Le mois dernier, des chercheurs ukrainiens et des correspondants ont révélé l’identification d’environ 200 Cubains ayant rejoint l’armée russe ces dernières semaines, dont l’âge varie de 19 à 69 ans. Lors d’entretiens, ces recrues cubaines ont évoqué diverses tactiques russes pour attirer de nouveaux soldats, notamment les incitations financières et la promesse d’obtenir la citoyenneté russe, un attrait important pour de jeunes hommes venant d’un pays frappé par l’insécurité alimentaire et le chômage.
Cependant, certains récits sont plus sombres. Certains Cubains témoignent avoir été attirés en Russie sous de faux prétextes, par exemple en venant pour un emploi de chauffeur avant d’être réquisitionnés pour le front. Des rapports récents en provenance de La Havane suggèrent que plus de Cubains ont été forcés ou trompés pour rejoindre le conflit que ne le laissent penser ces premiers témoignages. En septembre, le gouvernement cubain a annoncé avoir démantelé un réseau de traite humaine recrutant des combattants pour la guerre russe. Le Kremlin, tout en restant silencieux à ce sujet, a signé en novembre un nouvel accord commercial et de coopération économique avec Cuba, un pas qui pourrait apaiser les tensions et faciliter un recrutement futur.
Ces faits ne sont ni isolés, ni exceptionnels. La recherche de recrues étrangères par Moscou reflète l’état de santé du régime de Vladimir Poutine, sa confiance et son rapport à la guerre en Ukraine, illustrant une situation de plus en plus désespérée pour le pouvoir russe.
Un recours désespéré aux troupes étrangères
La présence de Cubains parmi les recrues étrangères n’est qu’un exemple d’une réalité plus large. Depuis plus d’un an, la Russie sollicite régulièrement des combattants venus de l’étranger, voire pratique une conscription légale des Ukrainiens des territoires annexés en leur imposant de choisir entre combattre ou aller en prison.
Cette politique de recrutement ne repose pas uniquement sur la contrainte. Dès les premiers mois du conflit, Vladimir Poutine a publiquement validé le recours à des soldats étrangers, sollicitant notamment le gouvernement syrien pour envoyer des soldats expérimentés en Ukraine. Le Kremlin a également attiré des volontaires et vétérans d’Asie centrale, de Libye, de Serbie, ainsi que des centaines de vétérans colombiens et népalais, séduits par la promesse d’un emploi face à des perspectives économiques limitées dans leur pays d’origine.
Par ailleurs, la Russie a tenté de mobiliser les étrangers déjà présents sur son territoire, notamment des citoyens des anciennes républiques soviétiques. Nombre d’entre eux auraient bénéficié de promesses de citoyenneté accélérée et d’importantes primes comme incitation. Certains rapports évoquent également le recrutement de étudiants étrangers, notamment originaires d’Afrique subsaharienne.
Les enjeux politiques internes du recrutement étranger
Le recours aux soldats étrangers n’est pas nouveau dans l’histoire militaire. Au contraire, il s’est accru au fil des deux derniers siècles. Les États font généralement appel à des recrues étrangères dans deux cas de figure : en raison de menaces territoriales externes majeures ou parce que des facteurs politiques internes rendent le recrutement massif de citoyens impopulaire voire dangereux. Dans des contextes mêlant ces deux pressions, le recours aux étrangers devient particulièrement probable.
Les soldats étrangers intégrés directement dans les forces armées nationales, appelés légionnaires, diffèrent des combattants étrangers engagés dans des groupes non étatiques ou des sociétés militaires privées. Ils sont sous le contrôle direct de l’État, ce qui leur confère une utilité stratégique et politique spécifique.
Certains États, comme l’Ukraine, recrutent des légionnaires en réaction à une invasion imminente ou en cours, cherchant ainsi à renforcer leur défense rapidement tout en mobilisant le soutien international. À l’opposé, des régimes comme celui de Poutine recrutent des étrangers pour des raisons internes : éviter d’aggraver les tensions sociales et politiques que provoquerait une mobilisation massive des citoyens russes.
