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Des experts militaires estiment que la politique américaine interdisant à l’Ukraine d’utiliser des armes fournies par les États-Unis pour frapper des cibles à l’intérieur du territoire russe offre un avantage important à l’agresseur, notamment dans le contexte de la nouvelle offensive menée dans la région nord de Kharkiv.

Cette offensive a débuté le 10 mai, mais la ville de Kharkiv — deuxième plus grande agglomération d’Ukraine — subit des attaques quotidiennes par missiles depuis le début de la guerre à grande échelle en février 2022.

Avec environ 1,4 million d’habitants, et accueillant de nombreux réfugiés en provenance des communes environnantes, Kharkiv est devenue un symbole fort de la résistance ukrainienne.

La capacité d’utiliser des armes occidentales à longue portée permettrait à l’Ukraine de frapper des objectifs situés de l’autre côté de la frontière, sur le territoire russe, offrant ainsi à ses forces une possibilité d’influer sur le déroulement du combat au-delà du front immédiat. Actuellement, la Russie parvient à masser ses forces et ses approvisionnements en relative sécurité, ses infrastructures clés comme les bases aériennes et dépôts logistiques se trouvant juste à la frontière.

Washington a toujours insisté pour que Kyiv n’utilise pas ses armes pour cibler la Russie. Cependant, des rapports indiquent que le Département d’État américain envisage de revoir cette position au regard de la récente offensive dans la région de Kharkiv.

Lors d’une visite à Kyiv le 15 mai, le secrétaire d’État américain Antony Blinken a suggéré que l’heure serait peut-être venue d’autoriser l’emploi des systèmes d’armes américains pour frapper des cibles sur le sol russe, déclarant : « Nous n’avons pas encouragé ni permis des frappes à l’extérieur de l’Ukraine, mais au final, c’est à l’Ukraine de décider comment elle va mener cette guerre. »

Bien qu’aucun changement officiel de politique n’ait encore été annoncé, la levée de cette restriction constituerait un tournant significatif dans le conflit. Jusqu’à présent, malgré les difficultés rencontrées au cours de l’année écoulée, Kyiv a globalement respecté cette règle, consciente que des violations graves pourraient réduire le soutien international.

Plusieurs alliés de l’Ukraine ont d’ores et déjà autorisé l’utilisation de leurs armements sur le sol russe. David Cameron, secrétaire aux Affaires étrangères du Royaume-Uni, a récemment affirmé lors d’une visite à Kyiv que l’Ukraine « a absolument le droit de riposter contre la Russie ». Il semblerait que la France s’apprête à adopter une position similaire.

De son côté, l’Ukraine a déjà mené des frappes en profondeur sur le territoire russe avec ses propres moyens, notamment des drones basiques, causant des perturbations significatives dans la production russe de carburant et frappant même la région de Moscou. Toutefois, ses ressources restent limitées. L’emploi de systèmes d’armes occidentaux permettrait d’intensifier ces opérations et, potentiellement, de freiner la capacité de la Russie à lancer des offensives.

Carte des bases russes à la frontière ukrainienne
Le « sanctuaire » russe : Moscou tire parti de l’interdiction américaine d’utiliser ses armes au-delà de la frontière pour concentrer ses bases militaires et aérodromes à proximité de la nouvelle offensive sur Kharkiv.

Les frappes ukrainiennes perturbent déjà l’arrière russe. Si l’utilisation des systèmes américains était autorisée contre des cibles en Russie, l’intérieur même du pays ne serait plus à l’abri. Cela pourrait contraindre Moscou à détourner ses moyens de défense aérienne et ses avions de frappe depuis la ligne de front vers la protection de ses infrastructures essentielles.

Cependant, cette extension possible de l’emploi des armes occidentales, incluant des frappes en territoire russe, soulève plusieurs enjeux majeurs.

Autoriser l’Ukraine à utiliser ces armements contre la Russie ne garantit pas un bouleversement important de l’équilibre stratégique global. Cela perturbera les lignes d’approvisionnement, les structures de commandement et les centres logistiques russes, réduisant l’efficacité des opérations russes en Ukraine. Mais cela ne changera pas fondamentalement la donne militaire.

Les systèmes comme les lance-roquettes multiples Himars sont efficaces, mais ils ne sont pas susceptibles de modifier l’arithmétique fondamentale d’une guerre d’usure brutale. Les forces russes ont augmenté de 15 % depuis le début du conflit grâce à plusieurs vagues de mobilisation. Ces chiffres restent difficiles à égaler pour Kyiv.

L’Ukraine rencontre des difficultés de recrutement et son économie peine à suivre. À moins que Kyiv et ses alliés ne transforment en profondeur le caractère du conflit, les perspectives restent incertaines. Pour l’instant, Vladimir Poutine semble prêt à user d’une stratégie d’épuisement prolongé de la résistance ukrainienne, attendant une diminution du soutien occidental.

Dans ce contexte, l’élection présidentielle américaine à venir constituera un moment clé. Un second mandat de Donald Trump pourrait entraîner une réorientation des priorités américaines vers des enjeux internes, voire une réduction de l’aide militaire.

Risques d’escalade

Le recours à des armes occidentales pour frapper le territoire russe aurait également des répercussions géopolitiques majeures. Cela pourrait intensifier les tensions entre la Russie et les pays de l’OTAN fournisseurs, exacerbant le risque d’une escalade, notamment par des représailles russes contre les membres de l’Alliance.

Le risque d’erreur de calcul ou de conséquences imprévues ne doit pas être sous-estimé. Une attaque sur le sol russe pourrait déclencher une réaction russe forte et potentiellement imprévisible. Les menaces nucléaires récurrentes de Vladimir Poutine, destinées à nourrir les craintes occidentales, ne sauraient être ignorées, surtout si Moscou perçoit ces frappes comme une menace existentielle. La doctrine militaire russe autorise l’emploi d’armes nucléaires dans ce contexte.

Le débat sur l’autorisation d’utiliser l’aide militaire occidentale pour frapper en détail le territoire russe mêle enjeux stratégiques militaires et considérations géopolitiques complexes. Bien qu’une telle décision puisse offrir des avantages tactiques notables à l’Ukraine, elle ne modifierait pas fondamentalement la dynamique générale du conflit et comporte des risques significatifs à évaluer avec vigilance.

Le conflit évoluant constamment, une analyse continue et une approche prudente sont nécessaires pour garantir que les mesures prises contribuent à une résolution durable et équitable, sans déclencher une guerre plus vaste et dévastatrice.