Le lancement réussi par la Chine d’un vaisseau spatial expérimental réutilisable fait sensation depuis plus d’une semaine et suscite une attention soutenue à l’échelle internationale, ravivant la concurrence spatiale avec les États-Unis.
Le 14 décembre au soir, le China Aerospace Science and Technology Group a annoncé le lancement d’un vaisseau spatial expérimental réutilisable à l’aide du lanceur Longue Marche 2F depuis le Centre de Lancement de Satellites de Jiuquan. Après une période d’opérations en orbite, cet engin doit revenir sur un site d’atterrissage désigné en Chine, tout en menant des vérifications technologiques autour de la réutilisation et des expériences scientifiques spatiales. L’ensemble vise à soutenir l’usage pacifique de l’espace.
Cependant, les détails communiqués officiellement restent limités : quels tests technologiques seront réalisés ? Quelles expériences scientifiques ? Quelle est la durée de la mission et son calendrier de retour ? Ces questions restent sans réponse pour l’instant, alimentant l’expectative et la curiosité.
« Dragon Divin » libère six objets mystérieux
Des médias spatiaux américains, dont Space et The Drive, ont rapporté le 19 décembre des informations supplémentaires issues d’observations d’astronomes amateurs équipés de systèmes de suivi satellitaire et de captation radio. Ils ont confirmé que le « Dragon Divin » (Shenlong), nom usuel donné à ce vaisseau dans les médias occidentaux, a largué au moins six mystérieux objets ou charges utiles en orbite terrestre.
Ces petits objets disposent de capacités de communication et transmettent actuellement des données en bande S. Les tentatives d’analyse du contenu de ces signaux par des astronomes américains se sont avérées infructueuses jusqu’à présent. Néanmoins, il semble probable que ces objets soient interactifs, comme le laisse entendre leur comportement orbital : un objet désigné « A » a eu des rapprochements avec les objets « D » et « E », l’orbite de « A » étant quasi circulaire tandis que celles de « D » et « E » sont elliptiques.
Leurs trajectoires de lancement restent proches de celles des précédentes missions chinoises, mais la capacité radio unique est inédite. Cela empêche les experts de confirmer la nature exacte de ces six objets.
Scott Tilley, astronome amateur canadien, a déclaré au South China Morning Post avoir détecté, avec une équipe professionnelle suisse, au moins six objets en orbite basse après le lancement, dont deux satellites probablement largués par le « Dragon Divin ». Leur fonction demeure inconnue, mais pourrait concerner des missions de « rendez-vous et capture ». Les autres objets pourraient être des débris liés au lanceur.
Selon Tilley, le « Dragon Divin » aurait également émis des signaux vers une station terrestre secrète située près de la côte ouest nord-américaine ou à bord d’un navire côtier, bien qu’il précise qu’il s’agit d’une spéculation.
En 2018, Tilley avait contribué à la NASA pour rétablir le contact avec le satellite IMAGE, ayant perdu la communication depuis 2005.
« Dragon Divin » : la version chinoise du X-37B américain
Si les analyses extérieures manquent encore de certitudes, il existe un consensus sur le fait que la Chine a nettement progressé dans le développement de véhicules spatiaux réutilisables, réduisant l’écart technologique avec les États-Unis. Le « Dragon Divin » est souvent considéré comme l’équivalent chinois du planeur spatial sans pilote américain X-37B.
Conçu par Boeing pour l’armée américaine, le X-37B est un véhicule aérospatial solaire sans équipage, dont le premier vol remonte à 2010. Il a accumulé plus de 10 ans cumulés en orbite, dont 908 jours lors de sa sixième mission, un record.
Alors que les expérimentations liées au X-37B ont progressé aux États-Unis, la Chine a accéléré ses expérimentations technologiques. En septembre 2020, elle a lancé un premier engin réutilisable via le lanceur Longue Marche 2F, qui après deux jours en orbite est revenu au site d’atterrissage. En août 2022, un autre lancement a duré 276 jours avant le retour en mai 2023.
Lors de ces deux missions, le « Dragon Divin » avait également largué un objet spécial de nature inconnue, vraisemblablement des charges de test destinées à l’envoi de charges utiles efficaces en orbite ou des petits satellites de surveillance.
Cette année, lors du troisième lancement, le nombre d’objets libérés est passé à six, marquant une avancée significative dans la maîtrise chinoise de ce domaine. La mission actuelle devrait durer plus longtemps, comporter davantage d’expériences scientifiques et proposer des validations techniques approfondies, tandis que l’attention internationale reste focalisée sur cette nouvelle phase de la compétition spatiale.
Des inquiétudes croissantes autour de la militarisation de l’espace
Les progrès simultanés de la Chine et des États-Unis dans ces expérimentations ravivent une compétition spatiale au potentiel militaire évident.
Le X-37B mesure environ neuf mètres de long avec une envergure de cinq mètres et peut atteindre une vitesse supérieure à 25 fois celle du son, échappant facilement aux radars militaires classiques.
Par ailleurs, ce programme dépend de l’US Space Force et non de la NASA, indiquant une finalité clairement orientée vers des applications militaires.
Selon les analyses américaines, grâce à sa maniabilité en orbite, le « Dragon Divin » est particulièrement apte à des missions telles que la guerre électronique, le renseignement ou les frappes antisatellites. Ses objets largués seraient donc potentiellement des « actifs de renseignement », renforçant la capacité chinoise de surveillance spatiale.
Le colonel Shao Yongling, expert en communication pour l’Armée populaire de libération, a rejeté cette lecture dans un article, accusant les médias américains d’analyser cette mission sous un prisme partial. Elle souligne que ce n’est pas la première fois que les médias US exagèrent le caractère militaire des lancements chinois, alors que Pékin insiste sur le caractère pacifique et scientifique de ces missions.
Shao Yongling rappelle que c’est surtout les États-Unis qui progressent dans la militarisation spatiale et qui explorent activement la guerre orbitale. Elle assure que les six charges libérées seront expliquées par les autorités spatiales chinoises ultérieurement, et que les avancées technologiques nationales permettront bientôt de lever le voile sur ces mystères.
Il faudra vraisemblablement attendre le retour du « Dragon Divin » sur Terre, prévu dans plusieurs centaines de jours, pour obtenir des réponses précises.
Au moment du décollage chinois, les États-Unis ont eux envisagé le lancement de leur X-37B pour une septième mission, finalement reporté au 28 décembre. Ce calendrier rapproché entre les deux puissances spatiales majeures marque un nouveau chapitre de cette compétition, nourrissant les tensions et accélérant la militarisation des activités orbitales.