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Le Département de la Défense des États-Unis a récemment dévoilé une initiative ambitieuse nommée Replicator, destinée à accélérer rapidement le déploiement de capacités face à la concurrence stratégique avec la République populaire de Chine. La première mission de Replicator est de déployer en 18 à 24 mois des milliers de systèmes autonomes « attritables », utilisant l’intelligence artificielle, la robotique et des technologies commerciales. Cette initiative s’inscrit dans une série d’efforts visant à transformer les avancées technologiques émergentes en capacités opérationnelles concrètes, afin de suivre le rythme des efforts chinois d’« intelligentisation » militaire dans la région indo-pacifique par le biais de technologies de pointe.

Replicator vise à intégrer les technologies émergentes – notamment celles issues du secteur privé – au sein du cadre opérationnel militaire. Cependant, des inquiétudes croissantes soulignent que les processus actuels du Département de la Défense pourraient ne pas suffire à relever les défis immédiats, qu’un changement plus radical est nécessaire et qu’il existe un risque d’adopter une démarche progressivement insuffisante. Des mesures comme la création d’une task force dédiée à l’IA générative ou la formation extensive du personnel aux technologies d’intelligence artificielle sont des investissements à long terme qui ne produiront pas de résultats immédiats, laissant potentiellement les États-Unis vulnérables à court terme face à la montée rapide des capacités chinoises qui cherchent à réduire les avantages opérationnels américains.

Reste à savoir si le rythme et l’ampleur des innovations de Replicator répondront aux exigences d’un paysage géopolitique de plus en plus complexe et compétitif. Si Replicator tient ses promesses, il pourrait offrir une voie fluide pour intégrer des technologies émergentes dans les forces armées, répondant ainsi aux obstacles régulièrement signalés qui entravent la capacité militaire américaine à conserver son avantage stratégique. Son succès dépendra toutefois d’une gestion efficace des défis allant de la montée en cadence industrielle à l’entrave bureaucratique.

De l’exquis à l’attritable

Depuis des décennies, l’armée américaine tente de trouver l’équilibre entre « le grand nombre et la simplicité » d’un côté, et « la rareté et la complexité » de l’autre. Depuis la guerre du Vietnam, le choix s’est plutôt porté sur des systèmes coûteux et sophistiqués, privilégiant la précision et la capacité technique dans une production limitée. Cette approche découlait de l’impossibilité pour les États-Unis de rivaliser avec la quantité d’équipement conventionnel soviétique. Les efforts se sont donc concentrés sur des armes « intelligentes », destinées à maximiser l’efficacité des plateformes hautement performantes. Or, la montée rapide des coûts ainsi que les avancées technologiques récentes et le retour de la rivalité entre grandes puissances compliquent cette stratégie fondée sur un nombre limité de systèmes avancés.

Les systèmes attritables représentent une alternative intéressante : il s’agit de plateformes, réseaux, capteurs et munitions à coût réduit, facilement produits en masse. Leur faible coût les adapte particulièrement bien aux guerres d’attrition et offre une flexibilité opérationnelle accrue. En élargissant le spectre des actifs militaires pour inclure ces systèmes peu onéreux et souvent sans équipage, pouvant être déployés puis réemployés rapidement, les États-Unis réintroduisent la notion de masse dans leur planification militaire.

L’avantage stratégique des systèmes attritables dépasse celui de chaque système pris isolément. Ils permettent de « désagréger des systèmes coûteux » en dispersant la puissance de combat, obligeant l’adversaire à multiplier ses moyens de défense. L’usage massif de ces systèmes diminue également l’impact de la perte d’un élément individuel, assurant une « dégradation progressive » de la force globale. À un niveau systémique, la résilience collective du réseau ou de l’essaim prévaut sur la survie d’une seule unité.

Prêt technologiquement, nécessaire géopolitiquement

L’initiative Replicator arrive à une intersection cruciale de trois facteurs : la maturité technologique, la preuve de concept tangible et une nécessité géopolitique urgente.

L’intelligence artificielle, la robotique et les systèmes autonomes ont atteint un niveau de maturité suffisant pour une intégration fiable aux opérations militaires. Ces technologies sont souvent développées en dehors des institutions militaires traditionnelles, notamment dans le secteur académique et privé, ce qui les rend accessibles, polyvalentes et prêtes à l’emploi. Cette accessibilité favorise l’expérimentation tactique et l’innovation rapide.

Des programmes comme la Task Force 59 de la marine américaine – qui opère déjà une petite flotte de systèmes autonomes dans le golfe Arabo-Persique – ou le programme d’essaims « Golden Horde » de l’Air Force Research Laboratory ont démontré la pertinence opérationnelle de ces systèmes. Replicator ambitionne d’aller plus loin en transformant ces expérimentations en capacités déployables à grande échelle. Malgré cela, la montée en puissance reste freinée par des délais institutionnels et une sous-utilisation des entreprises privées.

Replicator marque ainsi un tournant : il affirme que la technologie est prête, tout comme le DoD pour l’acquisition rapide et l’intégration efficace de ces systèmes dans les modes de combat. Des politiques déjà adoptées, telles que la Directive 3000.09, la Stratégie d’IA responsable, et les Principes éthiques du DoD relatifs à l’IA, assurent un développement éthique et sûr des technologies autonomes.

Cependant, la maturité technologique ne suffit pas. Un « fossé de confiance » persiste souvent entre les capacités réelles et perçues. Il est crucial de distinguer la simple évolution technologique des innovations militaires qui impliquent des changements organisationnels et doctrinaux profonds. La démonstration de ces capacités prend tout son sens lorsque la preuve de concept est clairement martelée.

