En 2019, Brandon Davenport et Rich Ganske signaient un article intitulé « Recalcul du trajet : une évaluation réaliste des risques liés au GPS » dans lequel ils défendaient l’idée que les menaces pesant sur le GPS étaient souvent exagérées et que ce système restait particulièrement résilient. Face à l’invasion de l’Ukraine par la Russie et aux récentes opérations de brouillage menées par Moscou contre des avions militaires et civils en Europe, ils ont accepté de revenir sur leur analyse initiale.
Dans votre article de 2019 « Recalcul du trajet : une évaluation réaliste des risques liés au GPS », vous mettiez en avant la résilience du GPS malgré les critiques fréquentes, notamment grâce à des tactiques appropriées, au chiffrement et à la redondance. Cinq ans après, quelle évolution constatez-vous ?
À notre avis, les conclusions de notre article restent valables. Bien que les perturbations et le spoofing aient augmenté, l’usage du GPS, la résilience de ses utilisateurs et la pertinence du système se sont renforcés, contrairement à ce que laissaient entendre certains sceptiques contemporains. Nous avions d’ailleurs souligné la différence entre l’utilisation civile du GPS et celle, militaire, des récepteurs chiffrés. Nous déconseillions l’usage militaire des versions commerciales, mais les adaptations improvisées par Ukrainiens et Russes dans ce contexte illustrent au contraire l’importance toujours vitale du système. À titre d’exemple, les drones commerciaux de type quadrirotor, très répandus aujourd’hui, n’étaient pas autant opérationnels à l’époque où nous écrivions l’article.
Le ton que nous voulions instaurer était celui d’une vigilance mesurée, invitant à des actions concrètes. Nous n’avons jamais prétendu que le GPS soit infaillible ou immunisé contre le brouillage ou le spoofing, surtout pour les civils. En revanche, pour les militaires, la dégradation ou la privation du GPS constitue une source de friction supplémentaire sur le champ de bataille et un élément à prendre en compte. Ces effets demeurent gérables, comme le montre la guerre en Ukraine où un cas pratique de guerre électronique se déroule sous les yeux de tous. Si le brouillage GPS est attendu en temps de conflit, il ne paraît cependant pas décisif, même au regard des enseignements que l’on pourrait tirer d’Ukraine. Prenons par exemple le quadcopter DJI Mavic 3, probablement l’appareil préféré des deux camps, qui utilise le GPS mais aussi, conformément à nos recommandations, d’autres systèmes redondants comme le russe Glonass ou le chinois BeiDou. Ces différences techniques compliquent les opérations de guerre électronique contre de tels drones, qui nécessitent une puissance et un étalement du spectre électromagnétique bien supérieurs pour parvenir au même résultat que contre un système unique.
Quelle est la situation dans le domaine civil et commercial, où la Russie a essayé d’imposer des coûts par le biais du brouillage du GPS en Europe du Nord ?
Malgré des efforts coordonnés de Moscou pour perturber le signal GPS, notamment dans et autour de la mer Baltique — ce qui a impacté plus de 1 600 avions selon certains rapports — les vols commerciaux n’ont pas subi de perturbations majeures. Ces actions russes semblent viser à faire pression financière et commerciale en punissant les pays soutenant l’Ukraine, sans toutefois provoquer une situation de crise selon l’Agence européenne de la sécurité aérienne. Cela démontre la capacité d’adaptation du trafic civil aux menaces, notamment grâce aux règles de sécurité et à la formation accrue des pilotes. Le brouillage GPS tend à devenir une contrainte intégrée, que ce soit au-dessus de la Baltique, du golfe Persique ou de la mer Noire. Comme nous le soulignions dès 2019, la réglementation impose aux compagnies aériennes de prévoir des plans de vol sans GPS, même si ces conditions restent moins favorables pour les opérations.
