de plus en plus compétitif.