La pandémie de COVID-19 a ravivé le débat sur la raison pour laquelle les armes biologiques ne devraient jamais être utilisées. Les acteurs internationaux manifestent un intérêt renouvelé envers la menace bioterroriste, avec une attention particulière portée à la prévention et à la stigmatisation de cette menace comme enjeu prioritaire. La guerre biologique occupe désormais une place plus importante que jamais dans l’agenda politique mondial.
Ce regain d’attention s’est souvent concentré sur le tabou entourant les armes biologiques. Ce tabou repose sur l’idée que ces armes sont tellement répugnantes, immorales et inacceptables que les acteurs ne les utiliseraient pas. Jusqu’à présent, ce tabou avait souvent été considéré comme faible et peu pertinent pour la sécurité des États ou internationale. Certains experts l’avaient même qualifié de « méthode potentiellement dangereuse » pour le contrôle des armements biologiques.
Toutefois, ce tabou connaît un renouveau depuis la crise sanitaire du COVID-19. La pandémie a mis en lumière une nouvelle dimension de la destructivité possible de la violence biologique. Elle a donc renforcé ce tabou et soutenu une approche renouvelée de la prévention des guerres biologiques, avec ce tabou comme principe central. Ce changement de perception a des conséquences majeures, tant sur la compréhension des attitudes des acteurs envers les armes biologiques que sur les méthodes de leur interdiction. Le tabou influence désormais la politique liée aux armes biologiques, s’éloignant des méthodes traditionnelles de contrôle des armements.
Le tabou
L’Organisation mondiale de la santé définit les armes biologiques comme des « microorganismes tels que virus, bactéries ou champignons, ou des substances toxiques produites par des organismes vivants, utilisées délibérément pour causer maladies et décès chez l’homme, les animaux ou les végétaux ». La guerre biologique ne fait pas partie des stratégies militaires normales des États. Même lorsqu’un État a envisagé son usage stratégique, il l’a rarement mis en œuvre, à de rares exceptions près comme le programme japonais pendant la Seconde Guerre mondiale.
Certaines analyses expliquent la non-utilisation par un manque d’utilité militaire. Les armes biologiques sont difficiles à fabriquer et encore plus compliquées à contrôler. Les agents contagieux posent un problème particulier car la maladie peut se propager involontairement et à grande échelle, y compris contre l’attaquant lui-même, phénomène connu sous le nom d’« effet boomerang ». La crainte d’une riposte équivalente est également citée comme motif de dissuasion.
Cependant, ces explications occultent l’influence réelle du tabou. Ce dernier repose sur le rejet éthique et émotionnel de la guerre biologique qui guide la construction des politiques de sécurité. Il crée une interdiction normative forte menant au refus et à la non-utilisation des armes biologiques. Des tabous existent aussi pour d’autres armes de destruction massive, comme les armes nucléaires et chimiques, mais le tabou relatif aux armes biologiques a été moins étudié en profondeur. Il est souvent confondu avec celui des armes chimiques, or ces deux catégories d’armes présentent des caractéristiques distinctes qu’il faut prendre en compte.
Les armes biologiques sont taboues car elles sont susceptibles de provoquer des morts massives de manière répugnante. Comme le souligne Al Mauroni, la guerre biologique est perçue comme une « manière sale de combattre ». La contamination intentionnelle fait émerger une peur viscérale du corps souillé. Le traumatisme engendré ne se limite pas au physique mais affecte aussi profondément le psychisme, d’où l’appellation d’armes de terreur. À cet égard, la célèbre formule de Mahatma Gandhi prend tout son sens : « La peur de la maladie tue plus d’hommes que la maladie elle-même ».
Ce tabou tient aussi à la nature invisible et invasive des armes biologiques. Contrairement aux armes conventionnelles, la contamination ne peut être évitée ou fuie : la cible porte en elle-même le risque infectieux. La contagion aggrave encore la perception d’indiscrimination et d’immoralité des armes biologiques, bien que ce ne soit pas toujours vrai (par exemple, l’anthrax n’est pas contagieux, tandis que certains armes conventionnelles comme les mines terrestres peuvent être non discriminantes).
Cette stigmatisation se reflète dans des traités internationaux tels que le Protocole de Genève de 1925 ou la Convention sur les armes biologiques de 1972. Cette dernière qualifie les armes biologiques de « répugnantes à la conscience de l’humanité ». Lors de la négociation, les délégations ont explicitement cherché à formaliser ce tabou. James Leonard, ambassadeur américain à l’ONU à l’époque, indiquait que la ratification visait à inscrire ce tabou dans la loi.
COVID-19 et le renforcement du tabou
Le pouvoir normatif du tabou a parfois été remis en question, notamment en raison du manque de mécanismes de vérification efficaces dans la Convention sur les armes biologiques. Pourtant, ce traité reste un pilier essentiel dans la lutte contre la bioviolence. La National Strategy for Countering Biological Threats (États-Unis, 2009) de Barack Obama a réaffirmé l’importance des normes comme outil principal de prévention. Cette vision a été renouvelée dans la stratégie nationale de biodefense de 2018, qui insiste sur le rôle central des normes dans la lutte contre la guerre biologique.
