Le chef du commandement indo-pacifique des États-Unis a récemment averti le Congrès que, face à l’Armée populaire de libération chinoise, « nous n’avons pas affronté de menace de cette ampleur depuis la Seconde Guerre mondiale ». Cette menace impose aux forces alliées de renforcer leur présence et leur coopération dans la région Indo-Pacifique. Une des réponses est la création d’un état-major permanent de force opérationnelle interarmes. La Loi d’Autorisation de la Défense Nationale de 2023 a ordonné la mise en place d’un tel état-major d’ici le 1er octobre 2024, mais des responsables au Congrès ont exprimé leurs réserves quant à l’approche actuelle du commandement indo-pacifique américain.
Alors que les responsables civils et militaires examinent les options pour satisfaire ces exigences opérationnelles et législatives, il est pertinent de s’inspirer des leçons tirées du commandement intégré des forces aériennes, terrestres et navales lors de la plus grande campagne maritime américaine de l’histoire. Durant la guerre du Pacifique, l’amiral Chester Nimitz et son état-major ont su s’adapter rapidement aux besoins du conflit et maintenir un rythme élevé grâce à une coopération étroite entre plusieurs états-majors. Pourtant, Nimitz était sans cesse confronté à la complexité et à l’ampleur de son contrôle et de ses responsabilités. Malgré ces défis, l’état-major de la flotte du Pacifique a su devenir un centre d’innovation et d’adaptabilité, avançant inlassablement contre l’adversaire.
Un état-major moderne de force opérationnelle interarmes dans l’Indo-Pacifique peut capitaliser sur cette expérience historique en s’appuyant sur la synergie entre la flotte du Pacifique et les forces du Corps des Marines, en exploitant les capacités uniques des composantes subordonnées et adjacentes, et en travaillant de concert avec les alliés sur les terrains stratégiques. Ce type d’état-major permettrait de conduire efficacement une campagne principalement maritime en phase de compétition et d’assurer une transition rapide en cas de conflit. Si l’Armée populaire de libération décide du moment et du lieu d’éventuelles actions agressives, les forces américaines et alliées peuvent dès à présent préparer les conditions pour s’adapter promptement et reprendre l’initiative contre cette menace autoritaire.
Les défis omniprésents du commandement dans le Pacifique
À mesure que les combats progressaient dans le Pacifique occidental lors des dernières années de la Seconde Guerre mondiale, l’amiral Nimitz devait gérer un équilibre difficile entre responsabilités stratégiques, opérationnelles et tactiques. Il devait à la fois se rapprocher de la ligne de front tout en maintenant ses relations avec les états-majors supérieurs et en coordonnant le soutien administratif et logistique en arrière. Ces tensions eurent un impact significatif sur sa santé, entraînant insomnies et perte de poids, au point que ses proches étaient « choqués par son état physique ».
Confronté au rythme intense mais finalement avantageux des opérations alliées dans le Pacifique, Nimitz fit de la restauration du moral par l’action offensive rapide une priorité immédiate. En 38 mois, entre février 1942 et avril 1945, la flotte du Pacifique lança 22 batailles et campagnes qui anéantirent les forces impériales japonaises et accélérèrent la fin du conflit.
Pour maintenir ce rythme, Nimitz employa une structure en deux commandements et deux états-majors pour combattre une force unique : il créa la Troisième Flotte sous le commandement de l’amiral William « Bull » Halsey et la Cinquième Flotte sous celui de l’amiral Raymond Spruance. Cette organisation permettait à Nimitz d’alterner entre la direction d’une flotte engagée et la planification des opérations à venir par l’autre. Ce système, fruit d’une coopération étroite entretenue durant des années, formait un « organisme vaste et efficace » favorisant l’adaptabilité, la flexibilité et une supériorité rythmique sur l’adversaire.
L’emploi de forces subordonnées en task forces améliorait encore cette souplesse, rendue possible par une doctrine commune et un entraînement rigoureux. La Task Force 56, commandant les forces de débarquement lors de plusieurs opérations amphibies, déchargeait les commandants supérieurs tout en préservant l’unité de commandement dans la campagne maritime. Pour alléger la charge de Nimitz face à la complexité croissante du contrôle des forces terrestres et navales, le Département de la Marine créa également la Fleet Marine Force Pacific, commandée par le lieutenant-général Holland M. « Howlin’ Mad » Smith, qui joua un rôle opérationnel clé à Iwo Jima, où il dirigea trois divisions de Marines composant la Task Force 56. Ces états-majors flexibles et adaptés à la mission permettaient au commandement de disposer du contrôle nécessaire pour chaque opération spécifique.
