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Pourquoi est-il possible d’envoyer de l’argent dans le monde entier en quelques secondes avec un téléphone, alors qu’un observateur avancé ne peut pas utiliser une application sécurisée pour communiquer avec une batterie d’artillerie et demander un appui feu ? Parce que les 30 dernières années d’innovation technologique ont largement laissé les armées à la traîne. Les forces ne disposent pas d’une capacité à grande échelle pour concevoir les technologies nécessaires pour rivaliser sur le champ de bataille moderne.

Cela représente un problème majeur, et le Corps des Marines n’est pas en meilleure position que les autres armées. Il ne dispose ni d’un personnel actif ni d’un corpus civil formés aux compétences indispensables pour développer ou maintenir la technologie requise par ses concepts opérationnels dans un futur conflit. Le recrutement et la formation appropriés prendront des décennies.

Nous avons trouvé un moyen d’accélérer ce processus : utiliser les réservistes pour injecter une expertise civile directement dans la force active pendant qu’elle développe ses capacités techniques. Nous (Drew et Collin) avons œuvré à la création d’une organisation au sein de la réserve du Corps des Marines pour soutenir les efforts de développement logiciel de la force active. Notre expérience démontre que, bien employés, les réservistes peuvent apporter une richesse d’expérience tout en contribuant efficacement à la mission. Mais pour mobiliser les réservistes à leur plein potentiel, les armées devront adapter leurs modes d’emploi à l’ère numérique, en autorisant notamment le travail asynchrone à distance et en tenant compte des compétences civiles spécifiques des réservistes pour leur affectation aux unités de développement logiciel.

Étude de cas : logiciel de planification d’évacuation sanitaire

Un projet récent illustre parfaitement le potentiel du logiciel pour les forces opérationnelles. Nous avons développé une application – appelée Augmented Reconnaissance and Estimate of the Situation – destinée à faciliter la planification des évacuations sanitaires. L’idée est née d’un étudiant à la Naval Postgraduate School qui cherchait à créer un outil capable d’aider à planifier des réponses à des situations tactiques changeantes. Lorsqu’une unité subit une blessure, elle se rabat souvent sur des points d’évacuation préétablis, qui ne sont toutefois que rarement les plus judicieux, car la situation tactique a évolué depuis alors. Trouver rapidement un point d’évacuation dans la « golden hour » — l’heure critique suivant la blessure — peut faire toute la différence entre la vie et la mort. L’application analyse les données pour identifier des zones d’atterrissage à proximité.

En coopération avec le Marine Corps Software Factory, nous avons travaillé sur plusieurs versions itératives de l’application. Après avoir constitué une équipe transverse et mené des sessions de conception avec le créateur de l’application et le Marine Aviation Weapons and Tactics Squadron One, nous avons remis le prototype aux forces opérationnelles pour des tests préliminaires. Le retour d’expérience soulignait un besoin crucial d’amélioration avant déploiement sur le terrain.

Le principal problème était la lenteur. Pour déterminer les zones d’atterrissage, l’application analyse des données topographiques selon des paramètres stricts liés aux aéronefs. C’est un problème mathématique complexe. Nous avons donc intégré un marine docteur en mathématiques, qui a appliqué un modèle d’apprentissage automatique pour booster la performance.

En moins d’une semaine, il a réduit le temps de calcul des zones d’atterrissage et des itinéraires de plus d’une minute à moins de dix secondes. Dans un contexte où la vitesse peut sauver des vies, cette amélioration est considérable : elle représente plus d’1 % du temps critique. Cela démontre qu’une compétence civile d’un réserviste peut s’avérer plus précieuse que sa formation militaire.

Nous avons ajouté deux autres modifications soulignant la valeur des développeurs logiciels réservistes. D’une part, nous avons intégré un pilote pour affiner les spécifications liées aux empreintes d’atterrissage propres à chaque type d’aéronef, assurant ainsi la conformité aux exigences de sécurité et augmentant la probabilité de trouver un site sûr. D’autre part, nous avons amélioré l’interface utilisateur : l’application initiale demandait à l’utilisateur de saisir des coordonnées via un clavier numérique, ce qui est fastidieux et peu pratique en situation de stress, notamment lorsque le port de gants complique la manipulation.

Dans un contexte de combat, chaque détail compte. Les marines qui utilisent l’application sont généralement sous pression, ayant potentiellement subi des tirs et devant venir en aide à des camarades blessés. L’interface a donc été repensée pour permettre de définir les zones d’atterrissage par simple sélection de points sur une carte tactile plutôt que par saisie manuelle.

