L’attaque brutale et inattendue du Hamas le 7 octobre, ainsi que la réponse israélienne disproportionnée visant à déloger le groupe du pouvoir dans la bande de Gaza, marquent un tournant majeur. Les sociétés israéliennes et palestiniennes restent profondément marquées par le trauma lié à leurs histoires imbriquées et la violence du conflit. Le mythe d’une armée et d’un renseignement israéliens invincibles s’effondre. Par ailleurs, les efforts américains pour rééquilibrer l’ordre régional en facilitant la normalisation des relations entre Israël et les pays arabes se voient perturbés, sinon momentanément suspendus. Les États arabes redoutent une extension du conflit régional et une montée de la colère populaire contre la politique israélienne dans les territoires occupés. Dans une large partie du Sud global, le soutien sans réserve des États-Unis et de l’Union européenne à Israël suscite un profond désenchantement. Par ailleurs, face à la montée des sentiments anti-immigration, xénophobes et islamophobes en Occident, la guerre à Gaza risque de devenir un enjeu intérieur notamment aux États-Unis et en Europe.
Le gouvernement turc considère également cette série d’événements comme un moment décisif pour le Moyen-Orient. Dans les heures suivant l’attaque, Ankara a adopté une posture prudente : le gouvernement a condamné la perte de vies civiles sans nommer explicitement le Hamas et a appelé les deux parties à la retenue. Depuis, sa rhétorique s’est durcie vis-à-vis de la politique israélienne à Gaza. Contrairement à ses alliés occidentaux, Ankara ne considère pas le Hamas comme une organisation terroriste. En 2018, le président Recep Tayyip Erdoğan avait qualifié le Hamas de composante de la résistance palestinienne défendant « la patrie palestinienne contre une puissance occupante ».
Cette évolution s’explique par la logique politique du Parti de la justice et du développement (AKP), dont le leadership soutient la cause palestinienne, s’oppose à l’ordre mondial dominé par les États-Unis et croit que le conflit ramènera la puissance américaine au Moyen-Orient. En revanche, elle illustre aussi les fragilités de la politique turque dans la région. Coincée entre ses ambitions hégémoniques d’un côté, et ses efforts de rapprochement pour briser son isolement et redresser son économie de l’autre, la Turquie peine à exercer une influence significative tant sur Israël que sur le Hamas.
Promotion de la démocratie, médiation et leadership au sein de la Oumma
La Turquie fut le premier pays musulman à reconnaître Israël en 1949. Elle a aussi été parmi les premiers à reconnaître la déclaration de l’État de Palestine. Malgré ses liens économiques, diplomatiques et militaires étroits avec Israël, des tensions existaient déjà avant l’arrivée au pouvoir de l’AKP. En 2002, l’ancien Premier ministre Bülent Ecevit accusait Israël de ne pas respecter les résolutions de l’ONU et d’avoir commis un génocide, tout en blâmant les États-Unis pour leur passivité, source selon lui de radicalisme islamique et de confrontation Est-Ouest. Ecevit critiquait également les éléments radicaux palestiniens, en référence au Hamas, accusés d’entraver la création d’un État palestinien indépendant.
L’AKP, issu du mouvement islamo-nationaliste turc, considère la question palestinienne comme un volet essentiel de sa politique étrangère. Le conflit israélo-palestinien structure la politique régionale d’Ankara sur trois axes.
Premièrement, lors des élections législatives palestiniennes de 2006, le Hamas a remporté la majorité des sièges dans un scrutin reconnu comme « libre, juste et sécurisé » par le Quartet du Moyen-Orient. Alors que Washington et Bruxelles conditionnaient la reconnaissance de cette victoire à un renoncement à la violence, à la reconnaissance d’Israël et au désarmement, Ankara a vu dans cet événement une opportunité de se positionner en promoteur de la démocratie régionale.