Une coopération renforcée entre les armées contribua aussi à atténuer ces défis persistants. Lors de la bataille d’Okinawa, l’armée américaine assuma un rôle plus important dans la campagne maritime. Directement subordonnée à Spruance et à la Cinquième Flotte, la 10e Armée américaine, sous le commandement du lieutenant-général Simon Buckner, regroupait des corps de l’Armée et du Corps des Marines. Cette organisation combinée mobilisa les savoir-faire des forces terrestres dans une campagne à dominante maritime.
Le stratégiste naval Milan Vego nota que, bien que les Alliés aient mis en place une structure de commandement solide dans le théâtre pacifique, Nimitz demeurait « accablé par ses nombreuses responsabilités ». Il recommandait donc d’éviter une centralisation excessive du commandement en instaurant des échelons intermédiaires. La doctrine moderne du Département de la Défense, notamment le document « Joint Maritime Operations », tire parti de ces enseignements en conseillant au commandant maritime de se concentrer sur le niveau opérationnel et de déléguer la planification et l’exécution tactique aux échelons inférieurs.
La Marine et les Marines ont opéré des changements organisationnels majeurs durant la Seconde Guerre mondiale afin de vaincre un adversaire de premier plan. Ces ajustements ont permis d’alléger la charge du commandant tout en exploitant pleinement le potentiel des commandants subordonnés via une organisation flexible. Ce type de coopération interarmées a posé les bases de structures de forces interarmées modernes toujours en vigueur.
Une force interarmées dans une campagne maritime
Depuis la loi Goldwater-Nichols de 1986, la création d’un commandement unifié à l’échelle d’un théâtre et la subordination des composantes des services au commandant interarmées ont permis de libérer davantage le potentiel des commandements subordonnés dans des contextes de compétition ou de conflit. Ces commandements subordonnés peuvent constituer le noyau d’une force opérationnelle interarmes centrée sur les problématiques opérationnelles et tactiques, dégageant ainsi le commandant interarmées pour se concentrer sur la dimension stratégique et l’intégration interinstitutions. Comme durant la Seconde Guerre mondiale, la collaboration entre la Marine et le Corps des Marines demeure la meilleure base pour former rapidement une force interarmées dans l’Indo-Pacifique.
Le commandement indo-pacifique dispose aujourd’hui d’une force maritime d’environ 233 000 personnels, 2 140 aéronefs et 200 navires, dont une grande partie des forces interarmées déployées dans la région. Ces forces regroupent notamment deux flottes numérotées (la Septième Flotte à l’ouest de la ligne de changement de date, et la Troisième Flotte à l’est) ainsi que deux forces expéditionnaires de Marines (la I MEF postée en permanence à proximité de Taïwan et la III MEF sur place dans la région). Contrairement à « Howlin’ Mad » Smith, qui n’a jamais commandé deux formations de taille corps d’armée durant la guerre, son successeur moderne dirige quotidiennement ces deux forces expéditionnaires.
Le périmètre de commandement actuel dépasse largement celui de la Seconde Guerre mondiale : un ancien commandant indo-pacifique le décrit comme allant de « Hollywood à Bollywood, des ours polaires aux manchots », englobant près de la moitié de la population mondiale. Quelle que soit la délimitation future d’une force opérationnelle interarmes, les commandants de composantes conserveront vraisemblablement leurs responsabilités fonctionnelles dans le théâtre. Par exemple, l’état-major de la flotte du Pacifique est susceptible de devenir la base du commandement maritime interarmées du théâtre, tandis que l’état-major de l’Armée du Pacifique pourrait former le commandement terrestre interarmées. Par ailleurs, ces commandants conservent leurs obligations au titre du « Title 10 » pour la mise en condition de leurs forces, à l’instar de Nimitz et Smith pendant la Seconde Guerre mondiale.