Ce calcul tient compte de l’histoire récente, marquée par des révoltes, des coups d’État avortés, des divisions ethnolinguistiques et des pénuries de main-d’œuvre. Dans un tel contexte, élargir la conscription nationale risque de fragiliser le pouvoir en place. Face aux pertes élevées et au mécontentement populaire, le Kremlin privilégie donc le recrutement de légionnaires étrangers — notamment les Cubains — afin de remplir les rangs sur le front sans risquer de conséquences politiques directes chez lui.
Le pronostic pour Poutine
Avec près de 300 000 pertes parmi ses forces, la Russie intensifie ses efforts pour recruter à l’étranger. Depuis juin, marqué par la contre-offensive ukrainienne et la tentative de coup de l’ex-chef des mercenaires Wagner Yevgeny Prigozhin, Moscou multiplie ses appels à volontaires dans les pays voisins.
Les renseignements britanniques ont notamment alerté en septembre que le Kremlin envisage d’utiliser les six millions de migrants travaillant sur le sol russe comme réservoir de main-d’œuvre militaire. Certaines sources locales rapportent déjà la mobilisation forcée de migrants, un mouvement qui rappelle les mobilisations coercitives de travailleurs étrangers par l’Allemagne lors des derniers mois de la Seconde Guerre mondiale. L’expérience historique montre qu’une fois lancée, cette dynamique coercitive s’étend rapidement.
L’analyse britannique souligne que le régime cherche à éviter une mobilisation nationale impopulaire à l’approche de l’élection présidentielle de 2024, exploitant la main-d’œuvre étrangère pour compenser ses pertes sur le terrain.
Malgré un soutien officiel déclaré de près de 70 % des Russes aux opérations en Ukraine, le recrutement national peine à atteindre les objectifs nécessaires à la poursuite du conflit. Simultanément, le Kremlin essaye d’éliminer les risques intérieurs, notamment en nationalisant les forces restantes liées à Wagner pour les placer sous contrôle étatique direct.
Ces mesures, si elles offrent à Poutine une certaine sérénité à court terme, n’adressent pas le problème structurel : assurer un flux suffisant de combattants, volontaires ou contraints. La mobilisation des étrangers, à l’intérieur comme à l’extérieur de la Fédération, pourrait donc être l’une des dernières options viables pour Moscou. En s’appuyant sur des légionnaires, Poutine obtient non seulement des soldats supplémentaires, mais crée aussi une force qu’il pourrait utiliser pour se protéger d’éventuelles menaces internes au sein de l’élite.
Les détails exacts sur le recrutement des étrangers restent rares. Il semble que quelques milliers seulement aient été intégrés jusqu’ici, mais les méthodes employées pour attirer ces forces — réductions des durées de contrat, rémunérations supérieures à celles des Russes — témoignent de l’urgence politique qui pousse Moscou à élargir ses rangs.
Conclusion
Si le recours aux étrangers indique que le régime de Poutine est sous pression et pessimiste quant à l’évolution du conflit, cette situation peut constituer une bonne nouvelle pour l’Ukraine qui cherche à maintenir sa contre-offensive et l’engagement de ses alliés occidentaux.
Cependant, cette dynamique comporte aussi des risques. Un régime acculé peut s’avérer imprévisible et prolonger un conflit coûteux dans l’espoir de préserver son pouvoir, une stratégie dite du « pari sur la survie ». Dans ce contexte, les migrants et autres étrangers présents en Russie pourraient bien être envoyés au front sans égard pour les conséquences internationales ou humanitaires.
Elizabeth M.F. Grasmeder, Ph.D., est professeure adjointe en sécurité nationale à l’université Duke, ancienne boursière de l’Institut de la Guerre Moderne de West Point, et analyste senior en politique étrangère au sein du gouvernement américain. Ses travaux portent sur le recrutement de légionnaires étrangers par les États et leurs implications stratégiques.