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Face à un champ de mines artisanales denses dans les vignobles de Zhari, dans la province de Kandahar, toute possibilité de manœuvre avait disparu. En 2012, les Talibans avaient implanté un tel réseau d’engins explosifs improvisés que toute tentative d’appliquer les tactiques enseignées par l’armée américaine pour supprimer l’ennemi et manœuvrer devenait suicidaire. Innovants, les Talibans savaient que lors d’embuscades, nous cherchions à nous mettre à couvert avant de tenter une manœuvre. Ils plaçaient donc leurs mines le long des murs, des talus, et sur tout terrain susceptible de servir de couverture dans la plaine inondable de la rivière Arghandab. Face à un tir ennemi, la meilleure réaction n’était plus de chercher une protection, mais de s’allonger au sol et de répondre au feu. Cette approche allait à l’encontre de notre entraînement, mais était la plus adaptée au contexte de combat à Zhari.

Aujourd’hui, à une échelle bien plus vaste, l’armée ukrainienne fait face à un adversaire qui bloque toute manœuvre. Par conséquent, elle adopte une approche d’usure adaptée à la nature de ce combat. Certains observateurs américains anonymes ont sous-estimé la portée de cette situation, critiquant l’armée ukrainienne pour son refus apparent de recourir à la manœuvre combinée classique, selon les standards occidentaux. Une idée répandue veut qu’un meilleur entraînement américain, avec plus de coordination et de soutien aérien, permettrait de franchir les champs de mines et de déloger les forces russes de leurs tranchées.

Or, il convient d’être humble face à ce jugement. La guerre est profondément liée au contexte, et les forces américaines ne sont pas formées pour triompher dans le type de combat que mène l’Ukraine.

Comprendre manœuvre et attrition

Le concept de « manœuvre » désigne une stratégie visant à briser la cohésion ennemie. Ainsi, à la bataille de Gaugamela en 331 av. J.-C., Alexandre le Grand perça la ligne perse en forçant le roi Darius III à fuir, désorganisant ainsi toute son armée. La manœuvre n’est pas un simple déplacement, mais un enchaînement d’actions rapides et inattendues destinées à provoquer le chaos chez l’ennemi jusqu’à ce qu’il cesse de résister efficacement.

À l’opposé, la guerre d’attrition cherche à user matériellement l’adversaire par un usage coordonné de la puissance de feu, visant à générer des pertes favorables sur la durée, avec un certain contrôle opérationnel et une meilleure prévisibilité.

Les conflits modernes offrent souvent une combinaison des deux, selon le contexte. Le théoricien soviétique Georgii Isserson observait que les guerres contemporaines commençaient généralement par une phase de mouvement, exploitant les flancs exposés avant que les lignes ne se durcissent en fronts continus. Si une victoire décisive n’a pas lieu rapidement, la guerre se transforme en confrontation prolongée et figée.

Les victoires allemandes initiales lors de la Seconde Guerre mondiale illustrent qu’une manœuvre efficace dépend du contexte : face à une armée mal mobilisée ou déployée, les percées sont possibles. Mais avec une défense solide, la guerre entre souvent en mode attrition, comme ce fut le cas avec l’opération Barbarossa et surtout à partir de 1943 lors de la bataille de Koursk.

Aux États-Unis, la dernière guerre comportant une défense en profondeur continue fut la guerre de Corée (1951-1953) où, confrontée à un front stable, l’armée américaine adopta une stratégie d’attrition, malgré sa supériorité aérienne et son expérience combinée des armes.

Un entraînement américain inadapté à ce type de combat

Nombre d’observateurs attribuent les succès ukrainiens à la formation occidentale, notamment américaine. Si l’entraînement aux systèmes d’armes et aux tactiques de base a indéniablement contribué, il est moins évident que les enseignements américains aient apporté une compréhension profonde de la menace russe, que l’Ukraine affronte depuis 2014.

La contre-offensive ukrainienne actuelle illustre bien l’adaptation à une forme d’attrition imposée par une défense russe en profondeur, fortifiée par des kilomètres de tranchées, de champs de mines et d’obstacles. L’armée russe peut concentrer des tirs d’artillerie sur toute tentative de percée et disposer de réserves prêtes à contre-attaquer. Si, lors du lancement de la contre-offensive, les conseillers occidentaux ont probablement encouragé un espoir trop optimiste d’une percée mécanisée, cette offensive a déjà coûté à l’Ukraine environ 20 % de son matériel fourni par l’Occident.

