Presque tous les passionnés de forces armées et de technologie militaire connaissent l’importance d’une mitrailleuse lourde. Dans cet article, il s’agit d’une arme automatique, utilisable par un soldat seul, tirant des munitions de calibre supérieur à 10 mm et inférieur à 20 mm, principalement destinée à des projectiles non explosifs.
Il est intéressant de constater que la sélection actuelle des calibres et des armes pour mitrailleuses lourdes est étonnamment restreinte, surtout en comparaison avec d’autres types d’armes.
Histoire
L’histoire de la mitrailleuse lourde débute pendant la Première Guerre mondiale. En 1917, les forces allemandes sont confrontées pour la première fois au char britannique Mark IV, dont le blindage renforcé rendait inefficace la munition de 7,92 mm dite « K-Geschoss » perforante. Cette situation a conduit à la demande d’une arme antichar de calibre supérieur, aboutissant au Mauser Panzergewehr M1918 et à sa munition 13,2 mm x 92 HR « TuF » (abréviation de « Tank und Flieger », ciblant chars et avions). Le projectile de 13,2 mm TuF pesait 51,5 grammes et était propulsé à environ 785 m/s. Cette munition équipait aussi la mitrailleuse antiaérienne et antichar MG 18 TuF. Bien que l’armée allemande ait officiellement adopté cette arme en août 1918 et commandé plusieurs milliers d’exemplaires, seules une cinquantaine ont été fabriquées avant l’armistice, plaçant le MG 18 comme un précurseur des mitrailleuses lourdes modernes.
Du côté américain, l’apparition d’avions allemands mieux blindés et la perspective de chars plus résistants ont suscité une exigence similaire d’une mitrailleuse lourde performante, comparable au MG 18. Toutefois, il n’existe pas de preuve que les États-Unis aient copié directement ce modèle ou sa munition. Le dernier prototype américain fut testé le jour même de l’armistice, le 11 novembre 1918. Avec la fin du conflit, le développement et l’adoption furent retardés, mais la arme fut finalement mise en service en 1929 sous la désignation M1921. L’évolution continua, aboutissant en 1933 au célèbre Browning M2. Ce dernier est une arme semi-automatique à recul court, pesant 34 kg (58 kg avec son affût). Il utilise la munition de 12,7 mm x 99, également appelée .50 BMG (Browning Machine Gun), qui propulse un projectile de 41,5 g à 890 m/s avec un débit de tir pouvant atteindre 600 coups par minute. Le M2 et sa munition restent encore aujourd’hui en service dans le monde entier, normalisés par l’OTAN et la CIP.
FN Herstal produit toujours le Browning M2, notamment dans la version M2HB-QCB Mk2, utilisée en armement de véhicules. (Photo : Special Forces Group Belgique)
En 1925, l’Union soviétique a également identifié le besoin d’une mitrailleuse lourde de calibre comparable, inspirée par le MG 18 allemand et le M1921 américain. Ce besoin avait probablement émergé plus tôt, durant la Première Guerre mondiale, mais la Révolution russe et la guerre civile freinèrent sa concrétisation. Le premier prototype développé par Vassili Degtiarev fut testé en 1931. La version finale, à laquelle Georgi Shpagin a contribué, fut produite à partir de 1938 sous l’appellation Degtyaryov-Shpagin Kalachnikov ou DShK 1938. Il s’agit d’une mitrailleuse à emprunt de gaz pesant 34 kg (157 kg avec son affût), tirant des munitions de 12,7 mm x 108 qui propulsent un projectile antichar de 49 g (à noyau d’acier dur) à 820 m/s, avec un cadence de tir également de 600 coups par minute. Comme son équivalent américain, cette munition et cette mitrailleuse restent très utilisées dans le monde.
En 1939, avec le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale suite à l’invasion allemande puis soviétique de la Pologne, les expériences du combat et les évolutions attendues du blindage allemand ont amené les planificateurs soviétiques à douter de l’efficacité à long terme de la munition de 12,7 mm contre les chars. Ils ont exprimé le souhait d’une munition plus puissante, ce qui a conduit à l’adoption de la munition 14,5 mm x 114. Suite à l’invasion allemande de l’URSS, des armes antichars utilisant cette nouvelle munition ont été rapidement développées. La munition 14,5 mm tire un projectile antichar de 64 g (dont un noyau en acier de 34 g) à une vitesse impressionnante de 1 012 m/s (3 320 ft/s). Ce calibre s’est révélé efficace contre les blindages latéraux et supérieurs plus fins des chars allemands plus récents et a incité à développer une mitrailleuse pour les rôles antichar et antiaérien.
En 1944, un prototype de mitrailleuse 14,5 mm x 114 a été testé, mis au point par S.V. Vladimirov. La version finale, désignée Krupnokalibernyy Pulemyot Vladimirova (KPV), fut adoptée en 1949. Cette arme à recul court est alimentée par bande, avec un cadencement de 550 à 600 coups par minute. Pesant 47,5 kg (161,5 kg avec affût), le KPV est encore largement utilisé aujourd’hui.
KPVT, version coaxiale du KPV en calibre 14,5 mm x 114. (Photo : Rosoboronexport)
Cette histoire soulève une question intéressante avant de comparer les calibres : pourquoi l’Allemagne, les États-Unis et l’Union soviétique ont-ils adopté des munitions pour mitrailleuses lourdes d’environ 12,7-13 mm ? Bien qu’aucune réponse définitive ne soit connue, plusieurs raisons peuvent être avancées. La plupart des nations utilisaient des unités de mesure en pouces, avec un pouce correspondant à 25,4 mm. Un calibre d’environ un demi-pouce (12,7 mm) semblait donc naturel pour une mitrailleuse lourde : plus petit, il n’offrirait pas d’avantage par rapport aux mitrailleuses classiques ; plus grand, on entrerait dans le domaine des canons, avec les contraintes de poids et de taille qui en découlent.
Pour le calibre 14,5 mm x 114, le raisonnement est similaire : il s’agit d’une munition plus puissante que le 12,7 mm, mais toujours contenue dans une arme plus légère et maniable qu’un canon. Augmenter la vitesse initiale d’un projectile de 12,7 mm pour accroître la performance imposerait des pressions plus élevées, augmentant l’usure des armes. Par ailleurs, les poudres propulsives disponibles à l’époque étaient moins efficaces, limitant la montée en pression.
Au final, l’histoire des mitrailleuses lourdes nous laisse essentiellement avec trois calibres majeurs pratiquement standards pour ce type d’arme : le 12,7 mm x 99 (.50 BMG), le 12,7 mm x 108 soviétique, et le 14,5 mm x 114.
Au-delà de leur usage dans les mitrailleuses lourdes, ces calibres ont, depuis trois à quatre décennies, été utilisés dans des fusils de précision dits « antimatériels », destinés à neutraliser des cibles techniques ou des véhicules à distance. Ces fusils, descendants indirects du Mauser Panzergewehr M1918, ont trouvé une niche malgré leur inefficacité antichar actuelle, notamment pour la neutralisation d’engins explosifs à distance.
Dans ce contexte, un prochain volet se consacrera à comparer ces trois calibres, en se focalisant sur leur emploi dans les mitrailleuses lourdes.