Depuis plusieurs mois, les nations européennes intensifient les exercices opérationnels de leurs avions de chasse en déployant temporairement des bases sur des routes, dispersant ainsi leurs moyens aériens militaires pour démontrer leur capacité à opérer rapidement depuis n’importe quel endroit. Mais quels sont les enjeux de cette démarche ?
Fin septembre, par un jour nuageux, deux F-35A Lightning de l’armée norvégienne ont atterri sur une route située au centre de la Finlande — une première pour la variante à décollage et atterrissage conventionnels de cet avion, capable désormais d’utiliser une route classique comme piste d’aviation.
Ce posé volontaire s’inscrit dans une tendance accrue au sein des forces européennes à s’entraîner au décollage et à l’atterrissage sur autoroutes. Les analystes y voient un regain d’intérêt pour les opérations « dispersées » suite à l’invasion russe en Ukraine. L’objectif est de permettre aux forces aériennes de fonctionner de manière plus indépendante, à distance des bases militaires fixes, qui représentent des cibles privilégiées pour l’adversaire.
« Le but de ce concept est de compliquer la tâche à l’ennemi qui voudrait abattre nos avions au sol », a expliqué le major-général Rolf Folland, chef de la Royal Norwegian Air Force, au moment de l’atterrissage du F-35A. « Pour que cela fonctionne, nous devons recenser toutes les possibilités et les entraîner ».
Les forces aériennes suédoises et finlandaises pratiquent déjà ce type d’opérations depuis des routes, mais récemment, d’autres armées européennes manifestent un intérêt similaire.
Le pose et décollage sur route du F-35 norvégien a eu lieu dans le cadre de l’exercice multinational Baana, en Finlande, qui a aussi vu des Eurofighter Typhoon britanniques décoller et atterrir sur une route à piste unique, une expérience qualifiée par un pilote de « très intense ».
Le mois dernier, la force aérienne polonaise a également mené avec succès une série de décollages et d’atterrissages sur autoroute, mobilisant chasseurs, avions d’entraînement et de transport lors de l’exercice Route 604, dans la ville de Wielbark, au nord du pays.
Le vice-maréchal anglais Gary Waterfall, retraité de la Royal Air Force (RAF), souligne : « Dans les modèles suédois et finlandais, les forces possèdent une zone de base où se trouvent plusieurs pistes, routes et aérodromes. Ils peuvent ainsi se disperser, décoller d’un site, atterrir sur un autre, recharger les données, réarmer, et repartir très rapidement. »
Selon lui, « à l’ère des frappes de précision extrême, les opérations dispersées apportent une agilité essentielle lorsqu’une base est menacée ou que l’accès à l’espace aérien autour des bases est bloqué ».
L’analyste Justin Bronk, du Royal United Services Institute (RUSI) au Royaume-Uni, note que ces exercices ont aussi une portée symbolique vis-à-vis de l’Est : ils envoient un signal clair à la Russie que les forces aériennes européennes prennent des mesures sérieuses pour accroître la difficulté d’atteindre leurs infrastructures en cas de conflit majeur.
De même, Douglas Barrie, spécialiste du domaine aérospatial au sein de l’International Institute for Strategic Studies (IISS), souligne « l’aspect communication » de ces entraînements dans le cadre de l’OTAN, adressant à la Russie un avertissement : « Ne présumez pas que détruire nos bases principales rendra automatiquement nos forces aériennes inefficaces. Nous compliquons le choix de vos cibles. »
Ce constat est conforté par l’expérience ukrainienne, où la Russie a découvert que désactiver un terrain d’aviation ou les appareils qui y sont stationnés n’est pas une tâche aisée.
Pour Gary Waterfall, ces opérations dispersées ne garantissent pas qu’une attaque adverse soit nécessairement déjouée, mais elles modifient sensiblement la « feuille de route » des ennemis, rendant plus incertain le moment et l’opportunité d’une frappe.
Polonais et Suédois renforcent leur dispositif
Le major-général Ireneusz Nowak, inspecteur de la Force aérienne polonaise, rappelle que le conflit en Ukraine a démontré la nécessité pour les forces aériennes de pouvoir opérer loin de leurs bases habituelles.
L’exercice polonais Route 604 a mis à l’épreuve les équipages d’avions F-16, Su-22, MiG-29, M-346, M28, C295M et C-130 en simulant un scénario où une base traditionnelle devenait inaccessible. Ces appareils ont ainsi décollé et atterri sur une portion de route publique, temporairement fermée pour l’occasion.
Selon le général Nowak : « En Ukraine, on a vu que les bases aériennes sont les premières visées dans un conflit. Pour survivre à une opération défensive, nos forces doivent être capables de se disperser, d’où l’utilité des DOL (Drogowy Odcinek Lotniskowy) – des segments routiers aménagés pour servir de pistes alternatives. Le concept Agile Combat Employment (ACE) exige la préparation de plusieurs dizaines de sites comme ceux-ci sur l’ensemble du territoire. »
Lors de cet exercice, les plus hauts pilotes polonais ont été les premiers à opérer sur la route, pour donner l’exemple et démontrer un leadership direct sur le terrain.
Plus de 40 pilotes ont été formés aux opérations sur voies publiques, tandis que les défenses antiaériennes s’exerçaient à protéger ces avions contre des attaques simulées. Les systèmes Pilica VSHORAD ont, par exemple, affronté des MiG-29 Fulcrum jouant le rôle d’« agresseurs », ainsi que des menaces telles que drones, UCAV Bayraktar TB2 et hélicoptères S-70i Black Hawk.
Pour l’an prochain, la Pologne prévoit d’effectuer des vols de nuit sur routes publiques et d’intégrer les nouveaux avions d’entraînement KAI FA-50GF dans ces scénarios.
Une tendance appelée à se généraliser
Le général Nowak souhaite que ce type d’exercices devienne annuel en Pologne et qu’ils soient réalisés en coopération avec les forces aériennes alliées de l’OTAN.
À plus long terme, une collaboration internationale plus poussée est attendue, notamment avec les pays scandinaves, qui bénéficient d’une vaste expérience en matière d’opérations dispersées. Des pilotes de diverses nations partenaires devraient être conviés à ces exercices pour s’adapter aux spécificités du terrain polonais.
Le lieutenant-général Wiesław Kukula, commandant général des forces armées polonaises, souligne cependant une contrainte majeure : « En temps de paix, interrompre les principales routes de transport serait problématique, et en temps de guerre, ces mêmes voies deviendraient des axes logistiques essentiels. Leur usage doit donc être optimisé sans entrave majeure, même temporaire. »
La modernisation des routes et la coopération internationale sur ces opérations dispersées s’inscrivent pleinement dans la logique de renforcement de la dissuasion face à la menace russe.
Gary Waterfall pointe l’urgence ressentie au sein de l’OTAN : « La Russie a tiré la sonnette d’alarme. C’est une bonne chose, car le jour où l’on ne voudra plus faire ces exercices sera précisément celui où l’on en aura le plus besoin. »
Globalement, Douglas Barrie résume cette évolution : « L’augmentation des opérations dispersées témoigne des réalités géopolitiques actuelles et de la relation tendue entre la Russie et l’Europe. On assiste à un renforcement de la résilience et de la capacité de survie des forces aériennes dans le cadre de l’OTAN, qui explore toutes les options possibles pour garantir sa sécurité. »