Ces adaptations révèlent plusieurs avantages supplémentaires d’intégrer des réservistes au développement logiciel. D’abord, leur expérience privée apporte une perspective précieuse. Ensuite, ils peuvent mobiliser leurs réseaux pour valider informellement les solutions avant leur mise en service. Enfin, ayant eux-mêmes une expérience militaire, ils comprennent mieux les contraintes opérationnelles et détectent des défauts de conception que des civils ne pourraient pas anticiper. Le développeur réserviste dispose ainsi d’une capacité unique d’empathie avec l’utilisateur final, ce qui lui permet d’anticiper besoins et frustrations.

Si ce logiciel est validé par la flotte, il pourra sauver des vies en accélérant les évacuations sanitaires – un exemple parfait des outils technologiques indispensables au service avant le prochain conflit.

Une progression trop lente

Des applications comme celle-ci ont le potentiel d’améliorer l’efficacité stratégique en rationalisant la planification et l’exécution des missions. Pourtant, le développement logiciel est une compétence qui requiert des décennies pour mûrir pleinement, et le Corps des Marines progresse trop lentement. Bien que le Marine Corps Software Factory dispose de tous les éléments nécessaires, la force doit impérativement accélérer.

Il faut plusieurs années pour former un développeur logiciel expérimenté : ce savoir-faire ne s’acquiert pas lors d’un simple boot camp de programmation. Si le commandant décidait aujourd’hui de développer cette capacité, il faudrait des décennies avant de constituer un vivier d’experts qualifiés dans la durée.

Ce retard est préoccupant dans un contexte où la Chine renforce son armée avec pour objectif apparent de pouvoir attaquer Taïwan d’ici deux ans. Par ailleurs, des technologies comme les drones bon marché ont transformé le champ de bataille, comme en Ukraine. Les forces américaines devront rivaliser sur ce type de théâtre très technologique lors de leur prochain engagement majeur. C’est pourquoi le Corps des Marines doit dès maintenant se préparer.

Le vivier des réservistes pour combler le retard

Heureusement, il existe un vivier de professionnels maîtrisant le développement logiciel : les réservistes. Grâce à leurs carrières civiles, la réserve regroupe une diversité exceptionnelle de compétences. Certains développent des logiciels dans le secteur privé, d’autres travaillent sur l’intelligence artificielle, beaucoup détiennent des diplômes avancés en informatique ou disciplines apparentées. La réserve est la meilleure source pour recruter des talents techniques qui souhaitent servir sans quitter leur emploi principal. Elle permet également de conserver des marines quittant l’actif pour rejoindre le secteur privé. Notre expérience dans le développement de cette application démontre que les réservistes possèdent une aptitude particulière pour détecter les difficultés et solutions liées à la conception logicielle.

Le problème est que l’organisation actuelle de la réserve ne valorise pas suffisamment ces compétences civiles, et aucune méthode n’existe pour identifier et exploiter ces savoir-faire spécifiques. Le Corps des Marines classe ses membres selon des spécialités militaires plutôt qu’en fonction de leurs expertises civiles. Cela est utile pour les unités opérationnelles, mais empêche de saisir l’évolution professionnelle des réservistes dans leur carrière civile. Par exemple, un pilote d’hélicoptère réserviste travaillant désormais en intelligence artificielle n’est vu que comme pilote et sera affecté uniquement à des postes liés au pilotage, non à des fonctions où ses compétences techniques seraient précieuses. En bref, le service n’a pas les moyens de repérer les compétences techniques acquises hors du cadre militaire.

Par ailleurs, le mode d’emploi des réservistes est devenu obsolète et décourage nombre de talents de rejoindre la réserve. La règle traditionnelle est d’effectuer une fin de semaine par mois ainsi que deux semaines en été, soit environ 300 heures annuelles. Ce modèle est rigide, rarement compatible avec les contraintes personnelles. En dépit de protections légales, l’activité de réserviste engendre fréquemment des tensions avec l’employeur civil. De plus, comme la présence physique est exigée, les marines doivent se déplacer jusqu’à leur lieu de rassemblement, même si le travail pourrait être fait à distance. Ces déplacements ne sont pas compensés ni intégralement remboursés, ce qui réduit l’attrait d’une carrière en réserve.

Ce système inchangé depuis des décennies précède l’ère informatique. Même s’il suffit pour maintenir des compétences militaires de base, il manque de la flexibilité désormais standard dans le secteur technologique. Le télétravail ponctuel est aujourd’hui la norme dans l’industrie. Forcer une personne à voyager mensuellement pour ne faire que de la consultation devant un écran est un frein majeur au recrutement et à la fidélisation des développeurs civils.