Deuxièmement, Ankara a fait de la médiation un pilier central de sa politique étrangère. Ses liens avec le Hamas lui ont permis de prétendre à un rôle de médiateur lors de la guerre de Gaza de 2008-2009, comblant un vide laissé par les politiques de l’Union européenne et des États-Unis, bien que sans résultats concrets. Parallèlement, les relations diplomatiques turco-israéliennes se sont tendues avec l’incident dit du « minute de Davos » en 2009, suivi en 2010 de l’attaque contre la flottille de Gaza qui fit neuf morts parmi des militants pro-palestiniens turcs. Après une décennie de relations glaciales, les liens diplomatiques furent rétablis en 2022.
Enfin, la défense des droits des Palestiniens s’inscrit pour l’AKP dans sa quête de protection des intérêts des musulmans dans le monde. L’élite politique et la base électorale croient que la libération des musulmans de la domination politique et culturelle occidentale a commencé en Turquie, sous l’impulsion d’Erdoğan, et peut rayonner ailleurs. En 2020, après la transformation de Sainte-Sophie en mosquée, Erdoğan l’a décrite comme le « présage de la libération de la mosquée al-Aqsa ».
Des aspirations civilisationnistes à l’isolement régional
Les soulèvements arabes de 2011 ont constitué un point d’inflexion pour les ambitions du leadership AKP. Erdoğan a cherché à s’imposer — ainsi que son gouvernement — comme le leader du monde musulman en soutenant les islamistes sunnites à travers le Moyen-Orient. Cette politique s’appuyait notamment sur le fait que des partis affiliés aux Frères musulmans remportaient des élections dans plusieurs pays de la région. Dans ce cadre, la Turquie a accueilli de nombreux exilés islamistes et soutenu généreusement leurs organisations présentes sur son territoire. Lors d’épisodes de troubles domestiques, tels que la tentative de coup d’État de 2016 ou le référendum constitutionnel controversé de 2017, l’AKP a reçu le soutien des islamistes sunnites.
Toutefois, l’idéologie ne suffit pas à expliquer cette sympathie pour Erdoğan. Les intérêts jouent aussi un rôle important. La Turquie est perçue comme un contrepoids face aux autocraties arabes d’Égypte, d’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis, qui considèrent l’islam politique comme une menace à leur survie. Depuis 2016, la politique étrangère de plus en plus confrontatrice et l’expansion militaire turque renforcent cette perception.
Cependant, considérer la Turquie comme une puissance disruptive a également conduit à un rapprochement entre certains partenaires d’Ankara et ses anciens ou nouveaux rivaux. Coincée entre ses ambitions affichées et ses capacités réelles, Ankara s’est progressivement isolée.
Les limites des efforts de rapprochement régionaux de la Turquie
Depuis 2020, la Turquie mène une offensive diplomatique pour sortir d’une décennie d’isolement régional. Ce changement de cap est motivé par plusieurs facteurs :
- les difficultés économiques d’Ankara,
- l’élection de Joe Biden à la présidence américaine,
- le réalignement géopolitique consécutif aux Accords d’Abraham,
- le rapprochement du gouvernement syrien avec certains acteurs régionaux,
- la réconciliation entre l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Qatar,
- et la coopération croissante entre la Grèce, Chypre, Israël et les pays arabes en Méditerranée orientale.
Cette conjoncture a poussé Ankara à modérer son soutien aux islamistes arabes afin d’améliorer ses relations avec plusieurs acteurs régionaux, y compris Israël. Le gouvernement turc a demandé aux médias affiliés aux Frères musulmans de tempérer leurs critiques. Par exemple, la chaîne satellitaire Mekameleen, basée à Istanbul, a annoncé en 2022 la fin de ses émissions dans la région et la fermeture de ses studios. Ankara aurait également exigé le départ de membres du Hamas et des Frères musulmans du territoire turc. En 2022 encore, un tribunal turc a transféré le procès du dissident saoudien Jamal Khashoggi, assassiné en Turquie.
