Un profil sur X, se présentant comme un simple partisan de l’indépendance écossaise, illustre comment les opérations d’influence liées à l’État iranien s’infiltrent et exploitent les débats politiques nationaux au Royaume-Uni.
Le compte en question, @fiona175161, semble à première vue n’être qu’un militant de plus appelant à un nouveau référendum. Au moment de la rédaction, plusieurs hommes et femmes politiques écossais issus de différents partis le suivent. Leur nom n’est pas cité ici, mais cela souligne à quel point des profils inauthentiques peuvent aisément se fondre dans le discours politique mainstream.
Il est essentiel de préciser que @fiona175161 n’est pas un cas isolé. Il s’inscrit dans une constellation de comptes similaires : présentés comme écossais ou britanniques, ils amplifient des discours nationalistes ou anti-establishment, restent silencieux durant la coupure internet iranienne de juin 2025, avant de réapparaître en relayant à la fois des messages pro-indépendance et pro-Téhéran.
Ensemble, ces comptes constituent un réseau coordonné.
Construction d’une identité écossaise
Créé en mai 2024 sous le nom simple de « fiona », ce compte arbore une biographie affirmant : « Fierne Écossaise | Passionnée par l’indépendance de l’Écosse et notre droit à l’autodétermination | Défenseure d’une Écosse libre, juste et prospère | #IndyRef2 ». L’avatar représente une jeune femme aux longs cheveux, drapée dans une cape aux couleurs du Saltire (drapeau écossais). Les chercheurs ont relevé que cette image présente des signes caractéristiques d’une génération par intelligence artificielle, une méthode fréquemment utilisée par des réseaux de désinformation pour créer des identités plausibles mais non traçables.
Dès ses débuts, le compte a adopté le vocabulaire et le ton des militants indépendantistes écossais. Les hashtags #ScottishIndependence, #IndyRef2 et #YesScots dominent ses publications. Ses messages incluent des appels à l’action (« Si vous croyez que l’Écosse a le droit de choisir son avenir, retweetez s’il vous plaît »), des slogans motivants et des images stylisées montrant l’Écosse enchaînée mais proche de la libération. Certains messages ont généré quelques dizaines d’interactions, d’autres des dizaines de milliers de « likes » et retweets, suggérant un mélange d’engagement organique et de mise en avant algorithmique via des réseaux coordonnés.
Le nombre d’abonnés a régulièrement augmenté pour dépasser 2 300 en août 2025. L’analyse des abonnements révèle un groupe de comptes pro-indépendance adoptant des thématiques proches, dont plusieurs ont par la suite été identifiés comme inauthentiques.
Un examen du contenu publié montre des anomalies. Durant les premiers mois, avant de s’engager pleinement sur la question indépendantiste, le compte a produit des posts apparemment dénués de sens, tels que « Dubai Cat » ou « wait here », accompagnés d’images sans rapport. Ces contenus, qualifiés par des analystes forensiques de « tests », sont typiques des comptes « sockpuppet » (marionnettes numériques) qui expérimentent les mécanismes d’engagement avant d’adopter une ligne éditoriale stable.
En juin 2025, la voix du compte s’est affirmée et clarifiée. Le 11 juin, il écrivait : « Levez la main si vous détestez les travaillistes 🙋♀️ ». Le 12 juin, : « Le fait que l’Écosse ne soit pas sûre de pouvoir quitter le Royaume-Uni est la preuve la plus certaine qu’elle doit le faire. » Ces messages reflètent des slogans populistes et émotionnels, destinés à susciter l’interaction.
Le silence
Le 13 juin 2025, le compte est devenu muet. Pendant seize jours, aucun tweet, aucune réponse ni aucun retweet ne sont apparus. Ce silence n’était pas un cas isolé : des centaines de comptes affichant des thématiques semblables ont disparu des radars sur X durant cette période.
Cette période coïncide exactement avec une coupure totale d’internet en Iran, suite à des frappes israéliennes sur les infrastructures du pays entre le 13 et le 25 juin. L’entreprise Cyabra, spécialisée dans la détection de la désinformation, a ainsi pu confirmer ses suspicions. Alors que les discussions en ligne sur l’indépendance écossaise et le Brexit s’intensifiaient, plus d’un quart des profils participant à ce débat étaient en réalité factices. Les enquêteurs ont identifié que 26 % des comptes publiant sur ce sujet étaient inauthentiques, produisant plus de 3 000 messages en six semaines. Lors de la coupure du réseau iranien, ces comptes ont disparu simultanément.
