Depuis le lancement de l’initiative des Nouvelles Routes de la Soie en 2013, les entreprises militaires privées chinoises envisageaient de collaborer avec des sociétés américaines telles que Blackwater. Leur ambition était de reproduire le rôle joué par Blackwater en Irak, en protégeant les projets chinois du corridor économique contre les violences criminelles et militantes. Dans ce cadre, elles souhaitaient également profiter de la légitimité récemment acquise par les entreprises militaires privées, par opposition à la mauvaise réputation traditionnelle des mercenaires.
Cependant, le secteur de la sécurité privée évolue rapidement. Le durcissement des tensions avec les États-Unis a réduit la volonté des entreprises d’État chinoises de travailler avec des contractants de sécurité occidentaux, notamment américains et européens. Par ailleurs, l’essor du groupe russe Wagner a un temps offert un autre modèle, mêlant missions mercenaires et rôle de proxys quasi-privés au service d’États autoritaires. À certaines périodes, les sociétés militaires privées russes ont tenté de s’imposer sur le lucratif marché de la protection des projets des Nouvelles Routes de la Soie, du continent africain au Moyen-Orient, y compris pour la lutte contre la piraterie maritime. Cependant, l’attrait de cette approche s’est rapidement effacé, notamment avec la mutinerie de Yevgeny Prigozhin, qui a rendu ses méthodes décelablement menaçantes aux yeux de Pékin.
Aujourd’hui, les experts chinois en sécurité continuent d’analyser les avantages et inconvénients des modèles Blackwater et Wagner. Le Parti communiste chinois reste fermement attaché au principe maoïste que « le Parti contrôle le fusil ». Malgré cette réticence, les entreprises chinoises de sécurité privée sont appelées à jouer un rôle croissant dans la protection des intérêts chinois et le renforcement des capacités sécuritaires, dans un domaine où la frontière entre privé et public reste souvent floue.
Des origines légales codifiées
L’émergence des entreprises de sécurité privées en Chine remonte aux années 1990, avec une série de lois autorisant de manière très limitée la délivrance de licences à ces entreprises sur le territoire chinois. Cette régulation s’inscrit dans le cadre plus large de l’ouverture économique initiée par le Premier ministre Deng Xiaoping. Le but était de permettre une part de privatisation dans la fonction de sécurité assurée par l’État. Selon la loi, seuls d’anciens militaires ou policiers pouvaient obtenir une licence et créer une société privée de sécurité, et ces agents privés ne pouvaient porter d’armes. Même si la réglementation a été assouplie par la suite, ces restrictions initiales contribuent encore à définir la spécificité des sociétés chinoises de sécurité privée, souvent qualifiée de « caractéristiques chinoises ».
En 2009, une nouvelle loi a partiellement levé ces contraintes. Ces entreprises ont alors pu proposer des services armés, notamment pour l’escorte lors du transport d’espèces ou d’objets de valeur, et l’exclusivité réservée aux anciens agents de la sécurité publique a été abandonnée. Néanmoins, la majorité des milliers d’entreprises privées chinoises dans ce domaine restent dirigées par d’anciens officiers issus de l’Armée populaire de libération, de la police armée ou des forces de sécurité. Par ailleurs, alors qu’une réglementation précise encadre ces entreprises en Chine continentale, il n’en existe quasiment pas pour leur activité à l’étranger. Ce vide juridique facilite la concurrence de sociétés qui s’installent outre-mer de manière semi-légale, sans les licences adéquates accordées sur le sol chinois.
Les limites d’un risque maîtrisé
Construire des infrastructures à l’échelle mondiale, dans des régions souvent instables ou sujettes aux conflits, reste une activité périlleuse. Pékin a renforcé ses efforts pour sécuriser les Nouvelles Routes de la Soie, avec des évaluations régionales de menaces et des formations sécuritaires pour ses expatriés. Pourtant, les menaces se multiplient à un rythme préoccupant. Malgré cela, la Chine n’a pas déployé l’Armée populaire de libération à l’étranger pour protéger ses citoyens de manière directe. Le secteur privé de la sécurité chinoise a ainsi comblé une lacune importante.
À l’exception des compagnies énergétiques d’État, la plupart des entreprises publiques chinoises investissent dans des pays considérés comme sûrs ou capables d’assurer la protection des citoyens et infrastructures, facilitant ainsi la tâche des sociétés de sécurité engagées. Par exemple, plusieurs acteurs majeurs de la sécurité chinoise, comme Haiwei, Huaxinzhongan, Kunlun Lion Security ou Frontier Services Group, opèrent en Afrique dans des zones relativement stables, de l’Égypte au Kenya et à l’Ouganda.
