La semaine dernière, William Lai, du Parti progressiste démocratique, a été investi président de Taïwan, succédant à Tsai Ing-wen à la tête de l’île. Lors de son investiture, Lai a exhorté la Chine continentale à « cesser de menacer Taïwan » et à accepter la démocratie taïwanaise. Depuis l’élection de Lai en janvier, Pékin a intensifié ses exercices militaires autour de l’île. Trois experts analysent ce que l’on peut attendre du mandat de Lai et la manière dont la Chine pourrait réagir à ce nouveau leadership.
Bonny Lin
Directrice du China Power Project
Chercheuse principale en sécurité asiatique
Center for Strategic & International Studies (CSIS)
La réaction ferme du ministre chinois des Affaires étrangères Wang Yi envers William Lai, ainsi que l’exercice militaire à grande échelle Joint Sword-2024A autour de Taïwan, indiquent que Lai devra faire face à d’importants défis de la part de Pékin. Le Parti communiste chinois (PCC) perçoit le discours d’investiture de Lai comme une provocation renforçant ses stéréotypes déjà très négatifs à son égard. Les médias chinois le décrivent comme plus radical que ses prédécesseurs Tsai Ing-wen, Chen Shui-bian et Lee Teng-hui. Pour Pékin, l’exercice Joint Sword-2024A n’est probablement que le début d’une démonstration de force coercitive. Il est même possible que la Chine abaisse son seuil d’utilisation de la force ou de la coercition. Sur les quatre prochaines années, le risque de crises répétées dans le détroit de Taïwan est considérablement accru. Bien qu’une invasion de l’île ne soit pas à ce jour une option privilégiée, une escalade vers un conflit plus large, incluant une invasion, demeure une menace réelle.
Amanda Hsiao
Analyste senior Chine
International Crisis Group
Le président taïwanais Lai Ching-te adopte une posture plus ferme à l’égard de Pékin que sa prédécesseure Tsai Ing-wen. Plus marquant que ses déclarations affirmant la souveraineté de Taïwan est sa décision de retirer la « branche d’olivier » précédemment tendue par Tsai, qui avait consenti à la notion ambiguë d’« une seule Chine », sans toutefois la reconnaître officiellement. Cette rupture déplaît fortement à Pékin, qui voit néanmoins une occasion dans cette posture. La Chine accentuera ses démonstrations de force pour avertir Taipei et Washington, justifiant sa politique par le discours de Lai. Ce contexte n’annonce pas une invasion imminente, mais la montée des tensions impose à Washington de prévenir Pékin que son comportement est dangereux et compromet ses ambitions de réunification pacifique.
Les États-Unis doivent aussi rappeler à Taïwan l’importance d’un retour à la modération incarnée par Tsai Ing-wen. Cette dernière avait su maintenir une stratégie d’apaisement ferme face aux intimidations chinoises, ce qui avait permis à Taïwan d’obtenir un large soutien international, crucial pour contrer le défi chinois. Bien que Pékin poursuivra indéniablement sa campagne de pression contre l’administration Lai, la stratégie de dialogue prudent devrait rester privilégiée pour préserver la stabilité régionale.
Zack Cooper
Chercheur senior, American Enterprise Institute
Partenaire, Armitage International
Co-animateur de Net Assessment
L’investiture de Lai Ching-te inaugure une nouvelle période dans les relations à travers le détroit. Lai devra composer avec des divisions internes importantes, notamment au sein de la législature, ce qui a récemment provoqué des manifestations à Taipei. Parallèlement, la pression diplomatique, économique et militaire de Pékin s’intensifie. La Chine cherchera vraisemblablement à affaiblir Lai et son Parti progressiste démocratique avant les élections de 2026 et 2028. Face à cette situation, Lai s’est engagé à maintenir le statu quo tout en renforçant la défense de Taïwan. L’augmentation des dépenses militaires et l’amélioration des capacités d’entraînement seront des priorités majeures, tout comme la poursuite d’une coopération discrète avec l’armée américaine.
Washington intensifie son soutien, notamment via le financement militaire à l’étranger et un mécanisme de transfert rapide de matériel adopté récemment. Il est crucial que les États-Unis amplifient ces initiatives pour garantir à Taïwan une capacité crédible de dissuasion et d’endurance en cas d’agression. Taipei et Washington déploient de nombreux efforts essentiels pour stabiliser l’équilibre militaire dans le détroit, mais il est nécessaire de maintenir un haut niveau d’attention et d’urgence face aux enjeux stratégiques.