En septembre 2019, l’ayatollah Ahmad Alamolhoda, imam des prières du vendredi à Mashhad et représentant du Guide suprême iranien Ali Khamenei dans la ville, évoquait le décalage entre la position géostratégique actuelle de l’Iran et celle des années 1980 : « Il y a 39 ans, [les Irakiens] ont lancé des attaques depuis nos frontières ouest et sud-ouest. En quelques jours, 1 500 km de notre pays étaient confrontés à l’agression ennemie », déclarait-il. « Mais aujourd’hui, l’Iran englobe bien plus que ses frontières physiques. La mobilisation populaire irakienne, Ansarullah [les Houthis] au Yémen, le Front national syrien, le Jihad islamique palestinien, le Hamas en Palestine et le Hezbollah au Liban représentent tous l’Iran. » L’attaque d’envergure du Hamas contre Israël a ravivé les interrogations sur l’implication iranienne dans le front palestinien, ses relations avec ses partenaires palestiniens, ainsi que sur le risque d’une escalade du conflit israélo-palestinien à Gaza en une guerre régionale dirigée par Téhéran.
Si la question de l’implication directe de l’Iran dans l’exécution de l’attaque du Hamas reste ouverte, la guerre à Gaza constitue le premier test majeur de la coopération entre les composantes de « l’Axe de la Résistance ». À ce stade, il semble qu’Iran n’ait aucun intérêt à étendre le conflit à une confrontation sur plusieurs fronts en dirigeant massivement le Hezbollah contre le territoire israélien. L’hésitation des autorités iraniennes s’explique selon moi par la dissuasion israélienne : les dirigeants israéliens ont clairement fait savoir qu’ils riposteraient avec une force écrasante contre des cibles du Hezbollah. Les États-Unis ont également signalé qu’ils intensifieraient leur implication dans le conflit, faisant peser sur Téhéran la menace de coûts militaires potentiellement inacceptables.
Cependant, la prolongation de la campagne à Gaza, une invasion terrestre israélienne, et surtout un succès militaire d’Israël mettant en péril la survie même du Hamas et sa capacité à contrôler effectivement la bande de Gaza, poseront à la direction iranienne un dilemme complexe : renoncer à élargir la guerre et permettre à Israël d’atteindre ses objectifs de fin du pouvoir du Hamas à Gaza, ce qui pourrait fragiliser le récit iranien de la « convergence des fronts », ou mettre en danger les capacités stratégiques de son allié libanais, le Hezbollah. Plus la guerre à Gaza sera longue et dure, plus la probabilité que l’Iran prenne une décision menant à une escalade régionale s’accroît.
Ce n’est pas la première fois que des questions sont soulevées quant au degré de coordination entre les différents éléments du « Front de la Résistance » dirigé par la République islamique d’Iran. En avril 2023, une escalade avait eu lieu sur l’Esplanade des Mosquées à l’occasion de la fête juive de la Pâque. Cet événement multi-arènes a engendré terreur et violences à Jérusalem, attaques contre les routes et colonies israéliennes en Cisjordanie, tirs de roquettes et missiles sol-air portables depuis Gaza, ainsi que des tirs depuis le sud du Liban et le plateau du Golan en Syrie. Le Hamas avait aggravé la situation à Gaza, tandis qu’au Liban et sur le Golan, le Corps des Gardiens de la Révolution islamique (CGRI) iranien et le Hezbollah libanais ont joué un rôle central. Des rapports de presse libanais ont révélé que Esmail Qaani, commandant des forces Qods dans le CGRI, s’était rendu au Liban début avril pour rencontrer des responsables du Hezbollah, du Hamas, du Jihad islamique palestinien et d’autres milices soutenues par l’Iran, et que la décision de lancer des dizaines de roquettes depuis le sud du Liban contre Israël le 6 avril 2023 avait été prise lors de cette réunion.
Bien que le déclencheur de cette escalade ne soit pas directement lié à l’Iran, ses proxys ont saisi l’opportunité pour établir un équilibre de dissuasion vis-à-vis d’Israël, sur la base d’une coordination préalable et ancienne entre les membres de l’Axe de la Résistance. Cette coordination préliminaire se reflétait notamment dans les visites à Beyrouth du chef du bureau politique du Hamas, Ismaïl Haniyeh, et du secrétaire général du Jihad islamique palestinien, Ziad al Nakhalah, pour rencontrer le leader du Hezbollah Hassan Nasrallah, ainsi que la venue d’Esmail Qaani quelques jours avant l’escalade. Bien que les événements ne se soient pas nécessairement déroulés selon une initiative iranienne directe, ils ont été accueillis favorablement par Téhéran comme une confirmation de la « convergence des fronts », ouvrant la voie à une expansion d’un éventuel conflit futur avec Israël vers une confrontation multi-fronts.