Le conflit en Ukraine a fonctionné comme un véritable banc d’essai. Le recours massif à des systèmes attritables comme les drones a révélé leur efficacité stratégique. L’arsenal ukrainien comprend des innovations telles que le système de désignation d’objectifs via une application qualifiée de « Uber de l’artillerie », ou encore un « armée de drones » déployée à grande échelle, y compris des drones cartonnés à construire soi-même, à moins de 3 500 dollars l’unité. Cette approche low-cost combinée à une bonne intégration démontre la valeur des systèmes attritables comme ressources sacrifiables au combat.

La stratégie ukrainienne consiste à compenser les pertes par la quantité, profitant d’une forme de « qualité » issue du nombre supérieur d’unités déployées. Le recours russe à des vagues de munitions suicide Shahed, relativement peu sophistiquées mais coûteuses à intercepter, illustre parfaitement une asymétrie de coûts où le simple fait de consommer beaucoup de munitions adverses peut s’avérer rentable, même contre des cibles facilement détruites.

Enfin, la rivalité grandissante avec la Chine, disposant d’un net avantage en termes de masse – davantage de navires, de missiles, de forces – exige un renouvellement de la stratégie américaine. Replicator cherche à accélérer la mise en œuvre de systèmes autonomes attritables, concrétisant plus rapidement des concepts et capacités initialement envisagés pour la décennie à venir.

Un pari à haut risque et forte récompense

Kathleen Hicks, secrétaire adjointe à la Défense, a qualifié Replicator de « grand pari ». Son enjeu est majeur puisqu’il propose une rupture dans les méthodes habituelles du DoD. Pourtant, l’administration américaine a rencontré des difficultés similaires pour d’autres « paris » d’innovation.

Le principal défi réside dans la montée en puissance industrielle. Le tissu industriel américain devra s’adapter rapidement pour produire en masse ces équipements à coût réduit. L’objectif n’est pas seulement d’accélérer la production mais aussi de réduire les délais de tout le cycle, de l’expérimentation à l’évaluation finale, afin d’assurer un déploiement efficace.

L’inertie bureaucratique constitue également un obstacle important. Le Département de la Défense a souvent promis des innovations sans parvenir à les concrétiser, freiné par des processus institutionnels complexes et un financement souvent trop tardif, ce qui expose particulièrement les technologies à évolution rapide telles que l’IA. Les services militaires peuvent aussi résister à des technologies qui bouleversent leurs doctrines et hiérarchies. Par ailleurs, les bureaux d’innovation sont parfois déconnectés des décisions d’acquisition, ralentissant les transitions technologiques.

Si Replicator réussit, il raccourcira considérablement les calendriers d’acquisition en ciblant une menace opérationnelle connue – la Chine – via des technologies quasiment prêtes à être massifiées. Selon Kathleen Hicks, l’initiative ne nécessitera pas de nouveaux moyens financiers ou bureaucratiques mais s’appuiera sur des ressources et mécanismes existants, principalement via le Deputy’s Innovation Steering Group, dont l’impulsion est essentielle pour passer échelle et intégrer des milliers de systèmes attritables et autonomes.

Ce groupe devra rapidement identifier et prioriser les technologies immédiatement disponibles ainsi que celles qui, avec une accélération des phases d’expérimentation, pourront l’être à court terme. Cet effort devra rester aligné avec la National Defense Strategy pour atteindre les objectifs stratégiques. Le groupe représente aussi une opportunité de renforcer l’intégration du Defence Innovation Unit tout au long du développement des capacités, afin de coupler l’expertise en recherche et développement défense aux technologies commerciales avancées.

Enfin, dotée d’objectifs clairs (des milliers de systèmes) et d’un calendrier précis (18 à 24 mois), l’initiative doit enregistrer des succès rapides pour maintenir son élan. La pression est forte, et ralentir les débuts risque de compromettre l’ensemble du projet, voire d’entamer la confiance dans la possibilité d’intégrer rapidement des technologies avancées, mettant ainsi en péril d’autres innovations militaires.

Une victoire précoce est donc cruciale : le DoD doit sélectionner un système prêt à être développé à grande échelle, le financer et l’annoncer clairement afin d’envoyer un signal fort à l’industrie comme aux acteurs internes de l’administration.

Conclusion

Face à la menace stratégique chinoise à court terme, le Département de la Défense a pris la mesure de la nécessité d’accélérer le déploiement de systèmes autonomes attritables via l’initiative Replicator, qui prévoit des milliers d’unités opérationnelles dans les deux ans. Cette démarche constitue un pas majeur pour transformer l’innovation technologique en innovation militaire, en tirant parti de l’intelligence artificielle et des systèmes autonomes afin d’anticiper de plusieurs années l’accès à certaines capacités initialement prévues pour la décennie 2030. Au-delà des premiers milliers de drones, la méthodologie Replicator pourrait être réutilisée pour réduire durablement le « fossé de la mort » qui freine le transfert des technologies du secteur commercial vers les programmes de défense. Si des difficultés restent prévisibles et qu’un scepticisme persiste quant à la capacité du DoD à exécuter ce programme dans le cadre actuel budgétaire et bureaucratique, l’engagement initial et les premières réussites seront essentiels pour valider l’initiative en interne comme en externe. En définitive, Replicator ne se limite pas à contrer les avancées chinoises à court terme : il porte également l’espoir d’une armée américaine plus agile et innovante sur le long terme.

Lauren Kahn est analyste principale au Center for Security and Emerging Technology de Georgetown, spécialisée dans les applications de l’intelligence artificielle pour la sécurité nationale.

Crédit image : Pvt. James Newsome, 11th Armored Cavalry Regiment