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Le chef d’état-major suédois a publié hier ses recommandations aux décideurs politiques, soulignant que la Russie pourrait attaquer d’autres États que l’Ukraine, y compris la Suède, bien qu’une attaque terrestre à court terme soit peu probable. Les priorités portent sur l’intégration avec l’OTAN, le renforcement de la défense aérienne et la capacité de déployer deux brigades mécanisées expéditionnaires pour défendre des alliés à l’étranger. La guerre en Ukraine ralentit la montée en puissance des forces armées suédoises, les ressources étant mobilisées tant pour renforcer la protection nationale que pour soutenir l’Ukraine à travers la formation et le matériel. Le développement des nouvelles unités passera d’un modèle de développement simultané à une progression séquentielle, priorisant l’achèvement complet des formations dans un ordre défini.

Les conseils militaires reflètent la volonté de la Défense suédoise de se développer dans le cadre des budgets actuels et traduisent une demande claire : laissez-nous travailler sereinement et financez-nous. Depuis toujours, la défense de la Suède souffre de l’ingérence politique, avec des élus jouant aux généraux de bureau, prétendant mieux savoir que les experts militaires eux-mêmes, à l’image de politiciens décidant du matériel médical dont un hôpital a besoin.

Ce sont ici les parties non confidentielles des recommandations qui ont été divulguées, les annexes classifiées ne sont pas accessibles.

Concernant la menace, il est rappelé que la Russie pourrait étendre ses attaques à d’autres pays et intensifier le conflit ukrainien. Toutefois, les capacités d’une offensive terrestre russe à court terme sont jugées limitées, bien que des frappes aériennes ou de missiles à distance restent possibles. La Russie est susceptible de retrouver ses capacités militaires quelques années après, ce qui laisse la porte ouverte à de nouvelles offensives contre l’Ukraine ou d’autres États. Un facteur d’incertitude demeure l’efficacité des sanctions contre Moscou, d’autant que la Chine n’impose pas de restrictions, permettant un flux continu de technologies vers la Russie. Malgré les sanctions, la Russie serait encore capable de produire chaque mois plus d’une centaine de missiles de croisière ou balistiques sol-sol.

Les recommandations insistent sur les futures modalités d’adhésion à l’OTAN et sur l’intégration complète des forces armées suédoises dans la défense commune, à tous les niveaux allant des stocks, de la logistique, des chaînes de capteurs, des systèmes de commandement jusqu’à la défense aérienne. Toutefois, la Suède ne pourra accéder à la planification tactique OTAN qu’en devenant membre à part entière.

Le passage à l’OTAN implique une exigence accrue en matière de forces opérationnelles disponibles pour agir conjointement avec les alliés. La Suède devra désormais participer à des opérations expéditionnaires et défendre les alliés sur le terrain. Parallèlement, le risque d’une attaque terrestre sur son propre territoire est estimé diminuer grâce à l’adhésion.

Deux des trois brigades mécanisées suédoises, ainsi que la quatrième brigade motorisée réduite, seront capables d’être déployées à l’étranger pour défendre les alliés.

La guerre en Ukraine et la détérioration de la situation sécuritaire ont mis la Défense suédoise sous pression, qui intensifie dorénavant de manière significative la surveillance et la protection du territoire. Cela mobilise des ressources humaines et financières pour sécuriser les frontières et accroître les activités de renseignement électronique contre la Russie. Cette réaffectation retarde la montée en puissance globale des capacités, car les ressources sont détournées de la formation au profit des opérations. De plus, la participation suédoise à l’opération britannique Interflex pour la formation, ainsi que l’envoi de matériel militaire vers l’Ukraine, réduisent encore la disponibilité de personnel et d’équipements pour de nouvelles unités nationales.

Ce retard est estimé à environ deux ans sur la trajectoire initiale de développement des forces.

Le modèle de croissance des forces devra désormais être séquentiel et priorisé : il est plus efficace d’achever une brigade complète que de disperser les efforts sur plusieurs brigades incomplètes. L’objectif est de finaliser deux brigades avec un haut niveau de disponibilité et de préparation, prêtes à être engagées dans la défense collective de l’OTAN, tandis que les deux autres brigades sont rétrogradées en priorité. Cette hiérarchisation cible d’abord la défense en coalition, puis celle des zones clés comme Stockholm et l’île de Gotland. La troisième brigade mécanisée et la brigade motorisée seront finalisées seulement après 2031, traduisant un retard manifeste dans le renforcement des capacités suédoises.

