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L’incapacité des États-Unis à freiner le programme nucléaire de Téhéran après leur retrait de l’accord nucléaire de 2015 — visant à stopper l’accumulation par la République islamique de matières fissiles et à négocier un accord « plus long et plus solide » — impose à Washington une réévaluation de sa politique envers l’Iran. Cette nécessaire prise de conscience doit reconnaître que les États-Unis n’ont jamais pleinement mobilisé l’ensemble des leviers à leur disposition pour contenir les ambitions nucléaires iraniennes, tandis que les moyens utilisés — diplomatie, sanctions, et dans une moindre mesure menace militaire — s’avèrent aujourd’hui moins efficaces dans un contexte géopolitique en mutation.

Pour le moment, il est incertain que la diplomatie provisoire visant à obtenir des accords informels avec le leadership iranien, en l’absence d’un accord formel, parvienne à contraindre la République islamique à ralentir indéfiniment sa production de matière fissile en échange d’un assouplissement des sanctions sur ses exportations pétrolières. Par ailleurs, le conflit israélo-hamasien à Gaza va probablement monopoliser l’attention des décideurs américains pendant plusieurs mois. Pourtant, ceux-ci devront rester concentrés sur l’objectif d’arrêter la progression iranienne dans le domaine nucléaire, tout en menant un effort à long terme mobilisant un arsenal plus large que celui utilisé jusqu’à présent, afin d’influencer la perception à Téhéran des risques, coûts et utilité liés aux armes nucléaires. L’objectif essentiel est de dissuader l’Iran de fabriquer une bombe, le contraignant ainsi à repousser indéfiniment ce choix stratégique.

Étant donné l’absence d’obstacles techniques majeurs à la fabrication d’armes nucléaires par l’Iran, modeler son calcul de prolifération est essentiel pour influencer l’évolution de son programme nucléaire. Une « stratégie de façonnement » visant à éviter un Iran doté de l’arme nucléaire devrait en outre être un consensus presque unanime parmi les diverses tendances du débat politique – qu’elles soient pragmatiques, containment, ou favorables au changement de régime.

Des hypothèses dépassées dans la politique américaine

De nombreuses hypothèses sous-tendant les approches américaines, européennes et israéliennes face au programme nucléaire iranien sont désormais obsolètes. La position américaine (et dans une certaine mesure européenne) a été résumée par le secrétaire d’État Antony Blinken, déclarant que « la diplomatie est la meilleure façon de prévenir de manière vérifiable, efficace et durable l’acquisition d’une arme nucléaire par l’Iran », tout en précisant que si « l’Iran rejette cette voie, toutes les options restent sur la table ». Pourtant, Téhéran a à plusieurs reprises refusé des opportunités de négociation pour un accord plus robuste et il n’est pas avéré qu’une frappe militaire soit véritablement envisagée en dernier recours par un président américain.

En revanche, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu affirme que « la seule chose qui ait stoppé les nations hors-la-loi [comme l’Iran] de développer des armes nucléaires est une menace militaire crédible ou une action militaire effective… Mais plus on attend, plus cela devient difficile ». Toutefois, la crédibilité d’Israël s’est érodée, notamment parce qu’il n’a pas su faire respecter ses propres lignes rouges nucléaires ni anticiper adéquatement les conséquences du départ américain de l’accord de 2015 qu’il avait pourtant encouragé. Par ailleurs, s’en remettre à Israël pour gérer la menace iranienne n’est pas viable : la problématique est trop vaste pour qu’un seul pays y fasse face efficacement.

Les approches reposant sur un unique levier — la diplomatie pour les États-Unis et l’Europe, la menace militaire pour Israël — comportent le risque d’une politique fragile, exposée à un point de défaillance unique. Une approche holistique conjuguant tous les instruments du pouvoir national — sanctions, diplomatie, actions secrètes, menace militaire, activités d’influence — est plus susceptible de produire une politique de dissuasion et de retardement robuste et durable. Elle permettrait de façonner plus efficacement la perception qu’a Téhéran des risques et coûts liés aux armes nucléaires et de la dissuader d’en fabriquer une. Or, beaucoup d’outils classiques se révèlent aujourd’hui d’une utilité moindre.

Les sanctions : la capacité de Washington à cibler le secteur pétrolier iranien est limitée par la volonté d’éviter des chocs sur les prix mondiaux et de ménager la Chine, principal acheteur. Par ailleurs, l’économie iranienne, désormais plus autonome, résiste mieux aux sanctions. Les revenus issus des hydrocarbures représentent aujourd’hui une fraction de ceux d’il y a dix ans. Un retour à une politique de « pression maximale » serait vraisemblablement confronté à des représailles telles que des attaques sur les infrastructures pétrolières du Golfe, comme en 2019. Étant donné les préoccupations liées à d’autres crises (Ukraine, tensions sino-américaines), toute administration américaine cherchera à limiter son engagement au Moyen-Orient.

