La force aérienne américaine a récemment reçu un drone espion profondément secret, développé par le légendaire bureau d’études Skunk Works de Lockheed Martin. Cet appareil de reconnaissance avancé serait le successeur du RQ-180 et a déjà été livré aux forces armées américaines.
Design sans queue et moteur arrière : mythe ou réalité supersonique ?
Le 3 novembre, lors du dernier épisode du « Defense and Aerospace Power Podcast », Vago Muradian et JJ Gertler, analyste senior du Teal Group, ont dévoilé l’existence de ce mystérieux drone espion. Muradian a précisé qu’il s’agit d’un « avion de reconnaissance plus performant que le RQ-180 » et qu’une partie de ces appareils a déjà été remise à l’US Air Force. Néanmoins, ni le nombre exact ni l’avancement précis du programme n’ont été communiqués.
Muradian a également évoqué les défis rencontrés par ce programme, démentant les rumeurs d’annulation : « Le projet n’a pas été annulé, mais redéfini dans son périmètre, car il s’agit d’un programme ambitieux nécessitant une réorientation pour avancer vers la phase suivante. »
Les responsables de l’US Air Force, Lockheed Martin et Northrop Grumman prévoient de retirer progressivement les plateformes U-2, RQ-4 et RQ-180 au profit de ce nouveau drone de reconnaissance. Cependant, peu d’informations techniques ont été rendues publiques, hormis une image floue générée par ordinateur largement diffusée par les médias.
Quelle configuration aérodynamique ? Supersonique ou endurance prolongée ?
Le média américain « War Zone » a publié deux rapports sur ce drone, mais les analyses divergent quant à ses capacités. Certains spécialistes le perçoivent comme un drone haute altitude à grande vitesse, tandis que d’autres penchent pour une plateforme d’endurance longue à haute altitude. Or, ces deux types d’aéronefs présentent des architectures aérodynamiques très différentes.
Selon Joseph Trevithick, ce drone relève au minimum d’une catégorie à haute vitesse, sans forcément atteindre le vol supersonique, mais évoluant à des vitesses subsoniques élevées. L’image diffusée révèle un drone sans empennage, furtif, doté d’une aile delta, d’un moteur en position arrière et d’entrées d’air orientées vers l’arrière. Cette configuration n’exige pas une grande maniabilité, adaptée à un rôle de reconnaissance plutôt qu’à un combat aérien.
Le choix d’un moteur arrière avec des prises d’air arrière constitue une mesure visant à optimiser la furtivité radar, les formes et angles des entrées d’air étant des éléments très visibles sur ce spectre. De plus, ce positionnement limite la signature infrarouge du drone. Malgré la perte de capacité à réaliser des manœuvres à grand angle d’attaque, ce compromis est acceptable pour un appareil de surveillance.
La grande aile delta, très fléchée, rappelle en partie celle du F-22, bien que la surface alaire soit proportionnellement plus grande, avec un ratio d’envergure estimé à environ 2,0, légèrement supérieur à celui du légendaire SR-71. Cette géométrie suggère une vitesse maximale située entre celle du F-22 et du SR-71, autour de Mach 3.
Le nez du drone, en forme de coin plat, est conçu pour équilibrer la portance longitudinale sur un aéronef à basse surface alaire et grande vitesse. Cette forme réduit la traînée et améliore la furtivité, au prix d’une stabilité moindre lors de manœuvres à fort angle d’attaque, ce qui n’est toutefois pas problématique pour un appareil dédié à la reconnaissance.
Une autre hypothèse : supersonique ou endurance élevée ?
Si l’analyse iconographique de Trevithick soutient l’hypothèse d’un drone rapide, le journaliste Thomas Newdick avance que cet appareil pourrait remplir deux objectifs :
- Remplacer les U-2, RQ-4 et RQ-180 en tant que drone stratégique de reconnaissance, auquel cas il serait plutôt conçu pour une longue endurance à haute altitude que pour la vitesse élevée.
- Répondre à un projet de drone supersonique, dans la lignée d’anciens programmes comme le SR-71 ou le projet abandonné SR-72, dont Lockheed Martin a poursuivi le développement technologique. Le constructeur pourrait à terme réussir à produire cette génération de drones supersoniques.
Le drone de reconnaissance le plus avancé en service : quelle réponse de l’armée de l’air chinoise ?
Les États-Unis ont historiquement dominé le domaine des drones de reconnaissance haute altitude. Les plateformes U-2, SR-71, puis RQ-4 et RQ-180 ont marqué leur temps, bien que les premiers soient devenus vulnérables face aux systèmes de missiles plus rapides et évoluant à haute altitude.
L’orientation récente s’est tournée vers des plateformes furtives et à très longue endurance, illustrée par le RQ-4 et le RQ-180. Cette évolution soulève la question stratégique de l’orientation que doit adopter l’aviation chinoise : privilégier les drones rapides ou ceux à longue endurance.
Dans cette optique, la Chine a développé plusieurs drones à haute altitude et grande vitesse ou à endurance prolongée :
- WZ-7 : drone de reconnaissance à haute altitude et longue endurance, de 14,33 mètres de long pour une envergure de 24,86 mètres, volant à 700 km/h et pouvant atteindre de 18 000 à 20 000 mètres d’altitude, avec un rayon d’action de 5 000 kilomètres.
- WZ-8 : drone à haute altitude et grande vitesse, mesurant 11,5 mètres pour une envergure de 6,7 mètres, capable d’atteindre Mach 6, à plus de 30 000 mètres d’altitude, avec une portée supérieure à 3 000 kilomètres.
- WZ-9 « Shendiao » : drone d’alerte avancée, avec une envergure estimée à plus de 50 mètres, destiné à fournir une détection prolongée, bien que son altitude et sa portée soient moins élevées que celles des autres drones.
Ces appareils représentent une menace directe pour les bases militaires américaines dans le Pacifique occidental. Pour contrer ces capacités ainsi que les progrès chinois dans le domaine des drones, les États-Unis ont mis en place divers projets, dont le célèbre programme « Replicator », qui vise à déployer des milliers de drones pour inonder les défenses adverses. Cependant, le coût de production des drones chinois ne représente qu’environ 20 % de celui des États-Unis.
Cette différence s’explique par une gestion plus rigoureuse des coûts et le développement de turboréacteurs performants et économiques en Chine. Dans une guerre massive de drones, Pékin pourrait donc aligner des appareils aux performances comparables à celles des États-Unis, mais en bien plus grand nombre.
Malgré la sophistication des systèmes américains, une faiblesse critique subsiste : d’après le général de brigade Cameron Holt, adjoint du secrétaire à l’Air Force pour l’acquisition, la technologie et la logistique, la Chine progresse en recherche et développement à une vitesse cinq à six fois supérieure à celle des États-Unis.
En 2022, ce dernier alertait sur un déséquilibre des coûts militaires : « L’Amérique dépense 20 dollars pour atteindre un objectif alors que la Chine y parvient avec seulement 1 dollar. » Ce déséquilibre risque de compromettre la supériorité américaine dans cette course aux armements.
Bien que ces propos puissent sembler exagérés, le fait demeure que le coût unitaire des équipements chinois est nettement inférieur à celui des États-Unis, qui dépensent plus de 870 milliards de dollars annuellement, pour un rendement effectif moindre.
En somme, la compétition entre les États-Unis et la Chine dans le domaine des drones de reconnaissance avancés se poursuit, chaque camp adoptant des conceptions et stratégies distinctes. Les développements futurs dans ce domaine auront un impact majeur sur les capacités d’intelligence militaire et les équilibres stratégiques à long terme.