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Depuis le lancement par l’Azerbaïdjan de sa campagne autoproclamée « antiterroriste » contre le Haut-Karabakh le 19 septembre, le spectre de la guerre resurgit dans les médias turcs. Comme en 2020, lorsque les forces azerbaïdjanaises ont brisé les défenses arméniennes dans cette région disputée, les commentateurs et responsables turcs ont accueilli avec enthousiasme cette offensive tant attendue. Cette victoire est perçue comme l’aboutissement d’un long conflit, remontant à plusieurs décennies. Pour une grande partie des Turcs, le succès de l’Azerbaïdjan ne se limite pas à un triomphe d’un allié, il s’inscrit dans un lien historique et culturel fort, incarné par la formule « une nation, deux drapeaux ». L’orgueil nationaliste turc s’exprime aussi par la mise en lumière de l’utilisation d’armements produits en Turquie par les forces azerbaïdjanaises, considérée comme une nouvelle réussite de l’industrie de défense turque.

Cependant, ce ton belliqueux à l’est contraste avec la posture plus apaisée qu’adopte Ankara envers ses voisins occidentaux. Les relations turco-grecques se sont notablement améliorées ces six derniers mois. De nombreux médias occidentaux saluent la composition du nouveau gouvernement turc, estimant qu’Ankara ambitionne d’affermir ses liens avec l’Europe et les États-Unis. Cette inflexion a ravivé un certain optimisme quant à un possible recentrage de la Turquie vers l’OTAN et Washington, malgré la reconduction du mandat présidentiel d’Erdogan pour cinq ans.

Pourtant, l’attitude d’Ankara vis-à-vis du Caucase méridional demeure un indicateur plus clair de la trajectoire stratégique turque. Selim Koru note qu’aucun changement profond n’est perceptible dans la posture générale de la Turquie. La politique étrangère turque reste ancrée dans un nationalisme farouchement opposé à la domination géopolitique occidentale. Ce nationalisme s’incarne aujourd’hui dans un fort militarisme, très présent dans les politiques intérieure et extérieure. L’industrie de défense, en plein essor, alimente cette militarisation en renforçant l’image d’une Turquie en passe de conquérir une indépendance stratégique et un rôle dominant. Ces tendances militaristes nourrissent le patriotisme turc et pourraient rendre plus probables des comportements déstabilisateurs dans le Caucase et en mer Égée.

Nés soldats : le poids de l’histoire

« La nation turque a perduré à travers l’histoire comme la meilleure puissance militaire de sa région et du monde », affirmait Erdogan il y a quelques années. Pour de nombreux Turcs, cette affirmation n’est ni vaine ni superficielle. La grandeur historique de la Turquie est intimement liée à la puissance militaire de l’Empire ottoman, dont les conquêtes ont marqué durablement les continents européen, asiatique et moyen-oriental. Dès le lycée, les élèves turcs apprennent que l’armée ottomane fut, jusqu’au XVIIe siècle, la force militaire la plus puissante au monde.

Cependant, cette lecture est partielle : les échecs militaires ont précipité le déclin de l’Empire ottoman, et la notion de puissance militaire pour Erdogan dépasse la simple survie nationale. Selon lui, le courage des ancêtres a permis la transformation d’une principauté modeste en un « État mondial ». Il insiste que les pays disposant à la fois de « soft power » et « hard power » laissent des traces durables dans l’histoire.

Ce discours ignore les responsabilités de la guerre et de l’impérialisme. Erdogan et d’autres rejettent toute culpabilité, présentant l’expansion ottomane comme un vecteur de paix et de civilisation. De même, la Première Guerre mondiale est perçue dans les médias populaires et les manuels scolaires turcs non pas comme une catastrophe, mais comme une lutte noble contre les puissances impérialistes européennes — une guerre qui, selon eux, se poursuit symboliquement aujourd’hui.

Cette innocence historique coexiste avec la conviction largement répandue que le peuple turc est par nature guerrier. Cette idée se retrouve jusque dans les patronymes, nombreux étant ceux liés aux vertus militaires, comme Erdogan signifiant « né soldat ». Pour une Turquie qui célèbre aujourd’hui son centenaire, cette image d’une « race martiale » reste prégnante, en contraste avec l’Europe qui tend à renier son passé militariste.

Le techno-militarisme turc

Erdogan n’est pas le premier dirigeant turc à instrumentaliser la glorification militaire. Durant le conflit contre le Parti des travailleurs du Kurdistan dans les années 1980-1990, l’État turc a renforcé l’idée d’une « nation militaire » pour légitimer la conscription et combattre le séparatisme kurde.

Sous le Parti de la justice et du développement, cette militarisation culturelle s’est intensifiée, s’appuyant sur une synergie entre industrie du divertissement et communication étatique. Les séries télévisées historiques à succès, mettant en scène des conquérants du passé ottoman, rencontrent un fort engouement et nourrissent les campagnes gouvernementales. Spectacles, publicités et réseaux sociaux exploitent régulièrement ces références historiques.