Pourtant, le cycle récent du conflit à Gaza a révélé les limites des efforts de rapprochement, notamment avec Israël. À la proposition turque de médiation, l’ambassadeur d’Israël à Ankara a répondu qu’il était trop tôt et que la présence du Hamas devait cesser. Le secrétaire d’État américain Antony Blinken a fait l’impasse sur la Turquie lors de sa diplomatie de terrain, privilégiant les pays arabes, afin d’assurer un accès humanitaire via le passage de Rafah, de faire avancer les négociations sur les otages et d’éviter une escalade régionale. De son côté, Ankara a durci son ton contre Israël. À la suite de l’attaque contestée contre l’hôpital al-Ahli, qualifiée par Erdoğan de « dernier exemple d’attaques israéliennes dépourvues d’humanité », Israël a appelé ses ressortissants à quitter la Turquie « dès que possible ». Des manifestations ont eu lieu devant les consulats israélien et américain à Istanbul et dans des bases militaires accessibles aux États-Unis. Deux jours plus tard, Israël a retiré tous ses diplomates du territoire turc.
Les négociations turques avec le Hamas pour la libération des otages, sollicitées par plusieurs États, notamment occidentaux, restent également sans résultats concrets à ce jour. La ministre allemande des Affaires étrangères Annalena Baerbock a mentionné les contacts avec le Qatar et la Turquie, jugées « en capacité de dialoguer avec le Hamas » pour la libération des otages allemands. Toutefois, le Qatar semble jouer un rôle décisif dans ces discussions.
La Turquie et le système international
Pour réinsérer Ankara dans un ordre régional fragile, le ministre turc des Affaires étrangères, Hakan Fidan, a proposé le 17 octobre une « formule de garant ». Celle-ci correspond au cadre d’une solution à deux États sur les frontières de 1967, avec une capitale à Jérusalem, dans laquelle un pays régional, « y compris la Turquie », agirait comme garant de l’État palestinien à venir. Fidan a aussi évoqué la possibilité que « d’autres pays assurent un rôle similaire pour Israël » et souligné l’importance d’une « position unifiée potentielle entre la Chine et la Russie, membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU », dans la résolution du conflit israélo-palestinien. Rappelons que la Russie et la Chine ont récemment réaffirmé leur soutien à une solution à deux États, qualifiée auparavant d’utopique par une grande partie de la communauté internationale.
La Turquie lie sa défense de la solution à deux États à une critique profonde du système international qu’elle formule depuis une décennie. Ankara dénonce la composition du Conseil de sécurité de l’ONU sous le slogan « Le monde est plus grand que cinq » et réclame un ordre international qui « traite chaque nation d’égal à égal, où chaque pays se sent en sécurité et respecté comme un partenaire à part entière ».
Cette logique sous-tend l’appel d’Erdoğan à la communauté internationale, proféré lors d’un entretien téléphonique avec le Premier ministre britannique Rishi Sunak, à « condamner fermement les violations des droits humains à Gaza » et à « se souvenir des promesses faites aux Palestiniens [en référence à la solution à deux États] plutôt que d’alimenter une escalade du conflit ». Hakan Fidan a quant à lui accusé Israël de « vol de terres palestiniennes », en référence à l’expansion des colonies considérée comme illégale par l’ONU.
Un désaccord avec l’ordre mondial dirigé par les États-Unis
Ces prises de position traduisent aussi l’opposition farouche d’Ankara à un ordre mondial piloté par Washington. Les élites au pouvoir en Turquie estiment que « l’Occident manque de vision stratégique et se retrouve de plus en plus coupé du reste du monde, notamment sur des enjeux clés comme la relation avec la Chine, la migration, le terrorisme et le déplacement du centre économique vers l’Est ».
