Par le Maréchal de l’Air Anil Chopra (retraité)
L’évolution de l’Indian Air Force (IAF) du Mirage 2000 vers le Rafale représente le passage d’une machine de rêve à une autre, renforçant significativement ses capacités opérationnelles. Dès la formation initiale des pilotes d’essai, on leur apprend à évaluer les caractéristiques d’un avion rien qu’en l’observant : la forme de la jonction aile-fuselage, les entrées d’air, la torsion de l’aile, l’inclinaison du fuselage, la taille du stabilisateur vertical, l’implantation des trains d’atterrissage, autant d’éléments qui dévoilent les choix de conception. Depuis des siècles, la France est reconnue pour son excellence dans les domaines du raffinement, tels que la gastronomie, la mode ou encore le raffinement des cours royales. Cette tradition d’excellence s’applique également à l’aviation.
Après la Seconde Guerre mondiale, le designer aéronautique Marcel Dassault relança l’industrie aéronautique française avec des succès notables. Le M.D.450 Ouragan fut le premier chasseur-bombardier à réaction français produit en série. En juin 1953, l’Inde commanda 71 Ouragan — appelés Toofani localement — avant d’en acquérir finalement 104 exemplaires.
Evolution de la flotte de l’Indian Air Force
En 1957, l’Indian Air Force commença à remplacer l’Ouragan par le Mystère IVA. Les Toofani furent retirés du service opérationnel en 1965, bien qu’ils continuèrent à être employés comme avions d’entraînement avancé et pour le remorquage de cibles pendant plusieurs années. L’Inde acquit au total 104 Mystère IV — des avions « supersoniques en piqué » — qui furent engagés massivement lors de la guerre indo-pakistanaise de 1965. Le 7 septembre 1965, un Mystère piloté par le Squadron Leader Devayya abat un Lockheed F-104 Starfighter pakistanais lors d’un raid sur Sargodha, ce qui lui valut à titre posthume la Maha Vir Chakra. Les Mystère IV se distinguèrent également dans les frappes au sol avant d’être retirés du service en 1973.
Hindustan Aeronautics Limited (HAL) produisit sous licence des hélicoptères français Aérospatiale SA 315B Lama (désigné Cheetah) et Aérospatiale Alouette III (désigné Chetak) dans les années 1960. Par ailleurs, la Marine indienne fit l’acquisition de 14 Bréguet Br.1050 Alizé en 1960 pour les opérations depuis porte-avions. Les moteurs Turbomeca TM 333 2B2 équipèrent les premiers HAL Dhruv avant d’être remplacés par le moteur Shakti, développé conjointement par HAL et Turbomeca. Les moteurs TM 333 2M2 motorisent quant à eux les versions améliorées Cheetal et Chetan.
L’Inde acquit également, à la fin des années 1970, le SEPECAT Jaguar, un avion de frappe de pénétration profonde anglo-français, dont la maintenance fut assurée par les Britanniques. L’IAF continua à moderniser et à exploiter un nombre important de Jaguars à ce jour.
En 1984, l’Indian Air Force fit l’acquisition du Dassault Mirage 2000, un chasseur monomoteur multirôle. Premier avion à stabilité relaxée à commandes de vol électriques et systèmes actifs intégré dans l’IAF, il embarquait le radar multi-mode pulse-Doppler RDM de Thomson-CSF (aujourd’hui Thales) offrant une portée de 100 km avec capacités look-down/shoot-down, ainsi que les missiles super R530 à longue portée (60–70 km) permettant pour la première fois à l’IAF d’engager des cibles au-delà de la portée visuelle (BVR). Le missile Magic 2 complétait cet arsenal pour le combat rapproché.
L’IAF bénéficia également de la première suite complète de guerre électronique embarquée sur un appareil, comprenant un brouilleur de protection, un récepteur d’alerte radar, un lance-leurres de chaff et flare, un brouilleur d’escorte et un pod de renseignement électronique (ELINT).
Modernisation et prolongation de vie du Mirage 2000
Plus récemment, les Mirage 2000 ont été portés au standard Mirage 2000-5 Mk 2, prolongeant leur durée de service de 20 à 25 ans supplémentaires. Cette modernisation comprend un nouvel ordinateur de mission plus performant, un radar amélioré, des systèmes avancés de navigation, de guerre électronique, ainsi que des moyens de communication et identification améliorés.
La nouvelle version, rebaptisée Mirage 2000I, se rapproche d’un avion neuf avec un cockpit en verre, un afficheur tête haute et un casque à affichage tête haute (HMD), ainsi que l’intégration de missiles air-air MICA.