Iran et Hamas : alliés solides, contrôle limité
Le Hamas bénéficie d’un soutien conséquent de l’Iran, notamment en armes, technologies, savoir-faire et entraînement, ce qui lui permet de mener des attaques contre Israël. La République islamique considère les organisations palestiniennes, Hamas et Jihad islamique palestinien, comme des piliers essentiels dans l’arène palestinienne. Le gouvernement iranien utilise ces deux groupes pour poursuivre ses objectifs régionaux, en particulier vis-à-vis d’Israël. Sous l’impulsion des forces Qods, l’aide iranienne inclut la fourniture d’armes, une assistance technique et opérationnelle (notamment pour la fabrication d’armes artisanales), la formation, ainsi que le transfert de fonds de plusieurs dizaines de millions de dollars par an destinés aux opérations en cours. Parmi ces deux groupes, la relation avec le Jihad islamique palestinien est la plus étroite. Bien qu’il s’agisse d’une organisation sunnite, elle a maintenu des liens idéologiques profonds avec l’Iran. En outre, son manque de ressources financières et d’un réseau important de services sociaux communautaires, à la différence du Hamas, la rend plus dépendante de l’aide iranienne.
Le Hamas, organisation plus importante et établie, entretient un attachement idéologique plus lâche à l’Iran. Disposant de ressources financières plus importantes et diversifiées, il dépend moins de l’Iran. Au fil des années, Hamas a adopté une posture plus indépendante, engendrant par le passé des crises avec la République islamique, notamment du fait de son soutien à l’opposition syrienne contre le régime Assad dès le déclenchement de la guerre civile en 2011, ou de son soutien à l’Arabie saoudite après l’intervention saoudienne au Yémen en mars 2015, ce qui a provoqué des tensions temporaires entre l’Iran et le Hamas. Globalement, les liens entre l’Iran et ses proxys régionaux, y compris le Hamas, ainsi que la tension entre leur allégeance idéologique et politique à Téhéran d’une part et leurs intérêts propres d’autre part, conditionnent largement la nature du réseau des proxys iraniens. Ce réseau fonctionne davantage comme un système décentralisé et interconnecté fondé sur des intérêts partagés et une vision idéologique commune, plutôt que comme une hiérarchie avec un commandement iranien strict et direct. Dans les dernières années, et notamment après l’assassinat du commandant des forces Qods, Qassem Soleimani, en janvier 2020, et la réduction des opérations militaires confiées aux proxys en Syrie et en Irak, l’Iran a géré ce réseau de manière plus décentralisée, tout en conservant une influence significative.
La prise de contrôle continue par le Hamas de la bande de Gaza depuis juin 2007 a poussé l’organisation à un accroissement rapide de ses capacités militaires, nécessaire pour poursuivre sa stratégie offensive contre Israël, où les roquettes sont devenues un outil central inspiré par le succès du Hezbollah durant la Seconde guerre du Liban en 2006. L’Iran avait un intérêt stratégique clair à renforcer la position du Hamas à Gaza, lui permettant de mener une lutte armée sur la frontière sud d’Israël tout en établissant la menace du Hezbollah à la frontière nord. La résolution du conflit syrien ainsi que la nomination d’Ismaïl Haniyeh au poste de chef du bureau politique du Hamas et de Yahya Sinwar comme leader de Hamas à Gaza en mai 2017 ont contribué à l’amélioration des relations entre l’Iran et Hamas. Ces dernières années, des hauts responsables iraniens, notamment le Guide suprême Khamenei, ont souligné la nécessité d’étendre la « résistance palestinienne » de la bande de Gaza à la Cisjordanie, où le Hamas ne contrôle pas la situation. Plusieurs déclarations iraniennes sur des développements en Cisjordanie coïncident aussi avec des révélations israéliennes faisant état d’une activité iranienne croissante sur ce territoire, comprenant des tentatives de mise en place d’infrastructures de renseignement iraniennes, la création de réseaux terroristes déguisés en organisations civiles, et le transport d’explosifs à l’aide de drones.
La relation complexe entre l’Iran et le Hamas impose de distinguer entre le soutien iranien à l’organisation et la coordination opérationnelle directe. Le récent assaut du 7 octobre était une action du Hamas motivée par ses intérêts propres découlant de la réalité palestinienne, visant à renforcer les objectifs du mouvement, lesquels correspondent également à ceux de l’Iran, notamment remettre la question palestinienne à l’ordre du jour régional et international, et contrecarrer les efforts de normalisation entre Israël et l’Arabie saoudite. Cette analyse est confirmée par le porte-parole des Forces de défense israéliennes, le général de brigade Daniel Hagari, qui déclarait : « L’Iran est un acteur majeur, mais nous ne pouvons pas encore dire s’il a participé à la planification ou à l’entraînement. » De même, le porte-parole de la sécurité nationale de la Maison-Blanche, John Kirby, soulignait que « l’Iran a longtemps soutenu le Hamas et d’autres réseaux terroristes dans la région avec des ressources et des capacités de formation », mais précisait qu’en termes de preuves concernant cette attaque précise, « non, nous n’en avons pas ».