Cependant, de nombreuses petites entreprises chinoises de sécurité tentent leur chance dans des environnements bien plus fragiles, souvent sans les ressources adéquates pour faire face à des menaces terroristes ou criminelles. Le passage rapide d’Islamabad à Bamako illustre à quel point l’évaluation du risque et la réponse de Pékin doivent s’adapter plus rapidement. En Asie du Sud, le corridor économique Chine-Pakistan, doté d’un budget de 63 milliards de dollars, est confronté à une montée de la violence insurgée, comme en témoigne l’attentat suicide commis par une femme baloutche qui a coûté la vie à trois enseignants chinois, ou les attaques récurrentes visant les travailleurs chinois. En Afrique, la violence criminelle contre les mineurs chinois s’accentue également, avec des enlèvements et des meurtres.
Des modèles concurrents
Face à ces défis grandissants, le secteur chinois de la sécurité privée s’est activement transformé, mais Pékin a maintenu une certaine prohibition quant à l’accès aux armes pour ses sociétés, qui dépendent donc souvent de personnel armé issu d’organisations locales ou internationales. Leur rôle demeure ainsi essentiellement passif, axé sur la protection des actifs contre les émeutes, vols, enlèvements, le terrorisme ou la piraterie maritime. C’est cette limite qui pousse les experts militaires chinois à plaider pour une professionnalisation et une reforme plus ambitieuse, envisageant d’adopter des éléments inspirés tant du modèle occidental que de l’approche russe.
Au lancement des Nouvelles Routes de la Soie, le secteur chinois a brièvement expérimenté le modèle Blackwater, notamment à travers la création de Frontier Services Group, une coentreprise à Hong Kong cofondée par Erik Prince en collaboration avec le conglomérat d’État China CITIC Bank. Mais les tensions croissantes avec les États-Unis ont progressivement diminué la place de cette inspiration Blackwater au sein de Frontier Services Group et du secteur en général. En avril 2021, Erik Prince a quitté ses fonctions de directeur exécutif et de vice-président. Désormais, Frontier Services Group est dirigé par Li Xiaopeng, ancien directeur d’une importante entreprise chinoise de sécurité privée, Dewei International Security Limited, récemment acquise par Frontier Services.
Avant la disparition de Prigozhin, les sociétés chinoises de sécurité avaient commencé à envisager des partenariats avec les groupes militaires privés russes. Trois atouts les attiraient particulièrement : des contractants expérimentés et rompus au combat, aucun lien apparent avec l’Occident qui pourrait compromettre la confidentialité, et des tarifs compétitifs.
Pourtant, ces coopérations présentaient des difficultés structurelles. Fondamentalement, alors que les Nouvelles Routes de la Soie exigent stabilité et contrôle, le groupe Wagner prospère dans le chaos, ce qui constitue un défi paradoxal pour la « relation sans limite » affichée entre Pékin et Moscou. Les activités de mercenaires russes désorganisés, lourdement armés, dans des zones d’investissements chinois croissants ajoutent une dimension trouble à la concurrence. En mars 2023, le meurtre non élucidé de neuf mineurs chinois en République centrafricaine a suscité des soupçons quant à l’implication possible des mercenaires russes liés à Wagner dans des concessions aurifères. Malgré un nouveau leadership, Wagner reste sous contrôle Kremlin, et sa présence s’étend au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, des zones recoupant les intérêts chinois dans l’exploitation des ressources naturelles. Dans ce contexte, la propagande russe présente Wagner comme un facteur de « stabilité armée » du Mali au Niger, mais l’efficacité réelle de ses opérations antiterroristes reste à démontrer.
Cette dynamique intervient alors que l’équilibre des pouvoirs penche désormais en faveur de Pékin. Moscou ne parvient pas à égaler l’expansion économique chinoise, mais l’usage de mercenaires et de sociétés militaires privées comme acteurs géopolitiques sur des terrains incertains continue d’offrir à la Russie une caution auprès des chefs militaires dans les régions vulnérables aux coups d’État.
Parallèlement, la pandémie de Covid-19 a accéléré la consolidation du secteur chinois de la sécurité, réduisant les marges des entreprises de taille moyenne, conduisant à des fusions, des acquisitions hostiles ou des faillites. À domicile, les restrictions sanitaires ont augmenté les prestations demandées aux sociétés privées, tandis que l’automatisation, via reconnaissance faciale et intelligence artificielle pour le contrôle de foule, a considérablement diminué les besoins en personnel de sécurité. Cela a à la fois limité le recours aux agents de terrain locaux et ouvert des opportunités pour exporter des technologies de surveillance avancées.