Marine Coders et Marine Innovation Unit

Nous avons trouvé des solutions à certains de ces problèmes, qui pourraient être étendues à l’ensemble des forces. Il y a cinq ans, nous avons lancé Marine Coders, une communauté informelle visant à coordonner les efforts de développement logiciel et à permettre aux marines avec des compétences technologiques de travailler sur des problématiques militaires. Nous avons constitué un réseau et obtenu un soutien exécutif. Nous avons également organisé un concours interne où des marines concouraient pour créer de petites applications améliorant l’efficacité tactique des unités.

Sentant un potentiel inexploité dans la réserve, nous avons fait évoluer Marine Coders en Marine Innovation Unit. Cette structure originale nous permet de recruter des développeurs logiciels au sein de la réserve et de travailler sur des projets profitant à tout le service. Nous avons identifié plusieurs facteurs clés de notre succès.

Le principal est la possibilité de sélectionner des marines en fonction de leurs compétences techniques démontrées, plutôt que selon leur code de spécialité militaire. Nous privilégions avant tout les compétences développées dans le civil, ce qui nous permet d’attirer des profils rares et très qualifiés dans des domaines comme l’ingénierie spatiale, le machine learning ou l’ingénierie cloud.

Ensuite, nous laissons nos membres les plus compétents diriger les projets : dans la tech, les plus juniors sont souvent les plus technophiles. Par exemple, l’un de nos meilleurs éléments est un sergent dont le code open source est validé par la Cloud Native Computing Foundation et Google.

Nous restons toutefois marines, avec une chaîne de commandement respectée. Cette organisation permet de déléguer l’exécution aux personnes les mieux à même de résoudre les problèmes du client. Si un jeune sous-officier est expert, il prend la responsabilité complète du projet. Cet environnement n’est pas fait pour tous : il demande maturité et respect professionnel mutuel. Le processus de recrutement de la Marine Innovation Unit permet de choisir ceux qui prospéreront dans une culture où la responsabilité découle de la compétence et de la volonté d’assumer des fonctions de leader.

Le troisième facteur clé est le télétravail à distance, depuis des installations militaires proches du domicile. Nous définissons des tâches adaptées aux compétences et à la disponibilité des marines, qui choisissent leurs horaires tant qu’ils respectent les délais. Ils peuvent par exemple travailler une heure chaque soir ou seize heures sur un week-end, selon leurs possibilités. Nos équipes se déplacent ponctuellement sur site pour présenter les avancées, planifier les objectifs et remplir les tâches administratives. Travailler sur des projets définis depuis des bases proches évite des déplacements fréquents et fait gagner du temps.

Cette organisation réduit les coûts de déplacement de 40 à 70 % par session de réserve. Elle limite également les frictions avec les employeurs civils, aidant à recruter des personnes occupées mais motivées à servir. Enfin, elle permet d’employer des marines qui ne pourraient pas se permettre de se déplacer aussi souvent qu’exige le modèle traditionnel.

Le dernier facteur clé est la possibilité de contribuer à des projets à impact tangible sur la capacité opérationnelle de la force active. Cette perspective motive fortement les recrues et favorise la fidélisation : beaucoup de membres rejoignent la Marine Innovation Unit à partir de listes inactives ou de la réserve prête à servir, parce qu’ils veulent participer à une mission significative. Nous pensons que les marines effectuant une affectation de trois ans dans cette unité ont plus de chances de rester dans la réserve durablement.

Conclusion

Les applications qui accélèrent la planification et l’exécution des missions joueront un rôle déterminant dans le prochain conflit. Mais le développement logiciel est une compétence de longue maturation, et le Corps des Marines n’avance pas assez vite face aux menaces futures. Les réservistes peuvent contribuer à accélérer cette montée en puissance. Marine Coders a mis en place une organisation attractive pour les développeurs logiciels, les intégrant efficacement à la force active. Ce modèle pourrait être étendu à l’ensemble du Département de la Défense.

Will McGee est officier du renseignement dans la réserve du Corps des Marines. Diplômé de l’Académie navale, de l’université de Cambridge et de Yale Law School, il exerce la profession d’avocat.

Collin Chew est officier communications et opérations spatiales dans la réserve du Corps des Marines. Il est architecte solutions chez Amazon Web Services.

Drew Hutcheon est officier logistique dans la réserve du Corps des Marines. Il travaille comme chef de produit technique chez Dragos, une société spécialisée en cybersécurité industrielle.

Les opinions exprimées ici sont celles des auteurs et ne reflètent pas celles de la Marine Innovation Unit, du Corps des Marines, du Département de la Défense ou de tout organisme gouvernemental américain.

Crédit image : U.S. Marine Corps