Nous avions aussi évoqué que le brouillage en réception était toujours régional et limité en échelle. Les événements en Ukraine, dans la Baltique et ailleurs confirment désormais ce constat. Certes, ces interférences génèrent des coûts indirects, comme la hausse des primes d’assurance maritime et une augmentation des risques pour les transports, mais ces coûts sont intégrés dans le fonctionnement des services. Nous restons fermes sur l’importance d’une formation préalable aux techniques visant à surmonter ces perturbations, qu’il s’agisse de brouillage ou de spoofing, ce qui est déjà exigé pour les opérateurs aériens et maritimes. Le facteur humain fait la différence : les utilisateurs ne renoncent pas à la mission à la moindre difficulté.
En synthèse, le GPS et, plus largement, les services de positionnement, navigation et synchronisation (PNT) restent des outils essentiels dans les domaines militaire, commercial et civil. Néanmoins, comme nous l’avions précisé et souhaitons redire aujourd’hui, la vigilance face aux acteurs malveillants est indispensable. Les militaires bénéficient d’options comme le signal chiffré ou, à moyen terme, le système renforcé M-Code. Dans le civil, des acteurs tels que l’Association internationale du transport aérien (IATA) et l’Agence européenne de la sécurité aérienne (EASA) ont initié des démarches pour développer des mesures de mitigation, notamment contre le GPS et Galileo, le système européen de PNT. L’exemple des drones DJI Mavic 3 et des smartphones modernes illustre que des solutions par redondance et amélioration technique sont déjà mises en œuvre pour limiter les effets du brouillage.
Les efforts russes de brouillage GPS, notamment depuis l’invasion de l’Ukraine, font régulièrement la une. S’agit-il d’une menace majeure ou bien ces rapports sont-ils exagérés ?
Les opérations de brouillage restent conséquentes : certains médias ont rapporté que plus de 1 600 avions ont été affectés, principalement dans la région autour de la mer Baltique, loin du conflit ukrainien. La zone près de Kaliningrad étant également concernée, il semble que la Russie cherche à imposer un coût économique et commercial à l’Europe pour son soutien à Kiev. Ces interférences sont dénoncées à juste titre par les organisations de sécurité aérienne. Cette forme de coercition reflète une compétition à risque. Malgré cela, l’Agence européenne de sécurité aérienne n’a pas classé cette situation comme une « crise » même si la sécurité est effectivement réduite. Le fait que ce brouillage ait lieu hors zone de guerre voire pendant que le trafic commercial se poursuit montre la résilience des systèmes PNT et notre dépendance structurelle à ces technologies. L’attitude de l’OTAN, qui supporte ces perturbations sans agir directement pour les éradiquer, confirme le faible impact opérationnel réel des actions russes.
Nous réaffirmons qu’il est essentiel d’adopter une posture prudente, notamment dans les zones de conflit. Le suivi cartographique quotidien des interférences GPS révèle par exemple un brouillage massif et continu autour de la mer Noire. Il n’y a toutefois pas de crise immédiate. L’élément clé, tel que nous l’avions souligné dès le départ, est la planification préalable pour faire face au brouillage. Le GPS brouillé doit être considéré comme un paramètre normal, en particulier sur le champ de bataille, au même titre qu’un combattant doit toujours s’attendre à un affrontement.
Le déploiement russe de brouilleurs puissants est une réalité ancienne. En 2022, un membre éminent du Conseil consultatif national américain sur le positionnement, la navigation et la synchronisation s’interrogeait d’ailleurs sur le relatif faible usage de brouillage intensif en Ukraine. La raison probable tient aux risques liés à la localisation des émetteurs : un brouilleur puissant peut être détecté et détruit. Cette prudence est cohérente avec les enseignements de la guerre en Ukraine, où éviter de devenir soi-même cible fait partie des contraintes de la guerre électronique en environnement multi-domaines.
Quel bilan faites-vous des performances russes en matière de brouillage GPS sur le terrain en Ukraine ?