En raison des conditions exceptionnelles de la pandémie, les projets liés aux Nouvelles Routes de la Soie ont été ralentis, et les programmes de sécurité, souvent perçus comme non prioritaires, ont subi des coupes financières. De plus, les restrictions de déplacement ont freiné de nombreuses négociations d’affaires, tout comme la corruption de terrain qui entoure parfois l’expansion des petites entreprises chinoises semi-légales à l’étranger. Un responsable d’une société de sécurité chinoise de premier plan a témoigné que les pratiques courantes de versement de pots-de-vin, indispensables pour conclure certains marchés, étaient désormais difficiles à réaliser à distance.
Dilemmes politiques
À l’heure où la violence à l’étranger augmente et que le secteur se fragilise en interne, il devient plus complexe pour la sécurité privée chinoise de maintenir un profil discret. Cette évolution pousse le gouvernement chinois à s’interroger sur une question cruciale : comment préserver ses intérêts globaux sans externaliser l’usage de la force à des entités comparables à Wagner ou privatiser totalement la sécurité à la manière Blackwater ?
Dans ses travaux, la communauté académique chinoise considère que les entreprises de sécurité privées constituent une solution adéquate pour minimiser les tensions politiques avec les États hôtes, notamment dans des pays marqués par l’histoire coloniale et les conflits armés.
Pékin a longtemps su se présenter comme un pays en développement, non colonial, tout en bénéficiant indirectement du parapluie sécuritaire américain, ce qui a protégé ses travailleurs et investissements. Cette façade est aujourd’hui mise à mal par la complexité croissante des défis sécuritaires rencontrés.
La politique traditionnelle de « non-ingérence » reste un principe officiel, mais son application connaît un débat accru. La Chine tend à l’assouplir progressivement, souvent en fonction d’opportunités précises. Dans cette « nouvelle ère » des relations internationales, marquée par un ordre mondial moins centré sur les États-Unis, la privatisation du monopole des services de sécurité à l’étranger convient à Pékin. Toutefois, la montée des violences ne donne guère de marge de manœuvre au secteur privé pour anticiper les menaces.
Du point de vue légal, certains chercheurs soulignent avec insistance que les opérations militaires gouvernementales ne devraient pas être déléguées à des acteurs externes. Ils mettent en garde contre les risques de violations massives des droits humains observés dans les pays occidentaux ayant externalisé plusieurs fonctions militaires. Ces auteurs recommandent que le développement des politiques liées à la sécurité privée chinoise s’aligne sur les directives centrales du gouvernement, en cohérence avec les mandats de l’ONU concernant les obligations des parties contractantes et la responsabilité de ne pas déléguer les fonctions gouvernementales essentielles.
Les critiques adressées par ces spécialistes à l’encontre du secteur chinois de la sécurité privée se résument en quatre grands points :
- Le cadre juridique domestique a été amélioré depuis la première loi, mais la réglementation relative aux activités à l’étranger reste floue et incomplète.
- Pour les Nouvelles Routes de la Soie, l’absence d’une procédure simplifiée pour obtenir les informations opérationnelles nécessaires crée des blocages administratifs liés aux chevauchements entre différents ministères et agences gouvernementales.
- Un fossé persiste en termes d’expertise entre les sociétés chinoises et leurs homologues internationales. Le personnel, souvent d’anciens militaires, manque d’expérience en gestion de crise à l’étranger, maîtrise insuffisamment l’anglais ou les langues locales, et doit renforcer ses capacités en prévention des risques.
- Les entreprises exerçant à l’étranger doivent impérativement se conformer aux lois des pays hôtes et aux normes internationales, promouvoir une image positive de la Chine, gagner la confiance locale, et tirer parti des avancées technologiques rapides du pays en matière de sécurité.
Perspectives
Durant la présidence de Xi Jinping, trois tendances devraient encourager le déploiement accru des sociétés chinoises de sécurité à l’étranger :
- La préférence persistante donnée aux entreprises publiques dans les projets internationaux ;
- L’accélération de l’intégration civilo-militaire ;
- La hausse des agressions violentes contre des ressortissants et infrastructures chinois hors de Chine.
La protection des ports chinois, des voies maritimes stratégiques, la collecte de renseignements locaux essentiels ou encore l’intervention dans des opérations d’évacuation non combattantes figureront parmi les missions envisagées. Face à l’expansion des activités économiques et diplomatiques chinoises, Pékin s’appuiera de plus en plus sur ces acteurs privés, malgré ses réserves actuelles.
La Chine ne souhaite manifestement pas reproduire l’exemple russe, mais il reste à voir dans quelle mesure elle saura maîtriser ce secteur en plein essor.
Dr. Alessandro Arduino est chargé de cours associé à l’Institut Lau China du King’s College de Londres et membre du groupe consultatif de l’International Code of Conduct Association. Il est l’auteur de Money for Mayhem: Mercenaries, Private Military Companies, Drones, and the Future of War ainsi que China’s Private Army: Protecting the New Silk Road.