La Russie a récemment réalisé un exercice militaire majeur comprenant le tir de missiles balistiques intercontinentaux Yars et Sineva, ainsi que le lancement de missiles de croisière depuis l’avion stratégique Tu-95MS. Ces manœuvres rappellent des exercices similaires menés un an plus tôt, d’après les médias russes.
Une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux montre la traînée laissée dans le ciel par le missile balistique intercontinental thermonucléaire Yars, filmée depuis la ville d’Arkhangelsk, dans le nord-ouest de la Russie. Ce survol spectaculaire a suscité l’attention des habitants locaux.
L’organisation de cet exercice militaire a été placée sous l’autorité directe du président Vladimir Poutine, qui est également commandant en chef des forces armées russes. Selon le service de presse du Kremlin, il s’agissait de tirs pratiques simulant une « frappe nucléaire ennemie ». Le ministre de la Défense, Sergueï Choïgou, a précisé que l’entraînement incluait l’élaboration d’une stratégie et l’exécution d’une « frappe nucléaire massive » hypothétique, mettant en œuvre des forces offensives.
Les lancements ont eu lieu à partir de zones spécifiques : le missile balistique intercontinental Yars a été tiré depuis le cosmodrome d’essais de Plesetsk en direction du polygone de Koura, situé dans la péninsule du Kamchatka. Par ailleurs, le missile balistique Sineva a été lancé depuis le sous-marin nucléaire lanceur d’engins stratégiques Tula, en mer de Barents.
Le bombardier stratégique Tu-95MS a également participé à l’exercice, larguant des missiles de croisière de longue portée. Ce volet aérien visait à évaluer l’efficacité des structures de commandement militaire, ainsi que les capacités organisationnelles des cadres et du personnel opérationnel dans la gestion des forces déployées. L’ensemble des objectifs fixés a été atteint avec succès.
Le président Poutine avait supervisé un exercice comparable en octobre 2022, avec le lancement de missiles Yars et Sineva ainsi que des armes de croisière issues du Tu-95MS.
Contexte des traités internationaux
Le 25 octobre 2023, la Douma d’État russe a approuvé la révocation de la ratification par la Fédération de Russie du Traité d’interdiction complète des essais nucléaires, décision confirmée ensuite par le Conseil de la Fédération. En début de mois, Vladimir Poutine avait rappelé que cet accord avait été signé tant par Moscou que par Washington, mais que les États-Unis ne l’avaient jamais ratifié. Selon plusieurs experts russes, cette démarche est davantage symbolique qu’une rupture majeure susceptible d’affecter la stabilité stratégique.
Par ailleurs, la Russie a suspendu en début d’année sa participation au Traité New START de réduction des armes stratégiques avec les États-Unis, invoquant l’impossibilité d’effectuer des inspections conformément aux accords. Moscou a aussi dénoncé les tentatives occidentales visant à affaiblir militairement la Russie. En réaction, le président américain Joe Biden a qualifié cette suspension de « faux pas » du côté russe.
Présentation du missile RS-24 Yars
Le RS-24 Yars, également connu sous les noms RT-24 Yars ou Topol’-MR, est un missile balistique intercontinental russe à ogives multiples indépendamment ciblables (MIRV) doté d’une capacité thermonucléaire. Son premier tir d’essai a eu lieu le 29 mai 2007, à l’issue d’un développement militaire strictement confidentiel.
Ce missile partage de nombreuses caractéristiques avec le Topol-M, mais se distingue notamment par son système de « bus » permettant le déploiement simultané de plusieurs ogives ciblées de façon indépendante. Il est estimé que chaque RS-24 peut transporter jusqu’à quatre ogives, bien que ce chiffre puisse être supérieur.
Par rapport au RT-2PM2 Topol-M, le Yars est plus lourd et pourrait emporter jusqu’à dix ogives. Son développement a été largement médiatisé en 2007, notamment en réponse aux efforts américains d’installation d’un bouclier antimissile en Europe. Le RS-24 est officiellement entré en service en 2010. En juin 2017, plus de 50 lanceurs Yars étaient déjà opérationnels au sein des forces de missiles stratégiques russes.
Déploiement et modernisation
En juin 2008, Yuri Solomonov, concepteur en chef de l’Institut de technologie thermique de Moscou, confirmait que le RS-24 était une version améliorée du Topol-M dotée de capacités MIRV. Le déploiement était alors prévu pour 2009, avec un premier lot de six missiles mobiles. En octobre 2009, le commandant des forces de missiles stratégiques, le général Andreï Chvaitchenko, confirmait un déploiement attendu dès décembre 2009 pour renforcer les unités équipées de Topol-M.
Les essais du Yars se sont achevés à la mi-juillet 2010, suivis rapidement par le premier déploiement le 19 juillet. En décembre 2010, la 54e division de fusées de la Garde basée à Teykovo recevait son second lot de missiles Yars. Fin 2010, six missiles avaient été lancés pour essais opérationnels. Des renforts supplémentaires ont été mis en place en juillet 2011, avec la mise en service de régiments complets au cours de l’année suivante.
En août 2012, le colonel Vadim Koval annonçait que la 54e division serait entièrement équipée de systèmes Yars d’ici la fin de l’année. En août 2011, le premier régiment Yars a été déployé avec trois bataillons, suivi par l’intégration progressive d’un second régiment. Ainsi, la division de Teykovo dispose désormais d’environ 18 systèmes de missiles mobiles, appuyés par plusieurs postes de commandement mobiles.
Les forces russes poursuivent également le déploiement des systèmes Yars au sein d’autres divisions : la 39e division de fusées de la Garde à Paskino (oblast de Novossibirsk, Sibérie) devrait recevoir des missiles mobiles, tandis que la 28e division, basée à Kozelsk, sera équipée d’un modèle silo. Trois régiments avaient été rééquipés avec les systèmes Yars à la fin 2014.
Le 18 octobre 2019, le colonel Alexandre Prokopenkov, commandant de la 35e division de fusées, annonçait l’introduction prochaine des systèmes modernisés « Yars-S » à Barnaoul dès novembre. Les spécifications techniques de cette version restaient à ce jour secrètes, mais des unités avaient déjà été équipées à Yoshkar-Ola. D’ici 2021, trois régiments supplémentaires devraient disposer de cette nouvelle génération de missiles.
En novembre 2019, le commandant des forces de missiles stratégiques, Sergey Karakaev, confirmait que plus de 150 lanceurs Yars, en mode silo ou mobile, étaient en service. Il évoquait un rythme d’acquisition annuel d’environ 20 complexes Yars. Parmi les régiments rééquipés figurent ceux de Yoshkar-Ola, Teykovo, Nijni Taguil et Novossibirsk, tous dotés de systèmes mobiles de type TEL (Transporteur Érecteur Lanceur). Le réarmement des régiments d’Irkoutsk était prévu pour s’achever fin 2019.
Entre 2019 et 2020, trois régiments ont commencé leur service opérationnel à Barnaoul, renforcés par un autre régiment en région de Tver en 2022. Le 29 mars 2023, le missile Yars a fait l’objet d’essais simultanés dans trois régions distinctes, démontrant la capacité de déploiement et de coordination du système sur l’ensemble du territoire russe.