Un autre facteur pesant sur le budget de la Défense est la création de nouvelles implantations militaires décidée par les autorités politiques contre l’avis de la Défense elle-même, entraînant des coûts importants et des délais. Le chef d’état-major déclare explicitement son opposition à toute expansion supplémentaire du nombre de sites.

« La Défense déconseille fermement toute orientation politique visant à créer de nouvelles unités organisationnelles ou à répartir l’activité sur plusieurs sites. La croissance projetée repose sur des investissements déjà réalisés et planifiés dans plusieurs régions du pays. Les coûts locatifs de l’agence devraient augmenter fortement jusqu’en 2035, principalement à cause des investissements d’infrastructure liés aux besoins opérationnels. La capacité de production, notamment en ressources humaines, ne pourra pas être augmentée au-delà de ce qui est déjà planifié. La Défense insiste donc particulièrement sur le fait que toute directive politique visant la dimension de l’organisation de base risque d’entraîner des surcoûts et des suboptimisations. Ces directives entraîneraient des retards dans des investissements nécessaires d’ordre opérationnel et affecteraient négativement une gestion déjà tendue des ressources humaines. »

La défense du pays, la liberté, l’indépendance et la démocratie priment sur les concessions électoralistes faites par des responsables locaux dans des régions peu peuplées.

La Suède prévoit également d’acquérir des missiles de patrouille, communément appelés drones-suicides, ainsi qu’un renforcement important des capacités drones, avec un accent particulier sur la défense contre ceux-ci.

« L’acquisition de missiles de patrouille permettra d’améliorer les capacités de lutte de précision avec des systèmes sans pilote contre des cibles de grande valeur. La capacité de renseignement sera développée via l’acquisition de systèmes tactiques aériens sans pilote pour une partie des unités de l’armée de terre. L’ensemble permettra de renforcer la capacité de renseignement et d’action de l’armée de terre, en combinant des systèmes volants sans pilote de différentes tailles, tout en améliorant également la défense contre ces systèmes. »

Cette modernisation se déploiera à partir de 2025, ce qui signifie qu’à court terme les forces se préparent encore au type de conflits passés. Il est cependant important de souligner que la Suède n’est pas la seule nation de l’OTAN à avoir un retard relatif face aux évolutions de la guerre moderne.

Par ailleurs, la Défense ambitionne de développer des capacités spatiales propres, notamment des satellites, qui permettront non seulement d’améliorer les services de communication et de renseignement, mais aussi de protéger ses unités en rendant leur détection par les satellites ennemis plus difficile. Sans capacité satellitaire autonome, il est impossible d’évaluer pleinement le succès des mesures de dissimulation dans l’espace.

Certains aspects ne sont pas abordés, notamment le renforcement de la chaîne médicale militaire, alors même que la Défense déclare avoir besoin d’un soutien accru dans ce domaine, cette capacité intérieure étant limitée. De plus, il n’est pas question de gérer la coexistence de la formation du personnel et des opérations en temps de guerre – comme le montre le conflit ukrainien, il ne suffit pas de combattre avec le matériel initial : un renouvellement constant des effectifs et de l’équipement est indispensable pour compenser pertes, accroître les capacités et s’adapter aux tactiques et technologies adverses.

En synthèse, le message principal du chef d’état-major est clair : la défense nationale nécessite des budgets accrus afin d’éviter de nouveaux retards dans la montée en puissance, face à une menace russe toujours présente à moyen terme, incluant un risque d’attaques terrestres contre d’autres nations.

Il appartient désormais aux responsables politiques suédois de faire passer la protection de la liberté et de la démocratie au premier plan, de garder le cap sans dévier. Même en cas de défaite russe en Ukraine, il serait prématuré de parler d’une « paix éternelle » : la Russie pourrait de nouveau agresser, dans un mouvement rappelant la période de l’entre-deux-guerres, marqué par un volontarisme revanchard et une réarmement accéléré. Si Vladimir Poutine obtenait quelque concession en récompense de cette guerre illégale, la situation ne ferait que s’aggraver. À l’heure actuelle, la Suède reste l’unique voisin russe en Europe hors OTAN, ce qui fait d’elle un possible prochain objectif pour Moscou.

Le bilan de ce rapport laisse une liste à cocher des conseils ignorés par la classe politique à l’avenir.