La semaine dernière, les forces de résistance birmanes ont remporté une victoire symbolique majeure en prenant le contrôle de la ville de Kawlin, dans la région de Sagaing, longtemps un bastion de l’opposition armée à la junte militaire. Cette prise marque la première fois qu’un district capital est capturé par la résistance depuis le coup d’État de février 2021. Plusieurs experts livrent leur analyse sur la portée de cette avancée et ce qu’elle révèle de la situation actuelle au Myanmar.
Lucas Myers, associé senior pour l’Asie du Sud-Est au Wilson Center, souligne que ces récentes offensives de la résistance traduisent une détérioration nette de la position de la junte militaire. Selon lui, les forces pro-junte sont désormais largement étirées, subissant des pertes et dépendant fortement de l’aviation et de l’artillerie. L’opération 1027, lancée fin octobre, a frappé sur plusieurs fronts, permettant à la résistance de prendre plusieurs villes clés, dont Kawlin et Khampet dans la région de Sagaing, ainsi qu’Hseni et Chinshwehaw dans l’État Shan, le long de la frontière chinoise. La capture de Kawlin par les forces de la Défense Populaire est une première significative. Ces succès démontrent que la résistance peut s’emparer de territoires malgré la supériorité aérienne ennemie. Plus important encore, l’armée birmane n’a plus les réserves stratégiques nécessaires pour répondre sur tant de fronts à la fois. Bien que la chute immédiate de la junte soit peu probable et que la résistance ait encore du chemin à parcourir pour s’unifier politiquement, l’équilibre stratégique s’est fondamentalement déplacé : la guerre civile au Myanmar n’est désormais plus une impasse.
Kaitlyn Robinson, professeure assistante en sciences politiques à Rice University, met en avant la coordination sans précédent des forces ethniques et des milices anti-junte lors de cette offensive. Elle rappelle que le Myanmar compte des dizaines d’organisations armées ethniques et des centaines de milices locales alliées à la résistance. Lorsqu’elles agissent de concert, ces forces constituent une menace militaire difficilement surmontable pour la junte. L’opération 1027, qui a permis de reprendre près de 100 positions militaires et de bloquer une route commerciale majeure vers la Chine, est le reflet d’un nouveau palier de coordination entre les différentes forces opposées au régime.
Richard Horsey, conseiller principal sur le Myanmar pour l’International Crisis Group, note que pendant que deux armées ethniques combattaient les forces du régime dans l’État Shan au nord-est, le groupe d’insurgés Kachin a profité de la situation pour lancer une offensive dans le nord-ouest et prendre Kawlin. Située en zone basse, loin des territoires kachins, cette opération menée par les forces locales de la Défense Populaire montre davantage une victoire symbolique qu’une avancée stratégique majeure, mais illustre néanmoins la faiblesse grandissante du régime et encourage d’autres groupes à lancer leurs propres offensives.
Kim Jolliffe, chercheur et directeur adjoint de la School of Governance and Public Administration, rappelle qu’à partir du 27 octobre, les forces de résistance ont conquis environ 120 positions de la junte dans le nord du pays, prenant totalement ou partiellement une douzaine de villes. Cette progression affecte durablement la capacité militaire de la junte et remet en cause sa stabilité. Selon lui, ces groupes, bien que divers, partagent un objectif commun : renverser un régime à la fois génocidaire et kleptocrate pour bâtir un système fédéral démocratique renouvelé. L’avenir du conflit dépendra en grande partie de la capacité de la junte à conserver suffisamment de territoire et d’infrastructures clés pour maintenir ses relations avec les pays voisins qui la soutiennent.
Pour des raisons de sécurité, M. Jolliffe a choisi de ne pas diffuser sa photographie.
Nicola Williams, chercheuse et doctorante à l’Australian National University, rappelle trois évolutions stratégiques majeures liées à la prise de Kawlin :
- une victoire des efforts conjoints : deux années de formation et d’équipement des nouvelles forces de résistance par des groupes ethniques établis portent leurs fruits ;
- des alliances géographiques étendues : la coopération entre fortes organisations ethniques et milices du Gouvernement d’Union Nationale génère des pertes significatives pour la junte ;
- une transition du combat rural à urbain : les opérations conjointes sur les villes modifient la dynamique du conflit.
Elle insiste sur l’importance cruciale de consolider les relations entre ces différentes forces opposées pour surmonter la fragmentation rebelle, condition essentielle pour infléchir le cours du conflit et atteindre les objectifs révolutionnaires.