Erdogan, en fervent promoteur, tient à souligner maintes fois des batailles emblématiques, telles que celle de Malazgirt (1071), qui symbolise à ses yeux l’affirmation de la domination turque sur l’Anatolie et la défaite des ambitions grecques byzantines. Cette victoire incarne la sacralité du territoire turc, l’unité du peuple turc et sa fidélité à l’islam, servant d’inspiration à ses objectifs actuels.

Le dynamisme de l’industrie de défense turque crée une nouvelle dimension à ce récit. Si les restrictions occidentales sur la vente d’armes ont accéléré les avancées technologiques turques, Erdogan présente cette évolution comme la renaissance d’un savoir-faire ancestral, perdu face aux Européens au profit de l’importation technologique. Il dénonce ainsi un passé où, selon lui, les ingénieurs turcs formés en Occident se sont laissés séduire par des idées étrangères, affaiblissant le pays. Aujourd’hui, la maîtrise technologique est présentée comme essentielle pour la défense non seulement de la patrie, mais aussi des « valeurs civilisationnelles ».

Ce mélange de nationalisme, militarisme et innovation se cristallise lors de Teknofest, un événement annuel lancé en 2018 qui met en compétition des jeunes et professionnels autour de robotique, drones et technologies avancées. Ces rassemblements attirent des millions de visiteurs, avec des démonstrations impressionnantes des dernières armes développées localement. Erdogan en profite pour exalter les victoires militaires historiques, reliant le présent à l’héritage ottoman.

Cette année, les discours officiels adoptent un ton plus conciliant à l’égard des Occidentaux, évoquant la volonté de trouver un nouvel équilibre tout en maintenant une politique étrangère autonome. La « pleine indépendance » s’accorde avec une diplomatie multilatérale pragmatique, illustrée par le soutien turc aux offensives azerbaïdjanaises au Haut-Karabakh, perçues comme un pas vers la normalisation avec l’Arménie. Le nouveau ministre des Affaires étrangères, Hakan Fidan, insiste également sur le respect de l’intégrité territoriale des voisins de la Turquie.

Militarisme à quelles fins ?

Malgré cette rhétorique, les faits montrent peu de changement. Tant la Syrie que l’Irak conditionnent toute amélioration à un retrait des troupes turques, que Erdogan maintient justifié pour détruire les menaces terroristes à la source. Quant à la Grèce, un rapprochement est possible sous condition que les négociations se fassent indépendamment de Bruxelles. Erdogan n’a pas renoncé à contester la souveraineté grecque sur certaines îles, rappelant fermement son opposition aux actions perçues comme agressives en mer Égée.

Ces contradictions peuvent s’expliquer par l’usage domestique du discours militariste. La glorification des traditions guerrières sert à galvaniser une société fortement nationaliste, d’autant plus face aux échéances électorales. Elle s’inscrit aussi dans une politique symbolique où le secteur technologique, à l’instar des drones, espaces ou trains à grande vitesse, est brandi en signe de progrès et de puissance, contribuant aux succès électoraux.

Mais ce positionnement pourrait aussi façonner la politique étrangère elle-même. Le futur du conflit du Haut-Karabakh constitue un test : la capacité d’Erdogan à maîtriser l’usage de la force dans la région sera révélatrice. Si les négociations autour du corridor de Zangezur sont encore au point mort, la résistance de l’Arménie, soutenue par l’Iran qui menace d’intervenir militairement, complique la donne.

Malgré ces tensions, Erdogan demeure optimiste et affirme que des discussions apaisantes sont en cours avec Téhéran. Il apporte un soutien constant à l’expansion d’un couloir routier traversant le sud arménien, destiné à renforcer l’influence turque auprès des peuples turcophones d’Asie centrale et à positionner la Turquie en puissance commerciale et énergétique. Le président azerbaïdjanais Ilham Aliyev remet en cause la légitimité arménienne sur ces territoires, évoquant une injustice soviétique comparable aux revendications de Vladimir Poutine sur l’Ukraine. Reste à voir si la pression turco-azerbaïdjanaise aboutira à un fait accompli ou si un compromis pacifique pourra s’esquisser.

Comme l’a souligné Andrew Bacevich dans son analyse du militarisme américain, la fascination pour la technologie peut séduire dirigeants et populations, atténuant la perception du coût humain de la guerre. Au XXIe siècle, la supériorité technologique américaine a illusoirement transformé la guerre en « grand spectacle » et justification morale. Une logique similaire semble gagner la Turquie, où Erdogan nourrit l’idée que la technologie change profondément la nature des conflits modernes.

Le récent affrontement dans le Caucase renforce le sentiment, dans l’opinion turque, d’un pays devenu un géant militaire du XXIe siècle. Selon Erdogan, la maîtrise technologique permet à la Turquie de gérer rapidement et efficacement ses enjeux de sécurité. À quelques exceptions près, il sous-entend même la volonté de déployer cette force à tout moment, y compris face à la Grèce. Si les circonstances régionales évoluent ou si la nouvelle stratégie diplomatique échoue, la culture militariste promue par Erdogan pourrait l’inciter à privilégier l’option militaire.