Or, l’armée américaine ne forme pas ses soldats à ce type de combat prolongé et d’usure. Dans les rotations d’entraînement en centres spécialisés, j’ai régulièrement observé des erreurs similaires à celles constatées sur le terrain ukrainien, telles que la synchronisation imparfaite des barrages d’artillerie ou la difficulté à franchir des champs de mines. Ces exercices ne reproduisent toutefois pas la densité ni la complexité de la défense ennemie rencontrée en Ukraine.

Par ailleurs, la coordination aérienne américaine privilégie aujourd’hui le combat à profondeur contre des cibles stratégiques, s’éloignant du soutien rapproché direct aux troupes terrestres, tandis que la centralisation de l’artillerie ralentit la prise de décision tactique sur le terrain.

À l’inverse, l’armée ukrainienne a décentralisé ses opérations, intégrant largement les drones tactiques au niveau peloton et adaptant rapidement ses tirs d’artillerie via des applications mobiles, favorisant une guerre plus fluide et réactive face à un adversaire structuré et profondément retranché.

La tactique ukrainienne repose sur des attaques dispersées le long de plusieurs axes simultanés, ce qui correspond à une leçon tirée des théoriciens soviétiques interguerre et de la bataille de la 2e offensive de Broussilov en 1916, qui avait saturé les réserves ennemies grâce à une offensive en plusieurs points.

Mordre à l’emporte-pièce et tenir

Pour affronter ce type de défense, l’Ukraine mène des attaques locales, conduites par de petits groupes d’infanterie appuyés par chars et artillerie dans des opérations combinées. Cette méthode rappelle les attaques limitées et synchronisées du général australien John Monash en 1918, saluées par le maréchal Montgomery pour leur efficacité et leur faible coût en vies humaines.

À l’époque, les Alliés avaient dit adieu au “grand bond” massif et sanglant, comme celui de la Somme, qui ne pouvait percer une défense en profondeur élastique. En réponse à cette défense allemande raffinée, basée sur une succession de lignes de tranchées destinées à absorber puis contre-attaquer, les Britanniques développèrent la tactique du “bite and hold” (mordre et tenir), qui consistait à s’emparer d’un point précis puis à s’y maintenir en repoussant immédiatement les contre-attaques.

L’armée allemande elle-même tenta en 1918 une percée décisive au printemps, mais l’offensive rapidement épuisée déboucha sur son effondrement. Elle démontra que les conditions n’étaient pas réunies pour une guerre de manœuvre tandis que la guerre d’usure l’emportait.

Modestie et confiance dans la stratégie ukrainienne

Il serait illusoire d’imposer à l’armée ukrainienne une guerre risquée au nom d’une victoire spectaculaire. Le stratège allemand Hans Delbrück soulignait que Ludendorff avait cherché une victoire décisive, sans tenir compte que le contexte stratégique de la Première Guerre mondiale avait changé, appelant plutôt à une guerre d’usure, à la fois militaire, politique et économique.

Dans le climat actuel, et avec le soutien des nations opposées aux guerres d’agression impérialistes, l’Ukraine doit continuer à mener cette guerre d’attrition, usant l’armée russe pour dépasser sa capacité de remplacement des pertes. Ce sera une affaire lente, difficile, avec une adaptation constante. Peut-être sans grandes victoires spectaculaires à l’image des réseaux sociaux.

Winston Churchill rappelait à propos de la défaite de la campagne des U-boot allemands dans l’Atlantique Nord que ce fut une lutte invisible du grand public, marquée par des “statistiques, diagrammes et courbes inconnues”, plutôt que des batailles éclatantes.

Un jour, les lignes russes pourraient se fragiliser et offrir à l’Ukraine l’opportunité d’une percée majeure, comme cela fut le cas lors de l’offensive de Kharkiv en 2022. Mais toute tentative prématurée serait suicidaire.

En gardant à l’esprit ce contexte, la liberté de mouvement devient un luxe que l’Ukraine ne peut pas se permettre. Après avoir vu les dégâts causés par des champs de mines triple couche et des tranchées profondes, on comprend que toute manœuvre rapide est obstruée : seule la guerre d’attrition s’impose.
Les États-Unis doivent accompagner ce combat jusqu’à ce que les envahisseurs russes soient épuisés, sans répéter l’erreur de vouloir refaçonner l’armée ukrainienne à leur propre image sans en saisir les réalités.

Maj. Robert G. Rose, U.S. Army, est officier des opérations au 3e Escadron, 4e Brigade d’Assistance à la Sécurité. Il a servi au National Training Center et Joint Readiness Training Center, et a été déployé en Afghanistan dans le cadre des opérations Freedom’s Sentinel et Enduring Freedom. Titulaire de diplômes de l’Académie militaire des États-Unis, de Harvard et de l’Université Cambridge (bourse Gates).