La pandémie de COVID-19 a propulsé ce tabou à un niveau inédit. Là où certains spécialistes envisageaient un affaiblissement du tabou avant la pandémie, on observe désormais un intérêt et un engagement croissants sur la scène internationale. Le vécu de la pandémie a offert un aperçu de ce que pourrait ressembler une attaque biologique, bien qu’une épidémie naturelle ne soit pas équivalente à une attaque militaire. John Bolton, ancien conseiller à la sécurité nationale des États-Unis, a qualifié la pandémie de « feuille de route pour ceux qui possèdent ou ambitionnent de posséder des armes biologiques ».
Le tableau est alarmant : en plus de la menace directe à la vie, la pandémie a bouleversé nos modes de vie, provoquant confinements et fermetures de frontières. Si les épidémies majeures ne sont pas inédites, le COVID-19 a révélé au grand public l’ampleur des risques associés aux agents pathogènes, transformant une menace jusque-là relativement abstraite en une réalité tangible. Ce changement alimente le rejet instinctif lié au tabou et renforce la priorité accordée à la lutte contre la guerre biologique.
Cette inquiétude a aussi alimenté des théories controversées, notamment l’accusation non fondée que le COVID-19 serait issu d’expérimentations chinoises sur des armes biologiques, accusation réfutée mais qui a renforcé le lien perçu entre la pandémie et la guerre biologique comme acte tabou.
Le rôle du tabou s’est ainsi renforcé dans la compréhension contemporaine du rejet de la guerre biologique et dans les stratégies internationales pour contrer cette menace. La mise à jour 2022 de la National Biodefense Strategy américaine, tout comme la National Security Strategy la même année, insistent sur le respect des normes comme moyen essentiel de contrôle. De même, la Biological Security Strategy britannique de 2023 souligne la nécessité de renforcer les normes globales soutenant la non-prolifération. La 9e conférence d’examen de la Convention sur les armes biologiques en 2022 a également mis en avant le tabou comme élément clé pour améliorer la convention. Ce tabou dispose désormais d’une audience bien plus importante dans les instances décisionnelles internationales.
Bioterrorisme
Cependant, certains restent sceptiques, craignant que la pandémie n’incite certains acteurs, notamment des groupes terroristes sans aucune attache aux normes internationales, à envisager l’usage d’armes biologiques, ce qui pourrait briser le tabou. Dès mars 2020, le FBI avait alerté sur le fait que des groupes suprémacistes blancs encourageaient via des applications de messagerie la diffusion du virus auprès de certains groupes ciblés. Le Comité du Conseil de l’Europe chargé de la lutte antiterroriste a déclaré que la pandémie pouvait inspirer des actes terroristes en exposant la vulnérabilité de nos sociétés face aux maladies.
Il est vrai que la nature même du terrorisme comprend souvent la violation délibérée des normes établies, comme on l’a vu avec la remise en cause du tabou contre la torture lors de la « guerre contre le terrorisme ». Toutefois, aucune preuve n’indique que des groupes terroristes ont eu recours à une bioviolence massive, ni que cela aurait fragilisé l’adhésion des États au tabou. En outre, même des programmes étatiques clandestins comme celui du Biopreparat soviétique — un vaste programme de guerre biologique découvert après la guerre froide — n’ont pas conduit à un abandon généralisé du tabou. Au contraire, cette révélation a renforcé la condamnation mondiale de la bioviolence.
Biotechnologie
Les avancées biotechnologiques pourraient cependant influencer les perceptions liées au tabou. Des travaux scientifiques ont tenté de concevoir des armes « sur mesure », capables d’attaquer des cibles spécifiques, par exemple en fonction de l’ethnie. Si ces armes deviennent plus destructrices, plus ciblées ou plus efficaces, cela pourrait éroder le tabou.
La recherche en biotechnologie s’est intensifiée depuis le COVID-19, avec de nouveaux investissements dans les sciences de la vie. Toutefois, ce domaine reste à double usage : les mêmes technologies indispensables à la santé peuvent aussi servir à la fabrication d’armes. Faut-il craindre que la pandémie ouvre la voie à des armes biologiques encore plus sophistiquées ?
Ce scénario reste toutefois pessimiste. Les innovations biotechnologiques rencontrent souvent des résistances fortes, comme en témoignent les débats sur le génie génétique. De plus, la pandémie a consolidé une perception de la maladie comme une menace à combattre, cohérente avec le renforcement du tabou. Par conséquent, les progrès technologiques ne remettront pas forcément en cause le tabou, voire pourraient contribuer à le renforcer.
En somme, le tabou contre les armes biologiques n’est pas une barrière parfaite mais reste une contrainte majeure dans la stratégie des États. La pandémie de COVID-19 a considérablement renforcé ce tabou, en révélant le pouvoir destructeur des agents pathogènes. Désormais, ce tabou s’impose comme un élément central des efforts internationaux pour prévenir l’usage de ces terribles armes.
Dr Michelle Bentley est professeure de Relations internationales et directrice du Centre de sécurité internationale à Royal Holloway, Université de Londres. Cet article s’appuie sur son ouvrage récent : Michelle Bentley (2023) The Biological Weapons Taboo. Oxford : Oxford University Press.