Composantes de service et composantes fonctionnelles — terrestres, aériennes, maritimes et opérations spéciales — illustrent plusieurs façons d’organiser un état-major et de répartir les forces assignées au commandement géographique.
Deux commandants, deux états-majors, une équipe unifiée
Comme autrefois, une coopération renforcée entre les différentes armées peut réduire la charge pesant sur le commandant interarmées. La flotte du Pacifique gère simultanément les responsabilités théâtrales, la compétition stratégique, les crises régionales et la préparation au conflit. La création d’un commandement maritime distinct, déployable avec son propre état-major, permettrait au commandement indo-pacifique d’équilibrer ces demandes concurrentes et de se concentrer pleinement sur la menace. Le commandant et l’état-major des forces du Corps des Marines dans la région représentent un noyau potentiel pour cet état-major interarmes en campagne maritime.
Grâce à une interopérabilité renforcée entre les états-majors de la Marine et du Corps des Marines, le commandant de la force interarmées pourrait organiser deux commandements distincts mais unifiés pour répondre simultanément à plusieurs défis complexes et interdépendants. À l’image de l’alternance historique entre la Troisième et la Cinquième Flotte, le commandant interarmées pourrait assigner à tour de rôle des états-majors hautement interopérables aux missions émergentes, maintenant ainsi un avantage rythmique face à des adversaires plus centralisés.
La publication Marine Corps Warfighting Publication 7-10 (Marine Corps Componency) qualifie cette organisation de « deux commandants et deux états-majors ». Avec cette configuration, chaque commandant et son état-major « maintiennent une orientation ciblée » tout en permettant au commandant de « se positionner au niveau approprié ». Ce modèle d’emploi a déjà été démontré après les attentats du 11 septembre, lorsque l’état-major des Marines a été déployé à Bahreïn et a servi de composante pour le commandement central américain (CENTCOM) et une force opérationnelle interarmées combinée.
Wallace « Chip » Gregson, ancien secrétaire adjoint à la Défense chargé des questions de sécurité en Asie et dans le Pacifique, et ancien commandant des forces du Corps des Marines dans la région, a défendu la mise en place d’une force opérationnelle interarme permanente combinée avec le Japon reposant sur les forces navales et de Marines déployées en avant. Selon lui, les unités déployées en permanence — comme la Septième Flotte, la III MEF ou la I MEF — pourraient constituer le noyau d’une telle force. De plus, les commandements intégrés Navy-Marines à différents niveaux offrent une modularité favorisant la constitution rapide d’un état-major interarmées. Du niveau Task Force 76/III, commandement intégré à un seul étoile, jusqu’au Headquarters des forces du Corps des Marines dans le Pacifique, tous sont bien placés pour assurer le rôle d’élément de commandement avancé d’une force interarmes permanente dirigée par la flotte du Pacifique.
Le modèle task force établi durant la Seconde Guerre mondiale s’applique également à une force interarmes qui mènerait une campagne maritime.
Une équipe interarmes dès la formation
Les compétences couvrant tous les domaines sont essentielles pour une force interarmes opérant dans l’Indo-Pacifique, et l’alliance Navy–Marine Corps est la mieux adaptée pour former rapidement le noyau dur d’une telle force. Marines et marins se complètent depuis l’époque de la marine à voile, et cette relation mutuellement bénéfique reste cruciale au niveau opérationnel. Comme le soulignait le capitaine Wayne P. Hughes Jr. (US Navy, retraité) :
« Les opérations maritimes doivent désormais tenir compte des forces basées à terre et des capteurs qu’elles emploient ; en effet, les forces navales doivent souvent collaborer étroitement avec les forces terrestres situées sur un territoire ami. Une coopération efficace, dans les opérations interarmées et combinées, est une exigence moderne aussi bien au niveau opérationnel que tactique. »
Les états-majors des composantes Marine et Navy peuvent partager leurs experts pour composer un état-major interarmées déployable, tout en maintenant leurs responsabilités fonctionnelles conformément au Title 10. Outre les domaines classiques d’expertise des Marines — combat terrestre, opérations amphibies — ils apportent des compétences en commandement intégré tous domaines, défense aérienne régionale, appui-feu et effets de combat. Ces compétences diversifient et renforcent la capacité d’une équipe interarmes, préparant efficacement la transition d’un état-major maritime à un état-major interarmées.
