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La Russie envisage d’étendre sa présence militaire dans l’est de la Libye, un projet qui pourrait déboucher sur l’établissement d’une base navale offrant à Moscou un point d’appui stratégique à proximité du sud de l’Europe.

Le président russe Vladimir Poutine et le commandant militaire de l’est libyen, Khalifa Haftar, négocient actuellement un accord de défense, suite à leur rencontre tenue à Moscou fin septembre, selon plusieurs sources proches du dossier qui ont souhaité garder l’anonymat en raison de la sensibilité du sujet.

Cette montée en puissance de l’activité russe en Libye constitue un nouveau défi pour les États-Unis et leurs alliés européens, déjà engagés dans une confrontation avec le Kremlin à propos de son invasion de l’Ukraine et du rôle potentiel de la Russie dans un conflit plus large au Moyen-Orient, conséquence de la guerre entre Israël et le Hamas. Moscou a déjà déployé une intense activité militaire en Syrie voisine, qui connaît une guerre civile depuis plus d’une décennie.

« L’administration américaine prend cette menace très au sérieux », souligne Jonathan Winer, ancien envoyé spécial des États-Unis en Libye. « Empêcher la Russie d’accéder à une présence durable en Méditerranée a toujours été un objectif stratégique majeur : si la Russie obtient des ports, elle pourra espionner l’ensemble de l’Union européenne ».

Une présence jusque-là clandestine

La Russie maintient une présence discrète en Libye, important pays exportateur de pétrole en Afrique du Nord, depuis plusieurs années, principalement par le biais du groupe paramilitaire Wagner. Celui-ci s’est implanté durant le vide du pouvoir et la guerre civile qui ont suivi la chute du régime de Mouammar Kadhafi en 2011, après l’intervention de l’OTAN. Depuis la mort mystérieuse du leader de Wagner, Yevgeny Prigozhin, et de ses principaux lieutenants dans un accident aérien en août, le ministère russe de la Défense a progressivement repris le contrôle des opérations.

Les actions discrètes menées par Wagner pour défendre les intérêts russes en Afrique et au Moyen-Orient ont permis à Moscou d’accroître rapidement sa capacité militaire à l’étranger. Par ailleurs, la Russie tente également de construire une base navale en mer Rouge, au Soudan, ce qui lui donnerait un accès permanent au canal de Suez, à l’océan Indien et à la péninsule Arabique, bien que le conflit civil dans ce pays freine ces ambitions.

La Libye est divisée entre deux administrations rivales : l’une basée à Tripoli, dans l’ouest, et l’autre contrôlant l’est, dominé par Haftar. Chacune rejette généralement les orientations et décisions prises par l’autre.

Khalifa Haftar, âgé de 79 ans, contrôle plusieurs des installations pétrolières majeures en Libye, un pays membre de l’OPEP qui détient environ 40 % des réserves africaines. Il cherche à se doter de systèmes de défense antiaérienne afin de protéger ses forces des attaques des troupes de Tripoli, soutenues par l’armée turque, selon des proches de l’Armée nationale libyenne.

Il souhaite également un entraînement pour ses pilotes et ses forces spéciales. En échange, plusieurs bases aériennes actuellement occupées par des éléments de Wagner devraient être modernisées pour accueillir des forces russes.

Les navires russes pourraient aussi obtenir des droits permanents d’amarrage dans un port libyen, probablement à Tobrouk, situé à seulement quelques centaines de kilomètres de la Grèce et de l’Italie de l’autre côté de la Méditerranée, selon des interlocuteurs proches des discussions. Toutefois, cette perspective reste à long terme, car elle nécessite une modernisation substantielle des infrastructures portuaires. Jusqu’à présent, la seule base navale russe en Méditerranée est située à Tartous, en Syrie.

Une rencontre décisive

La rencontre de Haftar avec Vladimir Poutine le 28 septembre a marqué une avancée majeure dans leurs relations. Lors d’une visite précédente en 2020, Poutine avait refusé de le recevoir, tandis que des représentants de rang inférieur exhortaient Haftar à signer un cessez-le-feu avec Tripoli. Il avait quitté Moscou sans accord.

Le renforcement des liens entre Haftar et Moscou suscite de vives inquiétudes à Washington, qui a multiplié les visites de hauts responsables en Libye cette année pour tenter de le dissuader de poursuivre dans cette voie.

Une semaine avant son entretien avec Poutine, le général Michael Langley, commandant des forces américaines en Afrique, et Richard Norland, actuel envoyé spécial des États-Unis pour la Libye, se sont entretenus avec Haftar à Benghazi. Ils l’ont pressé de retirer les forces étrangères présentes dans le pays, selon le Commandement des forces américaines en Afrique.

« La Libye devrait pouvoir choisir parmi plusieurs partenaires pour la coopération en matière de sécurité », a déclaré Norland lors d’une conférence téléphonique le mois dernier, qualifiant la présence militaire russe de « facteur déstabilisateur ».

Un dilemme pour Joe Biden

Le président américain Joe Biden fait face à un dilemme : la Russie offre à Haftar un soutien militaire que les États-Unis ne peuvent pas lui fournir, conséquence de la tentative avortée du commandant libyen de renverser le gouvernement internationalement reconnu de Tripoli entre 2019 et 2020, explique Jonathan Winer. Parallèlement, Washington tarde à envisager des sanctions, limitant les conséquences pour Haftar en cas d’alliance avec Moscou.

Un accord de défense entre Haftar et la Russie risque d’accentuer la division entre l’est et l’ouest libyen, gouvernés par des administrations rivales, réduisant les chances de réunification du pays après plus d’une décennie de conflit post-Kadhafi, avertit Claudia Gazzini, analyste principale pour la Libye à l’International Crisis Group.

Kirill Semenov, du Centre russe des affaires internationales, proche du Kremlin, considère que cette situation est favorable à la Russie : « Pour Haftar, l’essentiel est de maintenir ses forces armées, et les États-Unis ne lui offrent pas d’autre choix que de continuer avec la Russie comme principal partenaire ».