Le Mirage 2000I peut employer la bombe guidée israélienne Spice-2000 et le missile air-air indien Astra. En septembre 2021, la France a accepté de céder environ 24 Mirage 2000 retirés du service à l’Inde, principalement pour pièces détachées.
Exploits opérationnels du Mirage 2000
Lors du conflit de Kargil en 1999, qui se déroula sur l’un des terrains les plus élevés du monde, le Mirage 2000 s’est illustré malgré ses propres limites techniques. Les objectifs se situaient entre 3 et 5 km d’altitude, et l’IAF utilisa efficacement bombes conventionnelles et laser-guidées. Sa maintenance facile et son taux de mission élevé firent du Mirage 2000 l’avion le plus performant pendant ce conflit.
Il fut également employé lors de la frappe aérienne de Balakot sur des camps terroristes au Pakistan en représailles aux attaques terroristes de Pulwama sur des forces policières indiennes.
Le choix du Rafale comme nouvel appareil de combat
Pour remplacer et compléter sa flotte, l’IAF lança en 2004 une demande d’informations (RFI) pour un nouvel avion de combat multirôle moyen (MMRCA). Parmi les concurrents figuraient le F-16C/D de Lockheed Martin, le MiG-35 russe, le Saab JAS 39 Gripen suédois, le Rafale de Dassault, l’Eurofighter Typhoon, et le Boeing F/A-18E/F Super Hornet.
Ce contrat de 126 appareils devait être la plus importante acquisition militaire unique pour l’Inde, destinée à combler l’écart entre le futur Light Combat Aircraft et le Sukhoi Su-30MKI alors en service.
Après une évaluation technique approfondie, seul le Rafale et l’Eurofighter Typhoon furent retenus en avril 2011. Le 31 janvier 2012, le Rafale fut finalement désigné vainqueur en raison de son coût de cycle de vie inférieur.
Atouts du Rafale
Le Rafale est un chasseur delta bi-réacteur polyvalent doté d’une faible signature radar frontale. Il peut simultanément assurer la supériorité aérienne, l’interdiction, la reconnaissance et même la mission de dissuasion nucléaire aéroportée. Mis en service dans l’Armée de l’Air française et la Marine nationale en 2000, il est conçu et produit intégralement en France, notamment par Dassault, Thales et Safran.
Le Rafale a été engagé dans des opérations en Afghanistan, Libye, Mali, Irak et Syrie. Il dispose de commandes de vol électriques numériques, garantissant une agilité élevée. Ses plans canard abaissent la vitesse minimale d’atterrissage à 115 nœuds (213 km/h) et améliorent ses performances sur porte-avions.
Son cockpit en verre est conçu autour de la fusion de données, priorisant les informations essentielles pour le pilote. Les commandes sont configurées en mode « HOTAS » (hands-on-throttle-and-stick). Il dispose d’un affichage tête haute holographique grand angle, de deux écrans multifonctions en couleur et d’un affichage central collimaté, compatible avec les lunettes de vision nocturne.
Propulsé par deux moteurs Snecma M88, chacun capable d’un poussée sèche de 50 kN et 75 kN avec postcombustion, le Rafale intègre des technologies réduisant ses signatures radar et infrarouge et autorise la supersonique en postcombustion avec charge extérieure.
Son avionique avancée inclut un système électro-optique passif multi-capteurs visible et infrarouge pour la détection longue portée, ainsi qu’un radar AESA RBE2 AA avec une portée de 200 km. La suite électronique SPECTRA assure la protection contre les menaces aéroportées et terrestres grâce à un récepteur d’alerte radar, un avertisseur laser, un détecteur d’approche missile, un brouilleur radar à réseau phasé et un lance-leurres. Le système de reconnaissance Areos permet la transmission en temps réel d’images vers les stations terrestres.
Le contrat gouvernement à gouvernement et les armements
Le contrat gouvernement à gouvernement (G2G) inclut 36 avions pour un montant de 7,87 milliards d’euros (58 891 crore roupies), répartis en 28 appareils monoplace et 8 biplaces. Le package comprend aussi des adaptations spécifiques pour l’IAF comme l’intégration d’un casque HMD israélien, des récepteurs d’alerte radar, des brouilleurs à bande basse, ainsi qu’un important accord logistique basé sur la performance.
Les 14 points d’emport permettent d’emporter jusqu’à 9 500 kg de charges externes. Les missiles air-air embarqués comprennent le Matra Magic II, le MBDA MICA infrarouge ou électromagnétique et le MBDA Meteor.