Iran, Israël et la menace de la « convergence des fronts »
Depuis des années, l’analyse dominante en Israël est que l’Iran n’a pas intérêt à une confrontation directe avec Israël, ni à compromettre le Hezbollah au bénéfice des Palestiniens. D’après cette vision, l’Iran considère son allié libanais comme un outil stratégique pour contrer une éventuelle attaque israélienne sur ses installations nucléaires. L’Iran a transformé le Hezbollah en une force militaire redoutable, capable de constituer un front crédible contre Israël, fournissant des dizaines de milliers de missiles avancés, dont des munitions de précision, couvrant aujourd’hui une large partie du territoire israélien. Le but est de positionner le Hezbollah en tant que dissuasion face à Israël, particulièrement si ce dernier devait frapper les infrastructures nucléaires iraniennes.
Le degré de disposition de l’Iran à risquer des intérêts vitaux, en intervenant directement dans le conflit au profit des Palestiniens, reste une interrogation en Israël. Toutefois, plusieurs évolutions récentes pourraient remettre en question cette hypothèse. D’abord, la guerre à Gaza pourrait transformer la situation non seulement à Gaza mais dans l’ensemble du Moyen-Orient, nécessitant une implication accrue de l’Iran et de ses proxys, sous la conduite du Hezbollah. Depuis le début de la guerre, les activités du Hezbollah visant à défier Israël sur un autre front ont augmenté. Toutefois, pour le moment, l’organisation semble, probablement en coordination avec l’Iran, se limiter à des actions restreintes, soulignant son engagement envers la cause palestinienne et son intention de respecter les règles d’engagement établies avec Israël. Le Hezbollah n’a pas mobilisé la majeure partie de ses forces, notamment son impressionnant arsenal de plus de 100 000 roquettes et missiles. Cette retenue tient compte de la situation interne au Liban, de la mobilisation importante des Forces de défense israéliennes dans le nord, ainsi que de l’attitude claire des États-Unis, qui soutiennent Israël. L’intervention militaire américaine comprend la présence de deux porte-avions dans la Méditerranée orientale, apparemment destinée à dissuader le Hezbollah et l’Iran de rejoindre la campagne contre Israël.
Cependant, la guerre en cours pourrait représenter une menace sérieuse pour l’existence même du Hamas, en particulier pour sa direction, ses capacités militaires et son contrôle sur Gaza. Ce défi pourrait priver l’Iran d’un allié stratégique de premier plan contre Israël, et l’amener à passer d’une phase d’assistance, de soutien et de coordination avec le Hamas à une implication directe plus forte, de préférence via le Hezbollah. Lors de sa récente visite au Liban, le ministre iranien des Affaires étrangères, Hossein-Amir Abdollahian, a mis en garde : « La perpétration continue de crimes de guerre contre les Palestiniens à Gaza déclenchera sans aucun doute une réponse collective de l’axe de la résistance. »
Par ailleurs, l’implication iranienne dans l’arène palestinienne a connu une montée ces dernières années, profitant de la dégradation du conflit avec Israël et des événements survenus à Gaza, en Cisjordanie et à Jérusalem-Est. L’hostilité viscérale de la République islamique à l’égard d’Israël est un pilier fondamental de sa politique étrangère depuis la révolution islamique de 1979. Depuis la création du régime, les dirigeants iraniens ont constamment réaffirmé la nécessité d’éliminer Israël. Quelques jours avant l’opération du Hamas, Khamenei rappelait lors d’un discours à des officiels et ambassadeurs de pays musulmans que la question palestinienne était « la priorité pour le monde musulman. » Il qualifiait le « régime sioniste » de « cancer » destiné à être éliminé par les Palestiniens et les forces de résistance dans la région, ajoutant que les pays musulmans normalisant leurs relations avec Israël « misaient sur un cheval perdant », car le mouvement palestinien est plus vivant et actif que jamais, tandis que le « régime oppresseur » déclinait et était au bord de la disparition.