Bien que les forces maritimes soient compétentes dans plusieurs domaines militaires, les forces interarmées sont indispensables pour maîtriser toutes les missions critiques. L’Armée du Pacifique apporte son expertise en soutiens logistiques et défense aérienne intégrée, tandis que la Force aérienne du Pacifique fournit des compétences en défense aérienne théâtrale et un lien vers les forces stratégiques. Ensemble, une force interarmes dans l’Indo-Pacifique peut exploiter l’expérience américaine en opérations combinées et interarmées pour créer un effet de dissuasion asymétrique fort face à l’Armée populaire de libération.
Ces savoir-faire sont renforcés par les relations régionales avec les forces armées alliées. Hughes notait également dans « Fleet Tactics and Naval Operations » que « la Marine doit planifier ses opérations dans les eaux littorales en vue d’une coopération étroite avec les forces armées du pays qu’elle soutient ». Les forces terrestres alliées dans la première chaîne d’îles jouent un rôle crucial dans la défense maritime sur tout le spectre du conflit, et soldats comme Marines peuvent agir d’intermédiaires avec ces forces sur les terrains stratégiques. Par exemple, la coopération entre le Corps des Marines américain et le Corps des Marines philippin constitue une base solide pour la planification et la coordination d’une campagne maritime sur un terrain clé.
De plus, les relations de longue date entre l’armée australienne, la Force d’autodéfense terrestre japonaise, l’armée américaine et le Corps des Marines créent des liens vitaux inter-domaines entre alliés. Ces coopérations deviennent encore plus essentielles à mesure que des alliés déploient des capacités axées sur le domaine maritime, créent de nouvelles structures et alignent leurs activités en conséquence. La création en 2021 du régiment de défense côtière des Marines philippins, ainsi que les projets de la Philippine Army d’acquérir des missiles antinavire pour son régiment d’artillerie, illustrent cette dynamique. Marines et soldats des Philippines et des États-Unis s’entraînent régulièrement ensemble sur ces initiatives, et une meilleure coordination au niveau supérieur accélèrera le développement de ces capacités. Ces efforts reprennent ceux réalisés avec la 1ère Brigade littorale australienne et la Brigade amphibie rapide de la Force d’autodéfense japonaise. Au niveau opérationnel, une force interarmées américaine offre la possibilité de mieux fédérer ces efforts cruciaux avec les alliés, notamment avec le nouveau commandement opérationnel conjoint japonais et le Headquarters Joint Operations Command australien.
Préparer un avenir incertain
Bien que les moyens aient évolué, beaucoup de leçons tirées de la Seconde Guerre mondiale dans le Pacifique restent d’actualité pour une force interarmées contemporaine. Là où la Troisième et la Cinquième Flotte alternaient en campagne pendant la guerre, les états-majors actuels de la flotte du Pacifique et du Corps des Marines peuvent aujourd’hui mener sans relâche des opérations contre l’Armée populaire de libération. Tandis que l’intégration des armées terrestre et navale n’était que partielle en fin de conflit, elle peut désormais être pleinement organisée en vue de préserver un Indo-Pacifique libre et ouvert.
Malgré les difficultés d’organisation passée entre armée de terre et marine dans le Pacifique, aucun service ne peut compétir ou combattre efficacement seul dans cette région. La Marine et le Corps des Marines sont en mesure de constituer rapidement le noyau d’un état-major interarmes dans les délais fixés par la loi. Toutefois, une planification approfondie est indispensable pour exploiter pleinement l’ensemble des capacités des différentes armées dans cette force. Avec l’année 2027 qui approche rapidement, la force interarmées américaine est en capacité de forger une force capable de mener indéfiniment des opérations contre la menace grandissante, protégeant ainsi ses alliés et partenaires contre toute invasion.
Lieutenant-colonel Zach Ota, officier d’infanterie et spécialiste des affaires internationales dans le Corps des Marines des États-Unis, sert actuellement comme planificateur au sein de la flotte du Pacifique et des forces du Corps des Marines dans la région. Les opinions exprimées dans cet article n’engagent pas nécessairement le Département de la Défense ou le Corps des Marines américain.