L’attaque du 7 octobre lancée par le Hamas, accompagnée d’autres factions telles que le Djihad islamique palestinien, a été sans précédent par sa nature et son ampleur. Du côté israélien, le bilan humain de cette attaque initiale dépasse désormais les 1 300 morts, tandis que des milliers de personnes ont été blessées. Plus de 199 Israéliens, principalement des civils, auraient été enlevés et emmenés dans la bande de Gaza. En réponse, Israël a lancé des frappes aériennes dans la région, faisant environ 2 750 victimes parmi les Palestiniens.
Cette offensive dirigée par le Hamas, qui constitue par ailleurs une défaillance majeure des services de renseignement israéliens, était non seulement bien planifiée et soutenue, mais marque aussi un tournant stratégique significatif pour le groupuscule depuis qu’il a pris le contrôle de Gaza en 2007. Fondé sur la violence, le Hamas affirmait dans sa charte de 1988 que « la seule solution à la question palestinienne passe par le jihad ». Toutefois, au cours des seize dernières années, il s’est employé à se présenter à la communauté internationale comme une entité politique légitime. Bien qu’il n’ait jamais renoncé à la violence, il a également gagné en popularité grâce à ses services sociaux et sa gouvernance à Gaza, tout en développant une communication stratégique mettant en avant son administration interne et sa politique extérieure.
Historiquement, les attaques violentes du Hamas visaient principalement les adultes, considérés comme des cibles légitimes. Si des civils ont aussi été touchés, notamment par des tirs de roquettes ou des attentats-suicides, ces victimes étaient perçues comme des dommages collatéraux. Cette fois, cependant, la démarche est différente : le choix de cibler explicitement des groupes vulnérables tels que les enfants et les personnes âgées constitue une rupture majeure dans la stratégie du Hamas.
Ce changement aura des conséquences profondes. L’attaque du Hamas détruit toute illusion quant à sa prétendue légitimité. Si ce choix tactique pourrait d’abord lui faire perdre le soutien populaire en raison de la brutalité de ses actes, il pourrait paradoxalement servir son objectif à long terme : provoquer une escalade horizontale contre Israël et rallier d’autres acteurs à sa cause.
Qui est le Hamas ?
Dans sa charte de 1988, le Hamas se présente comme « l’un des bras des Frères musulmans en Palestine » tout en se qualifiant de « mouvement palestinien distinctif ». Aujourd’hui, il reste le seul groupe lié aux Frères musulmans à ne pas avoir renoncé à la violence. En tant que groupe issu des Frères musulmans, le Hamas mise sur l’utilisation des institutions politiques existantes pour asseoir son pouvoir, tout en développant un réseau de services sociaux et d’activités de prosélytisme afin de gagner le soutien populaire. Cette stratégie lui a permis de participer et de remporter des élections palestiniennes.
La violence a cependant toujours été au cœur des objectifs du Hamas. L’article 12 de sa charte explique :
« Le nationalisme, du point de vue du Mouvement de la Résistance islamique, fait partie de la foi religieuse. Rien n’est plus significatif en nationalisme que lorsque l’ennemi foule une terre musulmane. Résister et écraser l’ennemi devient un devoir individuel de chaque musulman, homme ou femme. Une femme peut combattre l’ennemi sans l’autorisation de son mari, tout comme l’esclave sans celle de son maître. »
Ce langage fait écho à la fatwa célèbre d’Abdallah Azzam, membre palestinien des Frères musulmans, qui a ensuite inspiré des groupes tels qu’al-Qaïda et l’État islamique, tous deux reprenant un discours similaire pour justifier la violence.
Depuis sa création, l’aile militaire du Hamas mène des opérations armées ciblant aussi bien des civils que des militaires : attentats-suicides, y compris par des femmes, durant les premières intifadas, attaques meurtrières à Jérusalem en 1996 ou dans un hôtel à Netanya en 2002, sans oublier la prise d’otages adultes, comme ce fut le cas avec Gilad Shalit, libéré en échange d’environ 1 000 prisonniers israéliens après cinq ans de captivité.
Cependant, sa branche politique s’est attachée depuis des décennies à soigner son image auprès de la communauté internationale, en insistant sur sa légitimité politique et son rôle de gouvernance, notamment depuis la prise de contrôle de Gaza en 2007. Le Hamas a également développé une présence sur les réseaux sociaux, diffusant parfois des messages suggérant le respect des droits humains, comme en témoigne un tweet officiel de 2015 affirmant que « le Hamas respecte les droits humains ; cela fait partie de notre idéologie et de notre dogme ».
Cette volonté d’apparaître comme une force politique responsable s’était encore illustrée en mai 2017, avec un « Document des principes et politiques générales » dans lequel le Hamas a renoncé aux références à ses racines dans les Frères musulmans pour se présenter comme une alternative plus « centriste » face aux groupes djihadistes mondiaux et aux mouvements nationalistes laïques. Ce document évoquait pour la première fois la possibilité d’un État palestinien selon les frontières de 1967, tout en rappelant que « la résistance et le jihad pour la libération de la Palestine resteront un droit légitime, un devoir et un honneur ».