Cette conviction est renforcée par le soutien sans faille de l’administration Biden à Israël. Cette dynamique amène à un alignement des politiques entre la Turquie, l’Égypte, l’Arabie saoudite et d’autres pays, ce qui selon certains observateurs pro-gouvernementaux devrait accentuer l’isolement d’Israël sur la scène internationale. Quelles que soient les appartenances idéologiques, la plupart des acteurs politiques turcs voient le conflit actuel comme une opposition entre l’Occident (mené par les États-Unis) et l’Orient. Depuis l’attaque de l’hôpital al-Ahli, des voix au sein du pays appellent à former une alliance avec les pays du Sud global afin de « stopper l’alliance américano-israélienne ».
Les moyens proposés divergent cependant. Lors d’une session d’urgence de l’Organisation de la coopération islamique le 18 octobre, Hakan Fidan a appelé les pays musulmans à agir avec « confiance en eux-mêmes » et à « contester le récit hégémonique qui leur est imposé », sans toutefois détailler de feuille de route. Devlet Bahçeli, dirigeant du Parti du mouvement nationaliste, partenaire junior de l’AKP, a même évoqué une intervention militaire turque en l’absence de cessez-le-feu. Certains critiques de la politique civilisatrice d’Ankara, tout en soutenant son indépendance vis-à-vis de l’Occident, ont appelé à expulser les militaires américains des bases d’Incirlik et de Kürecik en Turquie.
Tensions en Méditerranée orientale : de Gaza à la Syrie
Bien que le leadership de l’AKP ne semble pas enthousiaste à ces revendications, il se sent néanmoins sous pression face à la montée en puissance américaine dans la région. Selon Erdoğan, la décision de l’administration Biden d’envoyer des porte-avions en Méditerranée orientale a compliqué les efforts de la Turquie pour désamorcer la crise.
Au-delà de ses critiques sur l’absence de leadership américaine pour pousser Israël à un cessez-le-feu, Ankara craint que la présence accrue des États-Unis en Méditerranée orientale ne nuise à ses intérêts régionaux. Certains journalistes proches du pouvoir établissent des parallèles avec l’opération Provide Comfort lancée en 1991 pour protéger les réfugiés kurdes fuyant l’Irak et livrer une aide humanitaire.
Il existe un consensus grandissant à travers le spectre politique turc sur le fait que le retour américain dans la région vise à dissuader non seulement l’Iran et ses alliés, mais aussi la Turquie. Ankara redoute que ce renforcement ne compromette ses efforts pour empêcher une autonomie kurde sous la houlette du Parti de l’union démocratique (PYD) et des Unités de protection du peuple dans le nord de la Syrie, qu’elle considère comme une extension du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Les États-Unis et la Turquie qualifient tous deux le PKK d’organisation terroriste. Ankara justifie d’ailleurs sa position sur le Hamas en s’appuyant sur la politique américaine à l’égard des Kurdes en Syrie.
Les faiblesses de la politique étrangère turque mises en lumière
Dans l’ensemble, la réaction d’Ankara face à l’attaque du Hamas, à la riposte israélienne massive à Gaza et au soutien ouvert des États-Unis à Tel-Aviv souligne ses limites. Après deux décennies d’expansion de son rôle au Moyen-Orient, la Turquie se retrouve surtout un acteur marginal.
Cela résulte en partie de la fragilité des relations turques avec Israël, le Hamas et les États-Unis. La position turque diverge aussi de celle de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis, qui, tout en critiquant avec prudence la violence d’Hamas, condamnent également la riposte israélienne disproportionnée et la position des pays occidentaux.
L’influence réduite d’Ankara s’explique aussi par son manque de levier auprès des acteurs du conflit actuel. Une comparaison avec la position turque en mer Noire est éclairante. Ankara peut mener une politique d’équilibriste dans cette région grâce à la Convention de Montreux et à son appartenance à l’OTAN. Aucun de ces instruments ne facilite toutefois l’action turque dans la guerre à Gaza. Par ailleurs, la situation économique délicate de la Turquie et les coûts à sa réputation sur la dernière décennie limitent son pouvoir d’influence au niveau des déclarations et des postures rhétoriques.
Sinem Adar est associée au Centre d’études appliquées sur la Turquie de l’Institut allemand des affaires internationales et de sécurité.