Le Meteor est un missile à guidage radar actif au-delà de la portée visuelle (BVRAAM) doté d’une capacité multi-tir contre des cibles très manœuvrantes, UAV et missiles de croisière dans un environnement de forte guerre électronique. Sa portée dépasse 150 km et sa zone d’interception sans échappatoire est la plus étendue, à plus de 60 km, selon le fabricant.
En complément, l’Inde s’est équipée de missiles de croisière air-sol SCALP. Le guidage et la précision ont été encore améliorés avec la bombe à guidage par plané HAMMER, développée pour la version indienne du Rafale qui est basée sur la version française F3R. Les 36 appareils livrés sont répartis en deux escadrons stationnés sur deux bases aériennes distinctes, toutes deux équipées pour accueillir un escadron supplémentaire.
La France a déjà éprouvé la variante F4, qui propose un radar amélioré, un casque HMD perfectionné, un système optoélectronique longue portée OSF et un détecteur infrarouge de recherche et suivi (IRST) capable d’identifier des cibles furtives à longue distance. Cette version sera immersive dans la guerre centrée sur le réseau, avec une capacité accrue d’échange de données et de communication par satellite.
Un partenariat stratégique renforcé
La relation entre l’Inde et la France est historiquement très solide, fondée sur une profonde affinité et une confiance sans faille depuis l’indépendance indienne. La France est considérée comme l’allié occidental le plus fiable de New Delhi.
L’IAF organise régulièrement des exercices aériens « Garuda » avec l’Armée de l’Air française depuis 2003. Le dernier, intitulé « Garuda VII », s’est tenu en novembre 2022 à Jodhpur.
Alors que l’IAF célébrait ses 91 ans le 8 octobre 2023, elle demeure engagée à « toucher le ciel avec gloire ». Le ministre indien de la Défense, Rajnath Singh, a récemment insisté auprès des instances dirigeantes de l’IAF : « L’Indian Air Force doit devenir une Force aérospatiale, prête à protéger la nation face aux menaces évolutives. »
Le Chef d’état-major de l’Air, le Maréchal de l’Air VR Chaudhari, souligne que les conflits récents ont confirmé la primauté de la puissance aérospatiale. Il rappelle la capacité unique de l’IAF à mener des opérations stratégiques indépendantes ou coordonnées avec les autres forces de sécurité nationale.
L’IAF doit donc évoluer vers une force aérospatiale, conformément à la Doctrine de l’IAF de 2022.
Maîtriser les espaces aérien et spatial
Au niveau mondial, il est communément admis que celui qui maîtrise les espaces aérien et spatial contrôle les domaines terrestres et maritimes. L’aviation militaire soutient directement les batailles dans tous les théâtres — aérien, terrestre et sous-marin. La supériorité aéroportée et spatiale reste cruciale : perdre la domination aérienne, c’est perdre rapidement la guerre au sol et sur mer.
Le Mirage 2000 et le Rafale confèrent à l’IAF des capacités multirôles, anti-acces, de déni d’espace et de domination locale. En association avec le Su-30MKI, ils permettent à l’IAF de projeter sa puissance depuis le détroit de Malacca jusqu’au golfe d’Aden et de sécuriser l’océan Indien nord. Depuis l’archipel des Andaman et Nicobar, l’IAF peut lancer des missions jusqu’en mer de Chine méridionale grâce au ravitaillement en vol unique.
Ce dispositif est renforcé par le système intégré de commandement et contrôle aérien (IACCS), formant une combinaison redoutable.
Cependant, l’IAF ne dispose aujourd’hui que de 30 escadrons de chasse, bien en-dessous des 42 escadrons autorisés, ce qui représente un défi face à la menace sur deux fronts que doit affronter l’Inde. La signature imminente d’une demande de propositions (RfP) pour 114 nouveaux chasseurs en « Make in India » reste un enjeu prioritaire.
Des informations de presse évoquent la sélection possible du Rafale-M par la Marine indienne pour ses opérations aéronavales. Cette perspective pourrait conduire le gouvernement à envisager une production accrue de Rafale locaux afin d’optimiser les coûts et renforcer les capacités.
La défense et la diplomatie restent étroitement liées. Les futures décisions d’équipement relèveront du Cabinet Committee on Security (CCS), présidé par le Premier ministre.
L’IAF attend une décision rapide pour consolider ses forces.
(L’auteur est Directeur général du Centre d’études sur la puissance aérienne (CAPS). Pilote d’essai, il fit partie de la première équipe de l’IAF ayant ferryé le Mirage 2000 de France vers l’Inde. Il dispose également d’une expérience de vol sur Rafale).