Une rupture stratégique
La décision du Hamas, dès le 7 octobre, de tuer et d’enlever explicitement des civils — une action qualifiée par le secrétaire américain à la Défense Lloyd Austin de « pire que l’État islamique » — contredit ouvertement cette évolution politique. Ce décalage pourrait témoigner d’un conflit entre la direction militaire basée à Gaza, à l’origine de l’attaque, et la direction politique, menée depuis le Qatar par Ismaïl Haniyeh, qui a observé les événements à distance. Il pourrait également révéler une mauvaise compréhension générale du groupe et de ses objectifs à l’Ouest.
Si le Hamas a ciblé des civils dans le passé, il s’agissait surtout d’adultes considérés comme des cibles militaires en raison du service militaire obligatoire en Israël, les autres victimes étant perçues comme des dommages indirects. Avec sa transition vers un rôle de gouvernance, le groupe voulait se présenter comme moins centré sur la violence. Une étude académique portant sur l’activité Twitter du Hamas entre 2015 et 2018 montrait ainsi un accent plutôt mis sur la gouvernance intérieure et la politique étrangère, et un moindre intérêt pour la « résistance ».
L’opération récente efface toute prétention du Hamas à être un acteur politique légitime. En plus de la portée inédite de cette attaque en trente-cinq ans d’existence, la cible explicite des enfants et des personnes âgées, qui n’avaient jamais été prises en otage auparavant, marque une escalade. Des images de Gaza font état de sévices infligés aux détenus et les récentes déclarations des Brigades al-Qassam, branche armée du Hamas, évoquent la possibilité d’exécutions extrajudiciaires en réponse aux frappes israéliennes, contredisant à nouveau sa volonté affichée de légitimation politique.
Plusieurs raisons peuvent expliquer ce revirement : contrecarrer une normalisation entre Israël et certains États arabes, notamment dans le cadre des discussions américaines avec l’Arabie saoudite ; exploiter la moindre priorité accordée par les États-Unis à la politique au Moyen-Orient, hors Iran, au profit de la Chine et de la Russie ; ou encore défier le gouvernement israélien actuel, de droite, et ses politiques.
Des rapports suggèrent que l’Iran et son allié libanais, le Hezbollah, auraient soutenu ou encouragé cette offensive, laissant craindre l’ouverture de nouveaux fronts, notamment au nord avec le Liban, où les tensions avec Israël sont déjà vives. Conscient de son isolement croissant face aux Accords d’Abraham, où les États-Unis favorisent la normalisation entre Israël et les États arabes, l’Iran semble vouloir appliquer une stratégie de déstabilisation.
Bien que le rôle direct de l’Iran ne soit pas encore confirmé, une vidéo datant de 2014 des Brigades al-Qassam, récemment diffusée, louait l’aide iranienne en armes, financement et équipement. Malgré cette aide, un responsable du Hamas a souligné que les attaques du 7 octobre étaient avant tout une initiative palestinienne : « C’est une décision palestinienne et du Hamas. »
Au-delà de l’impact immédiat, cette offensive pourrait contribuer à un objectif plus large du Hamas : mobiliser ses alliés contre Israël. En provoquant une riposte « disproportionnée » d’Israël, l’opération vise à attirer la condamnation internationale et diluer les crimes du Hamas, espérant ainsi gagner des soutiens. Ce qui ressortait dans le discours d’Ismaïl Haniyeh le 7 octobre : « La bataille concerne la terre de Palestine, Jérusalem et la mosquée al-Aqsa, c’est la bataille de toute l’‘umma’ [communauté musulmane]. »
Conscient de son incapacité à battre Israël seul et des menaces israéliennes d’élimination de sa direction, le Hamas cherche à fédérer d’autres acteurs en déclenchant une escalade horizontale. Cela peut se traduire par un conflit potentiel avec le Hezbollah au nord, des soulèvements en Cisjordanie, des troubles fomentés parmi les citoyens arabes d’Israël, ainsi que des attaques contre des cibles israéliennes et juives à l’étranger. Ces dynamiques semblent déjà se dessiner.
Malgré une rhétorique plus modérée ces dernières années, la résistance reste un principe fondamental du Hamas, qui rappelle que « la résistance et le jihad pour la libération de la Palestine resteront un droit légitime, un devoir et un honneur pour tous les fils et filles de notre peuple et de notre umma ». L’objectif demeure inchangé : conduire le peuple palestinien dans une lutte violente contre Israël par tous les moyens.
Par ses actes récents, le Hamas fait clairement comprendre que la paix durable au Moyen-Orient ne peut survenir sans régler la question israélo-palestinienne. Il souligne aussi que la division entre lui-même et l’Autorité palestinienne empêche toute perspective de paix. « Gaza est le pilier de la résistance », a proclamé Haniyeh le 7 octobre, réaffirmant son rôle de véritable représentant des Palestiniens.
Si la situation régionale reste volatile, le Hamas a voulu montrer que c’est lui — et non l’Autorité palestinienne ni les pays arabes en voie de normalisation avec Israël — le principal acteur sur ces enjeux.
Devorah Margolin est chercheuse associée au Washington Institute for Near East Policy et professeure associée à l’université de Georgetown.