L’ampleur de cette campagne est considérable. Cyabra estime que ces faux comptes ont généré plus de 224 millions d’impressions potentielles et dépassé les 126 000 interactions. Leurs tactiques incluaient des images de profil générées par IA, l’utilisation de jargon local et des slogans à forte charge émotionnelle comme « Une autre très bonne raison pour #ScottishIndependence » ou « Trahison du Brexit ». Ils amplifiaient hashtags coordonnés tels que #ScottishIndependence, #FreeScotland, #BrexitBetrayal, #BetterTogetherLied et #BoycottTheBBC, souvent en publiant le même contenu ou presque simultanément sur plusieurs comptes. En se retweetant entre eux, ils fabriquaient une impression de consensus tout en interagissant suffisamment avec des utilisateurs authentiques pour s’intégrer dans des communautés réelles.
La coupure a révélé la supercherie : le réseau s’est totalement éteint le 13 juin et a réapparu 16 jours plus tard. Mais à ce moment, le contenu a changé : les mêmes profils ont repris la parole, mais en ajoutant des messages pro-Iran et des critiques contre l’Occident. Cyabra souligne que ce changement manifeste que le réseau a été pris sur le fait et son contrôle étatique révélé par l’interruption des infrastructures iraniennes.
Les messages désormais louaient la résistance iranienne face aux États-Unis, présentaient l’Iran comme un acteur moral soutenant les mouvements de libération régionaux, et dénonçaient l’hypocrisie des politiques étrangères occidentales. Les slogans pour l’indépendance écossaise ont continué, mais entrecoupés par les points de vue de Téhéran, mettant en parallèle la lutte iranienne et la cause écossaise, et dépeignant l’Iran comme vainqueur de ses adversaires.
Cette phase a été brève. En quelques jours, le compte est revenu à un focus quasi exclusif sur l’indépendance écossaise, mais ce bref intermède a révélé la nature contrôlée de ce profil : son opérateur a non seulement été réduit au silence par les événements en Iran, mais aussi redéployé pour diffuser les récits du régime une fois la communication restaurée.
Comportement en réseau
Le compte @fiona175161 ne fonctionnait quasiment jamais en solitaire. Il citait et retweetait d’autres profils adoptant la même posture de jeunes femmes pro-indépendance. Ces comptes ont également disparu lors de la coupure iranienne pour réapparaître ensuite avec les mêmes thématiques.
L’étude des modèles de retweets montre une synchronisation parfaite au sein du réseau. Sondages et slogans apparaissaient quasiment simultanément sur plusieurs comptes. Des hashtags comme #BoycottTheBBC, #BetterTogetherLied, #AbolishTheMonarchy, et #IsraelIranWar étaient déployés en coordination. Ce comportement correspond au fonctionnement de botnets : un groupe fermé d’identités amplifiant mutuellement leurs messages pour simuler un consensus populaire.
Les images de profils révèlent également l’artificialité. Présence d’artefacts issus de l’IA, styles visuels dupliqués, images volées dans des banques d’images. Les biographies prétendaient souvent à des identités de personnel du NHS (service de santé britannique), de socialistes ou d’étudiants, des profils censés faire écho à des communautés réelles mais sans aucun détail vérifiable.
La cadence des posts de @fiona175161 est également révélatrice. Les publications suivaient souvent des intervalles réguliers, indifférents aux fuseaux horaires du Royaume-Uni. Le vocabulaire employé se répétait, les mêmes slogans revenant régulièrement. L’interaction se concentrait essentiellement au sein du réseau d’« avatars », tandis que les échanges avec de véritables militants restaient limités.
Les chercheurs de l’université de Clemson parlent de « narrative laundering » : l’emploi d’identités synthétiques pour délivrer des discours étrangers via des voix prétendument locales. Cette répétition, la régularité, les images générées par IA et l’amplification coordonnée incarnent parfaitement cette technique.
Le silence coordonné durant la coupure, suivi de ce virage vers la narration pro-iranienne, constitue une preuve convaincante d’une opération pilotée par un État. L’analyse de Clemson établit un lien entre ce réseau et des campagnes antérieures conduites par le Corps des gardiens de la révolution islamique (IRGC), dont des actions ciblant la politique américaine.
Contexte plus large
Les campagnes de désinformation iraniennes ne sont pas récentes. Aux États-Unis, plus de 240 000 messages ont été attribués à des réseaux iraniens cherchant à influencer les élections ou déstabiliser les débats sociaux. En Europe, ces marionnettes numériques amplifient des débats clivants, souvent sous forme d’identités créées par intelligence artificielle.
