Le Japon a récemment réalisé un essai en mer réussi d’un canon électromagnétique de calibre moyen, une avancée que son Agence pour l’Acquisition, la Technologie et la Logistique (ATLA) présente comme une première mondiale, plaçant le pays à la pointe de cette technologie. Cette démonstration intervient alors que le Japon collaborait depuis 2022 avec les États-Unis sur le développement de ces armes innovantes, malgré l’abandon du programme américain en 2021.
Une démonstration convaincante, malgré quelques interrogations
ATLA a diffusé une vidéo officielle montrant un dispositif carré, relié à de nombreux câbles, avec à son extrémité un canon tubulaire. Lors du tir, une lueur intense apparaît dans le canon, suivie immédiatement du lancement d’un projectile à une vitesse extrême vers la mer. Le projectile, en raison de sa vitesse très élevée, n’est pas visible à l’œil nu ni sur les images.
Cette séquence a toutefois suscité des doutes : certains observateurs ont questionné la nature de l’éclair produit par le canon, la taille et le nombre des câbles connectés, ainsi que l’absence d’une image nette du projectile en vol, certains allant jusqu’à parler de mise en scène.
Le phénomène de l’éclair au canon est-il une preuve de l’authenticité ?
Contrairement aux canons classiques qui utilisent la poudre pour propulser leurs munitions et génèrent flammes et fumée, les canons électromagnétiques produisent parfois eux aussi des étincelles et des fumées issues d’arcs électriques. En effet, dans un railgun, le projectile crée un court-circuit électrique entre deux rails, générant une intense décharge électrique qui peut produire une flamme et des étincelles, témoignant de la forte chaleur générée.
Dans la vidéo japonaise, des fumées bleutées et des étincelles évoquent clairement ce phénomène d’arc électrique lié à la combustion de fragments métalliques ou de matériaux protecteurs sur les rails. Il est peu probable que de la poudre à canon ait été utilisée.
Quant à la difficulté de capter le projectile à cause de sa vitesse extrême (estimée à 2 230 m/s), cela explique l’absence d’images nettes sur un matériel standard, nécessitant des caméras à très haute fréquence d’images.
Enfin, les câbles visibles sur le canon japonais sont plus fins que ceux des prototypes américains, ce qui a créé une certaine méfiance. Il apparaît cependant que ces fils pourraient être des capteurs et non les câbles d’alimentation principale, ce qui justifie leur taille réduite.
Performances actuelles et ambitions japonaises
Le canon électromagnétique japonais testé est un prototype de calibre 40 mm, capable de propulser un projectile en acier de 320 grammes à une vitesse d’environ Mach 6,5 (2 230 m/s), avec une énergie cinétique à la bouche estimée à 5 mégajoules (MJ). L’objectif affiché d’ATLA est d’atteindre plus de 20 MJ à terme, pour équiper des destroyers de classe Atago dans des missions de défense aérienne, d’attaque terrestre et maritime, et même pour la défense contre missiles hypersoniques ou balistiques.
Cependant, par rapport à d’autres programmes, notamment chinois, le projet japonais semble encore modeste. En 2018, la Chine a testé un railgun capable de tirer un projectile de 25 kg à Mach 7,3, soit environ 2 480 m/s, avec une énergie cinétique approximative de 77 MJ – plus de dix fois celle du canon japonais. Le projectile chinois a atteint une cible située à 250 kilomètres, démontrant un potentiel opérationnel beaucoup plus avancé.
Les défis techniques majeurs de cette technologie
Le succès d’un railgun repose sur la génération d’un courant électrique phénoménal, de l’ordre de plusieurs millions d’ampères, créant un puissant champ magnétique. Ce courant intenses permet une accélération extrême du projectile, mais pose des contraintes techniques énormes.
Par exemple, le railgun chinois nécessite environ 77 MJ d’énergie pour un tir, ce qui équivaut à une puissance instantanée pouvant dépasser 1 500 mégawatts, bien que la conversion réelle se fasse avec un rendement autour de 50 %. Ce niveau d’énergie est comparable à celui de plusieurs porte-avions réunis. Fournir, stocker et libérer cette énergie en très peu de temps est un défi capital, nécessitant des systèmes sophistiqués mêlant générateurs, accumulateurs, supercondensateurs et systèmes de contrôle précis.
Un autre obstacle majeur reste l’érosion rapide des rails conducteurs, causée par les fortes intensités et les arcs électriques durant le tir. Cette usure limite grandement la durée de vie des équipements. Les programmes américains se sont heurtés à ce problème : leurs prototypes ne pouvaient tirer que quelques dizaines de coups avant de devoir remplacer les rails, ce qui a conduit à l’abandon des projets vers 2021.
Collaboration Japon-États-Unis et perspectives
Le projet japonais bénéficie d’une collaboration bilatérale avec les États-Unis visant à contrer la montée en puissance des armes hypersoniques dans la région. En 2022, le gouvernement japonais a alloué 6,5 milliards de yens (environ 56 millions de dollars) au développement des canons électromagnétiques. Ces fonds s’ajoutent à ceux du ministère de la Défense pour la recherche entamée dès 2016.
Malgré ces investissements, le canon japonais reste pour l’instant un système de petite taille et de faible calibre au regard des exigences actuelles, et loin d’égaler les performances des railguns chinois déjà testés. Son développement doit être toutefois suivi de près compte tenu de l’intérêt stratégique qu’y porte Tokyo.
Technologies électromagnétiques : un domaine en pleine expansion
Au-delà du secteur militaire, la technologie d’électromagnétisme s’étend aussi à de nombreuses applications civiles en Chine, notamment pour le lancement de charges utiles spatiales. Des systèmes de rails ou de tunnels à flux électromagnétiques sont étudiés afin d’accélérer satellites et vaisseaux spatiaux à plusieurs kilomètres par seconde sur de longues distances, réduisant ainsi drastiquement les coûts liés au lancement spatial.
De telles innovations pourraient à terme révolutionner les transports spatiaux avec des accélérations de plusieurs g (par exemple 6G nécessitant une piste de 82 km pour atteindre 4,5 km/s), faciles à supporter pour les satellites, moins pour les équipages humains.
En résumé, si le Japon affiche aujourd’hui une réussite appréciable dans le domaine des canons électromagnétiques, son railgun demeure modeste face aux avancées chinoises. Le chemin vers une arme opérationnelle efficace et intégrée à grande échelle reste semé d’obstacles techniques, notamment en termes de puissance délivrée et de durabilité des composants. L’enjeu stratégique, surtout dans un contexte de rivalité régionale, conduira sans doute à une intensification des efforts des deux puissances à l’avenir.