L’isolement diplomatique : bien que Téhéran aspire à un rôle de leader régional et mondial, il ne pourrait l’atteindre s’il restait isolé diplomatiquement. Pour éviter les sanctions internationales et limiter son isolement, l’Iran a souvent promis plus de transparence aux inspecteurs de l’ONU et accepté des compromis (2013 et 2015). Toutefois, ses liens avec l’Europe se sont dégradés, aggravés par ses activités terroristes sur le territoire européen, sa répression violente des protestations pour les droits des femmes, et son soutien militaire à la Russie dans la guerre en Ukraine.

Dans un monde multipolaire, les partenariats renforcés avec la Russie et la Chine offrent à l’Iran de nouvelles opportunités. Ces alliés, opposés à l’« hégémonie » américaine, représentent presque la moitié de la population mondiale. Même si Téhéran ne bénéficie pas d’un soutien fiable d’une grande puissance, il ne craint plus d’être totalement isolé.

Les actions secrètes et sabotage : ces opérations permettent de retarder les progrès iraniens, mais elles ne peuvent stopper un État déterminé. Les sabotages menés par Israël ont ralenti mais pas empêché l’avancée nucléaire iranienne. Certaines actions israéliennes récentes auraient même pu accélérer les efforts de Téhéran. Sans menace militaire crédible, ces actes restent limités en effet.

La frappe militaire préventive : les États-Unis ont suggéré, et Israël a exprimé sa volonté d’employer la force pour empêcher l’Iran d’obtenir l’arme nucléaire. Pourtant, une attaque pourrait s’avérer inefficace si, d’ici là, l’Iran durcit et disperse ses installations nucléaires au point de les mettre hors de portée des armes conventionnelles. De plus, des crises régionales et la puissance croissante des missiles et drones iraniens rendent une action militaire coûteuse et risquée. L’intelligence occidentale, bien que pénétrant le programme iranien, pourrait aussi se tarir. Enfin, même si une frappe demeure possible, ses effets à long terme sont limités : l’Iran pourrait reconstruire en secret ou abandonner sa stratégie progressive pour aller directement à la bombe, exigeant des frappes répétées.

Face à ce dilemme, Israël devra maximiser les dégâts sans déclencher un conflit généralisé, tandis que l’Iran cherchera à riposter suffisamment pour dissuader sans provoquer d’escalade. L’instabilité politique actuelle en Israël et en Iran conduit à une retenue momentanée, même si l’impact du conflit à Gaza sur Téhéran reste incertain.

La stratégie de couverture et le calcul de prolifération iranien

Depuis les années 1980, l’Iran a progressivement développé une stratégie prudente de couverture nucléaire, conservant la capacité d’accéder à l’arme tout en maîtrisant les risques. Après avoir ralenti son programme en 2003 face à la menace américaine post-invasion de l’Irak, Téhéran a opté pour une approche de « go-slow », interrompant ou reculant temporairement certains volets pour éviter la condamnation internationale et obtenir des allègements de sanctions. Ce positionnement l’a placé en état de « seuil nucléaire », bénéficiant d’avantages sans les risques liés à une arme effective.

Téhéran doit aussi gérer les risques d’espionnage et d’attaques, accumulant une importante réserve de matière fissile pour pallier une éventuelle frappe militaire. Les défis techniques liés à la fabrication d’une bombe nucléaire opérationnelle demeurent : une bombe volumineuse pour transport aérien pourrait nécessiter six mois, une version plus compacte destinée à un missile 18 à 24 mois. Ce délai crée une fenêtre de vulnérabilité qu’il faudra traverser avec prudence, favorisant une progression lente et discrète afin d’éviter de provoquer une réaction militaire.

Ces dilemmes offrent aux États-Unis et à leurs alliés la possibilité d’influencer le calcul de Téhéran en amplifiant ses craintes quant aux risques militaires et stratégiques de la nucléarisation, incitant ainsi l’Iran à continuer de retarder sa décision.

Renforcer les inquiétudes relatives aux risques, coûts et utilité des armes nucléaires

Les partenaires occidentaux ont traditionnellement misé sur des « grosses menaces » — sanctions économiques et isolement diplomatique — qu’ils doivent continuer d’exploiter mais en les complétant par des moyens « plus subtils », tels que des activités d’influence cyber et informationnelles, ainsi qu’une signalisation militaire plus affirmée. Cette combinaison viserait à nourrir l’incertitude dans l’esprit des décideurs iraniens et à favoriser leur retenue.

