Les tensions montent entre la Serbie et le Kosovo, suscitant de vives inquiétudes régionales. Un nouvel épisode de violences dans le nord du Kosovo accentue la fragilité d’un processus de normalisation déjà complexe. Plusieurs experts analysent les enjeux sécuritaires et politiques d’une situation au bord de l’escalade.
En septembre dernier, une fusillade opposant des Serbes ethniques aux forces de police dans le nord du Kosovo a ravivé des tensions déjà fortes dans la région, quelques mois seulement après des affrontements similaires. Fin septembre, la Serbie a massé un nombre « sans précédent » de troupes à la frontière kosovare, alimentant la crainte d’un effondrement de l’accord de normalisation entre Belgrade et Pristina, négocié sous l’égide de l’Union européenne il y a huit mois à peine. Plusieurs spécialistes ont apporté leur éclairage sur les développements possibles de cette crise.
Gorana Grgić, maître de conférences à l’Université de Sydney, souligne que ce deuxième cycle d’affrontements extrêmement violents cette année dans le nord du Kosovo illustre la transformation d’un dossier politique en un véritable enjeu sécuritaire. Selon elle, les récents épisodes ont déclenché des appels croissants à une révision radicale de la politique de tolérance et d’engagement envers la Serbie, jusqu’ici guidée par des intérêts géopolitiques de l’Union européenne et des États-Unis. Les violences contre les troupes de l’OTAN en mai dernier avaient déjà motivé des élus transatlantiques à réclamer une nouvelle stratégie. Après l’attaque terroriste et le siège survenus en septembre au Kosovo, ces revendications ont été ravivées. Si des restrictions ciblées, telles que des sanctions contre le chef des services de renseignement serbes, ont récemment été adoptées, il demeure incertain que ces pressions engendrent véritablement un changement profond de la politique occidentale. Pourtant, pour Gorana Grgić, un soutien continu à un dirigeant autoritaire comme Aleksandar Vučić, au détriment de leaders démocratiques, compromet sérieusement la promotion de la démocratie dans les Balkans occidentaux.
Dimitar Bechev, chercheur à l’École d’études globales d’Oxford et chercheur invité à Carnegie Europe, rappelle que l’escalade de violence du 24 septembre n’a rien d’une surprise. Depuis un an, les tensions s’étaient aggravées, et les efforts diplomatiques de l’UE et des États-Unis accumulaient les échecs. Bien que l’incident pourrait être imputé à un politicien-entrepreneur serbe du nord du Kosovo, il révèle l’impasse des pourparlers dits de normalisation entre Belgrade et Pristina. L’objectif final est clair : une certaine autonomie pour le nord peuplé de Serbes, en échange d’une reconnaissance de fait de la souveraineté kosovare par la Serbie. Le point de blocage réside dans l’ordre des concessions, mais également dans une profonde défiance entre le Premier ministre kosovar Albin Kurti et le président serbe Aleksandar Vučić. Vučić réclame d’abord la création de l’Association des municipalités serbes, tandis que Kurti exige une reconnaissance étatique concrète et a appliqué une politique autoritaire dans le nord. L’Union européenne maintient que ces deux dossiers avancent en parallèle, mais c’est désormais à Bruxelles d’assurer la concrétisation d’un compromis. Le temps presse pour le Haut représentant de l’UE Josep Borrell, dont le mandat s’achèvera après les élections européennes du printemps 2024, alors que Vučić et Kurti ne semblent pas pressés.
Maja Bjeloš, chercheuse principale au Centre pour la politique de sécurité de Belgrade, déplore que la fusillade de Banjska ait sérieusement terni la réputation internationale de la Serbie, tout en renforçant paradoxalement la position d’Aleksandar Vučić sur le plan intérieur. Selon elle, le déploiement de l’armée serbe à la frontière avec le Kosovo a surtout servi à des fins de communication politique nationale. Même si l’incident n’a pas dégénéré en conflit armé, il met en lumière les effets contre-productifs d’une stratégie de contrôle forcé des Serbes kosovars via le Parti serbe soutenu par Belgrade, qui a provoqué la disparition d’une véritable direction politique locale au profit d’éléments criminels. Ces groupes liés au pouvoir serbe constituent aujourd’hui une menace pour la paix et la sécurité régionales. Face à la baisse des chances d’un accord final, elle appelle l’Union européenne et les États-Unis à renforcer leurs efforts diplomatiques pour trouver une solution de compromis.
Helena Ivanov, chercheuse associée à la Henry Jackson Society, revient sur l’une des pires escalades récentes entre Kosovo et Serbie ayant causé la mort d’un policier kosovar et de trois assaillants serbes. Elle relève la confrontation des versions opposées : Pristina accuse Belgrade d’avoir provoqué la crise, tandis que la Serbie rejette la responsabilité sur le régime d’Albin Kurti. Le risque d’une invasion à la russe est redouté en Occident, mais tant que la Force kosovare de l’OTAN est présente, une telle hypothèse reste très improbable. Pour elle, la clé réside désormais dans la reprise des négociations et la mise en œuvre effective des engagements pris dans les accords antérieurs.