Bien que cette hostilité fondamentale à Israël remonte à 1979, la perception mutuelle d’une menace a commencé à s’accentuer dans les années 1990. Dans les années 1980, le sentiment dominant en Iran était que la grande victoire sur Jérusalem ne pouvait être remportée qu’après la moindre victoire contre Saddam Hussein. Les dirigeants iraniens voyaient « la route vers Jérusalem passer par Karbala » et considéraient la lutte contre l’Irak comme prioritaire.
Alors que le conflit entre les deux pays devenait plus direct, le sentiment de menace iranien s’intensifiait. Israël a baptisé cette stratégie « la tête de serpent », visant à affaiblir le régime iranien par des moyens économiques, cybernétiques ainsi que des actions visibles et occultes. Israël a mis en œuvre cette doctrine en menant des opérations clandestines contre le programme nucléaire iranien et en frappant des cibles iraniennes liées à la région. Cette campagne a renforcé l’inquiétude iranienne, la direction décidant d’améliorer sa réponse en s’appuyant davantage sur ses organisations proxies, développant des systèmes militaires plus performants et en installant des infrastructures militaires à proximité des frontières israéliennes. Aux yeux de l’Iran, Israël est l’agresseur cherchant à changer les règles du jeu et l’équilibre de la dissuasion, pas seulement sur la question nucléaire. Le chef de la Direction du renseignement militaire des Forces de défense israéliennes, Aharon Haliva, a reconnu explicitement qu’Israël s’était placé au cœur des tensions avec l’Iran, passant d’un acteur périphérique à principal. Selon lui, les attaques attribuées à Israël sur le sol iranien ont contraint Téhéran à considérer Israël comme son ennemi numéro un. Il est donc possible que la direction iranienne accepte désormais de payer un prix plus élevé en s’impliquant davantage dans le conflit israélo-palestinien, ne se contentant plus de combattre jusqu’à la dernière goutte du sang palestinien.
Les progrès dans le programme nucléaire iranien pourraient aussi influencer la volonté de Téhéran d’intensifier son engagement, notamment via le Hezbollah, dans une campagne potentielle contre Israël. Les avancées majeures du programme iranien, surtout depuis la sortie des États-Unis de l’accord nucléaire en mai 2018, ont placé l’Iran « au seuil de l’arme nucléaire ». Actuellement, l’Iran ne semble pas préoccupé par une frappe militaire israélienne sur ses installations nucléaires, sauf dans un scénario – peu probable à ce stade – d’une décision iranienne de rupture nucléaire complète. Par conséquent, Téhéran pourrait estimer que l’usage du Hezbollah ne constitue plus un gaspillage de capacités, mais un moyen justifié pour faire progresser sa vision stratégique à un moment historique opportun.
Conclusion
Le risque que le conflit israélo-palestinien s’étende de Gaza à d’autres fronts augmente considérablement avec l’escalade de la guerre. Une implication militaire directe d’Iran demeure toutefois très improbable. Le pays privilégie toujours le recours à ses proxies même s’il a démontré ces dernières années une propension croissante à mener des opérations offensives directes contre Israël depuis la Syrie à l’aide de drones et roquettes. Si les intérêts de l’Iran et du Hezbollah restent orientés vers l’évitement d’une confrontation totale, la probabilité d’une convergence des fronts contre Israël grandit, impliquant Hamas depuis Gaza, Hezbollah depuis le Liban, et potentiellement des milices pro-iraniennes en Syrie, Irak et Yémen. Cette réalité oblige Israël à décider s’il est opportun ou non de profiter de la situation actuelle pour mener une frappe préemptive contre le Hezbollah, ce qui changerait radicalement la donne au Moyen-Orient, à Gaza et au Liban. Si l’armée israélienne s’est préparée à une éventuelle campagne multi-fronts ces dernières années, diviser les efforts militaires entre le nord et le sud pourrait compromettre l’action principale contre le Hamas ainsi que les chances d’atteindre les objectifs stratégiques contre les deux adversaires.
Malheureusement, cette décision ne dépend pas seulement d’Israël, car elle confronterait aussi l’Iran à un dilemme majeur. D’un côté, la non-intervention active permettrait à Israël de concentrer ses efforts contre le Hamas dans Gaza et de porter un coup fatal à ses capacités, tout en invalidant la narration iranienne de la « convergence des fronts ». De l’autre, une implication active via une entrée en guerre totale du Hezbollah face à Israël pourrait mettre en péril les capacités du principal allié stratégique de l’Iran. Plus la guerre s’enlise et se durcit, plus il sera difficile pour l’Iran d’éviter une décision engageant une ouverture d’un nouveau front contre Israël.
Dr Raz Zimmt est chercheur associé à l’Institut des Études de Sécurité Nationale et au Centre d’Études Iraniennes de l’Université de Tel Aviv. Il est également un spécialiste de longue date de l’Iran dans les Forces de défense israéliennes.