Retour en arrière et reconnaissance : en 2019, Thomas Juneau analysait comment l’Iran avait contribué à faire des rebelles houthis au Yémen une menace régionale majeure, particulièrement pour l’Arabie saoudite et, potentiellement, pour Israël. Face aux récentes attaques houthis dans la mer Rouge, il revient sur son propos pour évaluer sa validité aujourd’hui.
Dans votre article, vous expliquiez que « les Houthis développent désormais leur propre politique étrangère, établissant des liens directs avec d’autres partenaires iraniens dans la région et constituant une menace grandissante pour des rivaux comme l’Arabie saoudite, et à terme Israël ». Comment cette dynamique a-t-elle évolué depuis deux ans ?
La tendance identifiée s’est clairement amplifiée. Il y a quinze ans, les Houthis étaient un acteur local avec des revendications limitées au nord-ouest du Yémen. Aujourd’hui, ils exercent le contrôle effectif sur plus de la moitié de la population yéménite et détiennent la capitale, Sana’a. Ils sont devenus une puissance régionale disposant d’ambitions affirmées, ainsi que des moyens militaires pour les concrétiser. Leur arsenal de missiles et de drones peut désormais atteindre des villes et des infrastructures critiques en Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis, leur conférant un levier stratégique considérable vis-à-vis de Riyad et Abu Dhabi. Comme l’ont montré les événements récents, ils ont également la capacité d’atteindre le sud d’Israël, s’impliquant directement dans le conflit israélo-palestinien.
La semaine dernière, les Houthis ont saisi un navire de commerce en mer Rouge et qualifié les cibles israéliennes de « légitimes ». Quelle portée donner à ce geste ?
Ce développement est majeur et illustre l’essor des capacités houthis ainsi que leur volonté d’affirmer leur présence dans la région. Il s’agit d’une menace directe pour Israël, puisque nombre de ses importations transitent par la mer Rouge, notamment via le port d’Eilat. Au-delà, les Houthis ont renforcé leurs capacités de projection maritime, disposant désormais de missiles côtiers, de mines navales et de drones marins explosifs. S’ils possèdent ces moyens depuis plusieurs années, leur capacité et leur volonté manifeste de projeter leur puissance dans la moitié sud de la mer Rouge représentent un nouveau défi stratégique. Cela leur permet de menacer directement l’un des points de passage maritime les plus sensibles au monde.
L’attaque du Hamas contre Israël et la guerre à Gaza ont mis en lumière l’ampleur de l’axe de résistance iranien. Quel impact cet événement a-t-il eu sur les Houthis ? Les a-t-il encouragés ?
Les Houthis sont devenus, en quelques années, l’un des acteurs les plus puissants de cet axe de résistance. Leur progression résulte d’une combinaison de facteurs : si le soutien iranien est essentiel, il n’en est pas le seul. Une large part de leur puissance militaire a été acquise localement, et ils ont largement tiré parti de la faiblesse et de l’incompétence du gouvernement yéménite reconnu internationalement, soutenu par Riyad. La guerre à Gaza offre aux Houthis une opportunité pour afficher leurs capacités militaires fraîchement acquises.
Leur capacité à frapper Israël directement et à détourner des navires liés à Israël en mer Rouge constitue également un défi stratégique pour l’Arabie saoudite. Depuis 2015, Riyad est intervenue militairement au Yémen pour contrer la progression houthiste et rétablir un gouvernement reconnu. Non seulement ces objectifs n’ont pas été atteints, mais huit ans plus tard, les Houthis sont plus puissants. Pire encore, l’Arabie saoudite se trouve aujourd’hui dans la position inconfortable d’utiliser ses propres systèmes de défense aérienne, parfois en soutien à Israël face aux attaques houthis appuyées par l’Iran.
Les Houthis représentent-ils une menace militaire importante pour Israël dans le contexte actuel ?
Bien que les Houthis aient démontré leur capacité à cibler Israël par missiles et drones, cette menace n’est pas majeure sur le plan militaire, car la défense aérienne israélienne intercepte la plupart de ces projectiles. Les missiles et drones houthis, bien que désormais d’une portée suffisante, restent relativement rudimentaires. La menace est avant tout politique : en frappant Israël, les Houthis affirment leur participation active à l’axe de résistance et expriment leur soutien à Hamas. Dans un scénario d’escalade régionale majeure, une guerre multifront pourrait voir les Houthis intervenir, posant le risque d’un dépassement des défenses aériennes israéliennes par des attaques simultanées venant du sud, de l’est et du nord, ce qui renforcerait la stratégie de dissuasion adoptée par l’Iran et ses alliés contre Israël et les États-Unis.
Peut-on s’attendre à une poursuite de l’expansion de l’axe iranien et du soutien aux Houthis ? À quoi pourrait ressembler ce réseau après la guerre israélo-hamas ?
Sans aucun doute, la stratégie iranienne produit des résultats probants : les investissements limités génèrent des retours importants. Si les chiffres précis manquent, on estime que le soutien financier à Hizballah atteint plusieurs centaines de millions de dollars annuels, celui à Hamas plusieurs centaines, et que le soutien aux Houthis est sans doute de l’ordre de celui accordé à Hamas. Ce modèle est plus efficace que l’acquisition d’équipements militaires conventionnels, compliquée par les sanctions et l’isolement de la République islamique.
Il faut également noter une évolution stratégique importante : alors que la stratégie iranienne reposait naguère sur un modèle centralisé (hub-and-spoke), avec l’Iran au centre d’un réseau d’acteurs armés non étatiques, on observe depuis quelques années un renforcement des liens entre les « branches » elles-mêmes : entre Houthis, Hamas et Hizballah, par exemple. Téhéran encourage activement cette dynamique, la considérant comme une étape cruciale dans l’institutionnalisation et la maturation de l’axe de résistance.
Avec le recul, y a-t-il des points que vous auriez modifiés dans votre analyse ?
Avec le recul, j’aurais mis davantage l’accent sur la montée en puissance des capacités maritimes et des ambitions des Houthis en mer Rouge. Ce point était déjà présent dans mon analyse, notamment dans une étude approfondie publiée dans Studies in Conflict and Terrorism, mais à l’époque j’étais plus concentré sur l’influence houthiste croissante sur l’Arabie saoudite et les Émirats. La mer Rouge revêt une importance stratégique considérable, et les événements actuels montrent que la puissance navale houthiste représente un défi majeur pour les États-Unis et leurs alliés.