Depuis près de 40 ans, le fusil standard de l’armée britannique est le SA80. Désigné officiellement sous l’appellation L85, cet armement a suscité autant d’éloges que de critiques, a connu plusieurs améliorations, et a été déployé dans des conflits majeurs, du Golfe à l’Afghanistan. Le ministère de la Défense a récemment confirmé que le SA80 sera définitivement retiré du service d’ici 2030.
La recherche de son remplaçant est déjà lancée dans le cadre du Projet Grayburn, une compétition qui permettra à l’armée d’évaluer des candidats parmi les fournisseurs les plus réputés en armement léger. Le choix final du Projet Grayburn déterminera la manière dont l’armée britannique combattra dans les années 2030, et pourrait influencer ses relations avec l’OTAN en matière de calibres, de doctrine et d’industrie de défense.
Pourquoi retirer le SA80 maintenant ?
Entré en service en 1985 sous la désignation L85A1 dans le cadre du programme « Small Arms for the 1980s » (d’où son nom SA80), ce fusil bullpup intègre la mécanique et le chargeur derrière la détente, ce qui lui permet de disposer d’un canon de longueur standard dans un format compact, adapté aux combats mécanisés ou urbains. Toutefois, ses premières versions ont été marquées par d’importants problèmes de fiabilité, notamment liés à l’encrassement par la poussière et à des composants fragiles.
Plusieurs améliorations successives sont intervenues, en particulier la refonte L85A2 réalisée par Heckler & Koch au début des années 2000, puis la version actuelle L85A3 déployée dans le cadre des missions de l’OTAN. Malgré cela, la plateforme vieillit, son ergonomie est en décalage avec celle des armes des alliés, et le ministère de la Défense a fixé la date de mise hors service au plus tard en 2030.
Qu’est-ce que le Projet Grayburn ?
Le Projet Grayburn vise à acquérir entre 150 000 et 180 000 nouveaux fusils pour l’armée britannique. À l’heure actuelle, il est en phase de conception, avec le début de l’évaluation prévu pour 2026. L’attribution du contrat est espérée pour fin 2026 ou début 2027, permettant ainsi une mise en service progressive avant le retrait du SA80.
Le ministère de la Défense analyse quatre critères majeurs :
- Calibre : Maintenir le standard OTAN en 5,56 mm pour une meilleure interopérabilité, ou adopter un calibre plus puissant comme le 6,5 Creedmoor ou le 6,8×51 mm SIG Fury (utilisé par le programme américain Next Generation Squad Weapon) offrant une plus grande portée et une meilleure perforation des protections balistiques ? Les autorités ont indiqué vouloir une option plus létale que le 5,56 mm, ce qui laisse envisager un changement de calibre.
- Configuration : Conserver une architecture bullpup similaire au SA80, ou opter pour une configuration classique de type fusil d’assaut, comme la majorité des forces de l’OTAN ? À ce stade, aucun candidat bullpup n’étant en lice, il semble que cette décision soit prise, mais une demande pour ce type de design pourrait être émise afin de limiter la formation des soldats.
- Intégration : Assurer une compatibilité optimale avec les optiques modernes, les dispositifs de suppression sonore et les futurs systèmes de combat individuels.
- Production nationale : Capacité à fabriquer l’arme et ses munitions au Royaume-Uni, dans le cadre d’une stratégie visant à renforcer une industrie de défense souveraine et résiliente.
Les candidats en lice
Plusieurs fabricants ont déjà présenté des solutions :
Beretta Defence Technologies propose deux alternatives : le New Assault Rifle Platform (NARP), un fusil modulaire de type AR avec commandes ambidextres et options multicalibres, ainsi que le Sako M23, déjà en service en Finlande et en Suède. Beretta s’est engagée à assembler les armes au Royaume-Uni, afin de répondre aux exigences de production locale du ministère de la Défense.
Heckler & Koch, déjà impliqué dans la modernisation du SA80, présente les fusils HK416 et HK433. Le HK416, chambré en 5,56 mm OTAN, bénéficie d’un solide historique opérationnel au Moyen-Orient et est utilisé par le corps des Marines américain ainsi que par la France et la Norvège. Le HK433 est une version plus légère et modulaire, bien que son adoption à grande échelle ne soit pas encore avérée.
SIG Sauer propose des variantes de sa famille MCX, adoptée par l’armée américaine sous le nom M7. Ces modèles peuvent être configurés en plusieurs calibres, y compris le 6,8×51 mm. La version MCX Spear – également connue sous le nom M7 – pèse environ 4 kg à vide, ce qui est plus lourd que la plupart des fusils en 5,56 mm, mais offre modularité et optimisation pour l’usage avec un silencieux.
Knight’s Armament Company est aussi un concurrent potentiel avec les fusils SR-16 en 5,56 mm et SR-25 en 7,62 mm, ce dernier connu aux États-Unis sous le nom M110. Ces armes jouissent d’une excellente réputation en termes de précision et de fiabilité, mais sont coûteuses et plutôt adaptées à des unités d’opérations spéciales ou à des tireurs désignés qu’à un usage standard dans l’armée.
Comparaison avec les États-Unis
Le processus britannique se distingue par son rythme plus lent et son approche plus réfléchie, comparé à la rapidité de l’armée américaine. Celle-ci a accéléré l’adoption du Next Generation Squad Weapon, avec le fusil XM7 et la mitrailleuse XM250 en 6,8×51 mm, afin de contrer les évolutions des protections balistiques. Le Royaume-Uni, quant à lui, privilégie une compétition étendue, mettant l’accent sur l’interopérabilité OTAN et la stratégie industrielle.
Cette divergence traduit deux philosophies : les États-Unis privilégient la rapidité et la supériorité opérationnelle, tandis que la Grande-Bretagne mise sur une évaluation rigoureuse, la sécurité des approvisionnements et l’harmonisation avec ses alliés, du moins pour le moment.
Une décision stratégique au-delà de l’arme
Le remplacement du SA80 aura des conséquences sur la doctrine militaire, les partenariats stratégiques et la manière dont la Grande-Bretagne combattra dans les années 2030. Le choix portera-t-il sur le calibre 5,56 mm OTAN et une configuration plus conventionnelle ? Suivra-t-il l’exemple américain et optera-t-il pour le 6,8 mm, au prix d’une logistique plus lourde ? Ou tentera-t-il un compromis spécifiquement britannique, alliant politique industrielle, considérations alliées et besoins opérationnels des soldats sur le terrain ?