Le bilan est contrasté. Les troupes formées par l’Occident privilégient un accès continu au GPS pour améliorer notamment la précision de l’artillerie et réduire la consommation de munitions. Les rapports indiquent que plusieurs brouilleurs russes coûteux ont été détruits. L’expérience de la coalition en Irak a montré que des armes guidées par GPS peuvent cibler et neutraliser ces installations une fois qu’elles sont localisées. Dire que le brouillage complique l’emploi des armes de haute précision ne signifie pas que le GPS est devenu obsolète. L’efficacité des missiles guidés ukrainiens malgré le brouillage en témoigne. La guerre moderne est marquée par de nombreux points d’impasse tactiques, et le GPS en fait partie. Le brouillage demeure une nuisance, mais il ne constitue pas une impasse insurmontable.
Les récents essais russes d’armes antisatellites, comme le tir de novembre 2021, ont-ils modifié votre perception des risques ?
Une attaque physique sur la constellation GPS serait une opération d’envergure nécessitant une campagne antisatellite prolongée. Supprimer quelques satellites ne suffirait pas à rendre le système inutilisable, d’autant que la constellation comprend 31 satellites actifs, sans compter des pièces de rechange en orbite. Un tel acte serait extrêmement escalatoire compte tenu des liens du GPS avec les infrastructures financières, énergétiques et autres systèmes critiques. Pour pallier ce risque, des mesures de résilience existent, comme l’utilisation de systèmes alternatifs de PNT, par exemple Galileo en Europe ou le système japonais Quasi-Zenith. La prolifération des architectures satellitaires, encouragée notamment par la Force spatiale américaine, vise elle aussi à renforcer cette résilience.
Comment voyez-vous l’avenir du GPS ?
Nous anticipons des investissements croissants pour renforcer la résilience par la disaggregation du système, c’est-à-dire une architecture plus dispersée et diversifiée, éventuellement via différentes orbites. Le GPS est devenu une infrastructure globale essentielle, utilisée dans toutes les sphères, civile comme militaire. D’autres constellations et technologies viendront renforcer la sécurité d’usage des services PNT.
Avec le recul, modifieriez-vous certains aspects de votre analyse initiale ?
Notre article tient toujours parfaitement la route. Rien des interférences actuelles ne nous surprend, ni ne devrait surprendre le lecteur. L’augmentation de ces perturbations depuis 2019 était attendue et ne signalent en aucun cas un déclin du GPS. Nous avions déjà souligné la multiplicité des méthodes imparfaites permettant de renforcer la robustesse du GPS pour les civils comme pour les militaires. Le M-Code est une avancée majeure pour l’armée. Pour le grand public, la combinaison de plusieurs sources PNT utilisées par certains drones ou smartphones constitue une évolution évidente. Les progrès technologiques sur les systèmes assistés GPS se poursuivront, avec par exemple des avancées en inertie, dans la synchronisation temporelle ou la détection des signaux brouillés. Nous déplorons cependant que nos alertes sur la nécessité d’agir n’aient pas été pleinement prises en compte par de nombreuses institutions, qui semblent encore enclines à s’émerveiller devant la complexité plutôt qu’à mettre en place des politiques techniques et formatives efficaces. Nous espérons que les démarches en cours, notamment dans l’aviation civile, changeront la donne, même si nous restons prudents.
À propos des auteurs :
Brandon Davenport est officier au sein de la U.S. Space Force, stratège et diplômé du Air Force Weapons School ainsi que de l’Air Force School of Advanced Air and Space Studies. Il a enseigné et développé des tactiques GPS pour les forces interarmées dans la zone de responsabilité du Central Command ainsi que pour l’Air Combat Command en tant qu’instructeur. Il est également ancien contributeur du magazine Over The Horizon.
Rich Ganske est officier dans l’U.S. Air Force, doctorant, diplômé du B-2 Squadron du Air Force Weapons School et de l’Air Force School of Advanced Air and Space Studies. En tant qu’officier spécialiste en armement, il a dirigé le développement de tactiques utilisées par des équipages de combat et des spécialistes du ciblage, notamment à travers de nombreux exercices et tests en conditions de privation GPS. Membre du comité éditorial de The Strategy Bridge, il apporte son expertise sur les questions stratégiques.
Les opinions exprimées ici sont celles des auteurs et ne reflètent pas la politique officielle de l’U.S. Air Force, de la U.S. Space Force, du Département de la Défense ou du gouvernement des États-Unis.