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Les pertes russes en Ukraine continuent de s’accroître, mais l’esprit de sacrifice demeure un élément fondamental de l’identité nationale russe. Ce paradoxe explique en partie la persistance de l’effort militaire malgré les lourdes pertes humaines.

Un rapport récent des services de renseignement britanniques, publié par le ministère de la Défense, souligne l’ampleur des pertes subies par les forces russes lors de leur tentative de prise de la ville d’Avdiivka, dans la région de Donetsk. Ce rapport illustre clairement que le conflit en Ukraine est désormais une guerre d’usure, où les combats incessants se traduisent par un épuisement progressif des forces engagées.

Les opérations russes dans l’est de l’Ukraine ont causé d’importantes pertes en personnel, fragilisant progressivement leur capacité offensive. En Occident, beaucoup estiment que chaque territoire repris par l’armée ukrainienne rapproche Moscou d’une défaite militaire et l’Europe d’une paix durable. Pourtant, la Russie a su s’adapter à ces chocs successifs. En août dernier, le bilan officiel faisait état d’environ 120 000 morts dans les rangs russes, un chiffre qui n’a cessé d’augmenter.

Avec la montée du nombre de victimes, la capacité à renouveler les effectifs devient aussi cruciale que la modernisation des équipements ou l’amélioration technologique. Malgré un exode massif des jeunes hommes tentant d’échapper à la mobilisation, la Russie affirme pouvoir encore puiser dans un large réservoir de recrutement, sans avoir officiellement instauré une conscription générale, même si ces affirmations sont contestées par d’autres sources.

La véritable interrogation demeure sur le seuil de pertes humaines que Vladimir Poutine peut supporter tout en maintenant le soutien populaire. En Russie, le sacrifice militaire porte une charge symbolique particulière, profondément enracinée dans la construction de l’identité nationale.

L’histoire russe est marquée par un long héritage de souffrances collectives et de pertes tragiques. Les traumatismes subis lors de la Seconde Guerre mondiale et lors de l’intervention en Afghanistan, suivis par la crise identitaire provoquée par la dissolution de l’Union soviétique en 1991, ont façonné le caractère national russe actuel. Ce sentiment d’une « perte d’empire » a motivé les actions expansionnistes de Poutine, notamment en Géorgie et en Ukraine.

Un sacrifice patriotique

À la différence des sociétés occidentales, où le nombre de victimes conduit souvent à des remises en cause politiques, la Russie entretient une conception distincte du sacrifice militaire. Tandis que l’Occident libéral valorise l’individu et ses droits, la Russie se définit par un système collectiviste où l’abnégation individuelle sert avant tout le destin national.

Dans l’iconographie soviétique, les représentations de soldats blessés, mais toujours vaillants, étaient courantes, incarnant la fierté nationale et la supériorité. L’affiche Pour la patrie ! (1942) d’Aleksei Kokorekin en est un exemple marquant, exposant un soldat grièvement blessé combattant sans faiblir, symbole de la résilience et de l’héroïsme soviétiques.

Cette association entre la douleur physique et la grandeur nationale illustre la mentalité qui valorise la souffrance comme une forme de prestige et de sacrifice noble.

Une spiritualité du sacrifice

Cette vision a imprégné la conscience collective russe et éclaire la manière dont la population interprète encore aujourd’hui le prix du combat. Dans son ouvrage Zinky Boys (1990), liée à son enquête auprès de vétérans de la guerre d’Afghanistan, la lauréate du prix Nobel Svetlana Aleksievitch rapporte cette phrase d’un soldat : « La guerre est une expérience spirituelle. » Il évoque ainsi l’abnégation de l’Armée rouge pendant la Seconde Guerre mondiale.

Cette dimension spirituelle s’inscrit dans le discours religieux russe. En septembre 2022, le patriarche Kirill, chef de l’Église orthodoxe russe, encourageait les mobilisés en ces termes :

« Si une personne meurt en accomplissant ce devoir [la guerre], elle commet sans doute un sacrifice. Elle se sacrifie pour les autres. Ce sacrifice purifie de tous les péchés que la personne a pu commettre. »

Par cette déclaration, l’abnégation du combattant russe est assimilée à un acte transcendental, quasi religieux, comparable au sacrifice du Christ, capable d’excuser toute faute individuelle. Cette référence historique à une forme de masochisme religieux, qui remonte aux origines de la Russie chrétienne, contribue à expliquer l’acceptation culturelle de la souffrance et de la perte.

Un martyre au service de la nation

Pour comprendre la guerre en Ukraine, il est indispensable de saisir cette logique profonde qui gouverne la réaction russe face aux pertes humaines. Vladimir Poutine s’appuie sur un imaginaire puissant mêlant spiritualité orthodoxe et mythologie soviétique autour du sacrifice.

Dans ce contexte, le corps du soldat mort au combat devient le symbole d’une alliance entre politique et religion, moteur de la psychologie nationale. La mort sur le champ de bataille est perçue pour certains comme une étape vers la restauration du prestige perdu de la Russie.

Pour une partie de la société russe, ce choc traumatique ne conduit pas à l’abandon, mais au contraire à une forme de martyre glorifié, légitimant la poursuite des hostilités malgré un lourd tribut humain.