Au Royaume-Uni, les cibles sont précises : Brexit, austérité, monarchie et indépendance écossaise servent de lignes de fracture. En insérant des voix synthétiques dans ces débats, les opérateurs iraniens veulent exacerber les divisions, miner la confiance dans les institutions et fragiliser un allié de l’OTAN.
Le cas écossais est d’autant plus sensible que l’indépendance reste un enjeu politique majeur, capable de mobiliser un vrai soutien populaire. En amplifiant cette cause, les opérateurs iraniens projettent une image d’instabilité au Royaume-Uni, tout en créant des canaux pouvant être redirigés vers les récits géopolitiques immédiats de Téhéran, comme démontré en juin 2025.
La révélation de @fiona175161 illustre le défi auquel font face les décideurs et les plateformes numériques. La désinformation se localise davantage : les acteurs étrangers ne se contentent plus de propagande grossière, mais imitent le langage, les images et les revendications des communautés réelles.
Il est évident que tous les comptes pro-indépendance ne sont pas inauthentiques. Beaucoup appartiennent à de véritables citoyens engagés. Pourtant, l’infiltration du débat par des marionnettes contrôlées par Téhéran complique la situation. Les activistes authentiques risquent d’être soupçonnés par association. La désinformation fausse la perception de l’ampleur du soutien public. Plus grave encore, elle peut éroder la confiance dans le processus démocratique lui-même.
Réactions politiques
Le sujet a provoqué des réactions à Holyrood (Parlement écossais). Le 25 juin, Angus Robertson, secrétaire aux affaires étrangères écossais, a été interrogé lors des questions au gouvernement. L’élu conservateur Murdo Fraser a demandé si le gouvernement écossais devait s’inquiéter du fait que « son objectif politique central soit activement soutenu par l’État terroriste iranien dans le cadre de sa campagne visant à affaiblir ce Royaume-Uni ». Robertson a rejeté cette formulation, mettant en garde contre « la volonté de salir ceux dans ce pays qui pensent que ce pays devrait être un État souverain ».
Il a souligné que l’indépendance est soutenue par la majorité des élus écossais et a estimé que son adversaire déformait la réalité en mêlant interférence étrangère et conviction politique sincère. Cet échange montre à quel point le sujet peut être mal compris dans le débat public. L’enquête initiale insistait en introduction sur le fait que « cet article ne prétend pas que l’indépendance écossaise est un complot étranger, ni ne suggère que le soutien à l’indépendance est illégitime, inauthentique ou motivé par autre chose que de véritables convictions politiques ».
Le propos visait non les militants authentiques, mais les tentatives documentées d’acteurs liés à l’Iran d’exploiter les débats britanniques pour leurs propres objectifs stratégiques. La réponse de Robertson semble avoir manqué cette nuance importante. L’inquiétude des analystes ne porte pas sur la légitimité de l’indépendance, mais sur cette infiltration étrangère visant à amplifier les divisions et saper la confiance dans la démocratie.
Le constat essentiel
@fiona175161 n’était pas une anomalie isolée, mais un maillon d’un réseau coordonné. Son silence durant la panne iranienne, son virage vers les récits pro-Téhéran, ses images créées par IA et sa cadence automatisée attestent d’un contrôle étatique. Des dizaines de comptes quasi identiques ont agi de la même façon, amplifiant les slogans indépendantistes écossais tout en servant de vecteurs à la propagande iranienne.
L’objectif n’est pas de jeter le doute sur les militants sincères, mais de révéler comment la désinformation moderne s’infiltre dans les débats réels. Ces opérations se fondent dans des communautés authentiques, exploitent les questions sensibles, et ne sont démasquées qu’à la faveur de défaillances opérationnelles.
Leçon pour le Royaume-Uni : vigilance accrue. Les opérations d’influence étrangère sont déjà présentes dans les débats nationaux, camouflées sous des voix familières, prêtes à être orientées vers des objectifs étrangers aux moments de fragilité.
Note de la rédaction : cet article ne prétend pas que le mouvement indépendantiste écossais soit manipulé ou illégitime. Il met en avant des tentatives documentées d’acteurs liés à l’Iran d’exploiter ces débats à des fins stratégiques, en créant de fausses identités s’alignant sur des sentiments anti-impérialistes ou progressistes, non pour convaincre mais pour amplifier et blanchir leurs propres récits par des canaux crédibles.