Plusieurs thèmes stratégiques doivent être soulignés :

  • Les armes nucléaires, un double tranchant : Les dirigeants iraniens doivent considérer les dangers liés à la protection de leurs installations et scientifiques, exposés aux assassinats et sabotages. Le risque que des armes tombent entre de mauvaises mains ou soient utilisées sans contrôle pourrait déstabiliser le régime.
  • Instabilité en situation de crise : Les missiles nucléaires à courte portée exacerberaient les risques de malentendus et de décisions précipitées, augmentant le péril d’une escalade nucléaire lors d’un conflit.
  • Vulnérabilités du territoire iranien : Avec une population majoritairement urbaine et une concentration d’institutions et industries en zone métropolitaine, l’Iran est particulièrement exposé aux conséquences catastrophiques d’une frappe nucléaire.
  • Cascade régionale de prolifération : Le programme nucléaire iranien pousse déjà des États voisins à développer des capacités nucléaires civiles, pouvant favoriser une course aux armements dans la région, ce qui pourrait paradoxalement menacer la sécurité même de l’Iran.
  • Utilité militiare contestée : Le leadership iranien, dont le guide suprême Khamenei, doute parfois du rôle stabilisateur des armes nucléaires et mise davantage sur ses forces conventionnelles croissantes, ce qui justifie sa stratégie prudente.

De plus, rien n’indique que l’arme nucléaire soit perçue comme essentielle à la survie du régime, comme le montrent les concessions faites lors des accords internationaux précédents, même après la contestation populaire de 2009.

La menace militaire et l’incertitude américaine

La crainte d’une action militaire américaine dans les années 2000 et les menaces israéliennes ont conduit l’Iran à adopter sa stratégie prudente. Toutefois, la volonté américaine de s’engager militairement apparaît aujourd’hui limitée, ses démonstrations de force se bornant souvent à des exercices ou déploiements sans suivi opérationnel. Cette ambivalence a progressivement diminué les craintes de Téhéran, d’autant que l’administration actuelle s’efforce d’éviter de nouvelles confrontations majeures au Moyen-Orient.

Cependant, depuis début 2023, les États-Unis ont renforcé leur coopération militaire avec Israël et accru leur présence dans le Golfe, déployant notamment des avions de combat F-35, des bombardiers et des bâtiments de guerre. Ces actions visent à dissuader Téhéran tout en témoignant de la possibilité d’une intervention militaire contre son programme nucléaire.

Dans le même temps, les États-Unis ont riposté à des attaques pro-iraniennes en Syrie et empêché des tentatives iraniennes de saisir des navires dans le Golfe. Face à la guerre à Gaza, Washington a envoyé deux groupes aéronavals en Méditerranée orientale pour renforcer sa présence. Ces gestes veulent signaler à la République islamique que toute tentative d’« éclatement » nucléaire ne sera pas sans conséquences.

Le leadership iranien est conscient de l’histoire des interventions américaines au Moyen-Orient et s’interroge sur la réaction de l’administration Biden à d’éventuelles provocations. Dans ce contexte, le récent discours du président américain après une attaque terroriste majeure de Hamas pourrait annoncer un changement de doctrine, où Washington s’impliquerait davantage.

Maintenir la stratégie de couverture

La décision de l’Iran d’élargir son arsenal nucléaire ou de continuer à hedger dépendra largement de la manière dont Washington et ses alliés influencent son évaluation quant à la probabilité d’être démasqué, d’une réponse militaire américaine ou israélienne, et des coûts liés à l’arme nucléaire. La prudence manifeste du guide suprême suggère que de faibles ajustements politiques, adaptés à sa peur du risque et à un contexte paranoïaque politique, pourraient influer significativement sur la trajectoire du programme nucléaire iranien.

Il est indispensable que les États-Unis et leurs partenaires mobilisent l’ensemble des instruments à leur disposition pour façonner le calcul de Téhéran dans une optique de dissuasion, de prévention et de report, afin de « maintenir le hedger dans sa prudence » et de continuer à repousser l’horizon d’un Iran nucléaire.

Michael Eisenstadt est chercheur Kahn Fellow et directeur du programme Études militaires et de sécurité à The Washington Institute for Near East Policy. Cet article s’appuie en partie sur son ouvrage Iran’s Nuclear Hedging Strategy: Shaping the Islamic Republic’s Proliferation Calculus (Washington Institute/Rowman & Littlefield, 2022).