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Le débat sur l’ampleur adéquate du soutien américain à l’Ukraine dans sa guerre actuelle contre les forces russes s’est désormais largement étendu jusqu’aux sphères politiques du Congrès et de la présidence des États-Unis. Si la majeure partie des discussions porte légitimement sur l’aide militaire, il apparait de plus en plus clairement que la capacité de l’Ukraine à soutenir ce combat dépend aussi en grande partie de sa faculté à commencer à reconstruire et réorienter son économie en pleine guerre. Cela implique un besoin accru d’appui à l’industrie de défense ukrainienne ainsi qu’à l’ensemble des activités économiques du pays, afin d’assurer non seulement sa survie, mais aussi sa prospérité à long terme et sa capacité à s’armer.

Pour les Ukrainiens, reconstruire dès maintenant est une cause nationale indissociable de leur volonté de libérer leur territoire. Des priorités urgentes, telles que la réparation et la modernisation des aciéries endommagées ainsi que des infrastructures de logement, ne peuvent attendre la fin des hostilités. Le retard dans ces actions ne ferait qu’aggraver la situation.

Évaluer les enjeux

Depuis l’invasion russe initiale en 2014, le prix payé par l’Ukraine en termes humains et matériels est immense. Avec l’offensive majeure débutée en février 2022, le produit intérieur brut (PIB) du pays a chuté d’environ 30 %, une contraction qualifiée de « stupéfiante » par la Banque mondiale. Ce recul est principalement dû au fait que six des dix régions économiquement les plus importantes du pays sont situées dans l’est et le sud, zones où les combats sont les plus intenses. Cette analyse est corroborée par les données du projet Violent Incident Information from Newspaper Articles, qui compile en quasi temps réel les incidents liés au conflit.

Carte illustrant la corrélation entre incidents liés à la guerre et poids économique régional en Ukraine, état des territoires occupés en 2021.

La Kyiv School of Economics a estimé les dégâts directs aux infrastructures et biens matériels entre février 2022 et juin 2023 à 150,5 milliards de dollars, un chiffre aujourd’hui dépassé. L’effondrement du barrage et de la centrale hydroélectrique de Kakhovka par les forces russes en juin a provoqué inondations et destructions massives le long du bas-Dnipro. Depuis juillet, la Russie cible également les installations d’exportation céréalière sur la côte de la mer Noire. Le déminage des vastes zones, en particulier autour des lignes de défense russes dans le sud-est, sera une opération massive et essentielle à la restauration du puissant secteur agricole ukrainien. Toutefois, les effets cumulés des attaques pèsent lourdement sur l’économie : perturbations des réseaux de fournisseurs et de consommateurs, destruction d’usines, déplacement et perte de logement pour des milliers de travailleurs.

Les défis posés par la reconstruction sont importants, aussi bien sur les plans politique, financier que matériel. Déjà identifiés après l’occupation partielle du Donbass et de la Crimée en 2014, ils entraînent des pertes significatives en termes de productivité économique. La Banque mondiale évalue désormais à 411 milliards de dollars les besoins pour reconstruire l’économie ukrainienne sur dix ans — montant appelé à croître tant que les combats se poursuivent.

Par ailleurs, les infrastructures sociales comme les écoles, hôpitaux et cliniques ont été délibérément visées par l’armée russe, impactant particulièrement les logements dans les zones les plus affectées. Des millions d’Ukrainiens sont déplacés à l’intérieur du pays tandis que des millions d’autres ont trouvé refuge à l’étranger. Malgré les efforts héroïques des travailleurs des infrastructures, des équipes de défense civile et des civils, l’économie nationale souffre gravement des destructions de ses usines, mines, raffineries et entrepôts, y compris plusieurs des plus grands complexes industriels stratégiques, notamment dans la métallurgie, secteur crucial pour l’effort de guerre ukrainien.

Rebâtir en plein combat

Malgré l’horreur du conflit, l’Ukraine a réussi à stabiliser son PIB, à relancer des usines endommagées et à adopter des pratiques innovantes dans des secteurs variés, de la construction à la transformation alimentaire jusqu’aux technologies de l’information. Le nombre d’entreprises nouvellement enregistrées a fortement augmenté ces six derniers mois, principalement dans les régions du centre et de l’ouest, plus sécurisées.

De lourds obstacles subsistent, notamment l’enjeu du maintien des approvisionnements électriques. Néanmoins, des progrès significatifs se dessinent. Audrey Kurth Cronin souligne l’existence en Ukraine d’une base technologique nationale ainsi que d’une compétence publique dans les compétences clés indispensables à l’effort de guerre. L’industrie de défense du pays s’est révélée très performante dans la réparation d’équipements endommagés, permettant le retour rapide dans les combats de chars et autres véhicules blindés. Les opérations de drones ukrainiens en profondeur sur le territoire russe témoignent par ailleurs de la capacité des entreprises de défense à innover, construire et utiliser des armes technologiquement avancées.

Les investissements directs étrangers occidentaux, bien que modestes, commencent déjà à avoir un impact dans divers secteurs, tels que les panneaux de construction modulaire et le béton spécialisé pour le logement, des centrales nucléaires innovantes, ainsi que la production d’énergies renouvelables. Plusieurs groupes européens de défense ont annoncé leur intention d’ouvrir des sites de fabrication en Ukraine, malgré les menaces explicites de la Russie visant ces installations.

Le succès de la reconstruction influera également sur les perspectives d’intégration prochaine de l’Ukraine à l’Union européenne, tout en affectant les économies européennes elles-mêmes. La taille importante et la position stratégique de l’Ukraine font de sa reprise économique un facteur déterminant pour le futur géopolitique de l’Europe et les stratégies de défense nationales des États-Unis et de leurs alliés, notamment face à la Russie.

Le moment est venu

Pour certains sceptiques, le défi de restaurer et développer l’économie ukrainienne paraît insurmontable. Pour d’autres, des considérations nationales ont transformé l’aide américaine à l’Ukraine en sujet de controverse, provoquant un quasi-paralysis dans les institutions politiques américaines. Malgré ces dysfonctionnements, des mesures importantes ont déjà été prises pour soutenir les efforts de reconstruction de Kyiv. La dernière tranche d’aide américaine, annoncée par le secrétaire d’État Antony Blinken lors de sa visite en septembre 2023, comprend des financements humanitaires, pour l’État de droit, la lutte contre la corruption et le déminage, tous liés à la reconstruction. De plus, la nomination d’un représentant spécial des États-Unis pour la reprise économique ukrainienne envoie un signal fort de l’engagement de l’administration Biden.

De nouvelles sources de financement devraient désormais être explorées, incluant une augmentation des investissements directs étrangers, l’utilisation des avoirs russes saisis, la restauration des exportations de matières premières et un soutien accru à la recherche et au développement. Ces actions sont indispensables pour stimuler et élargir l’activité économique, permettant à l’Ukraine d’atteindre un niveau de croissance susceptible de renforcer également ses capacités militaires.

Selon un sondage, 84 % des Ukrainiens souhaitent poursuivre la lutte jusqu’à la libération complète de leur territoire occupé. Si la détermination des Ukrainiens, souvent sous-estimée par les observateurs occidentaux, reste un indicateur, le soutien des États-Unis et de leurs alliés peut avoir un impact crucial. Avec un peu plus de la moitié des Américains favorables au maintien de l’aide, il convient d’insister sur les dimensions humanitaire et économique du soutien. Expliquer l’ampleur des destructions et les succès de la reprise pourrait renforcer l’acceptation publique et, par conséquent, les aides, qui profiteront à la sécurité tant américaine qu’européenne.