Les débats autour de la posture nucléaire de l’OTAN, qui repose en partie sur le déploiement avancé d’armes nucléaires américaines en Europe, divisent souvent les experts. Pourtant, concernant le partage nucléaire, critiques et partisans convergent sur un point : l’arrangement actuel, basé sur les bombes B61 et leur capacité d’emport par des avions alliés, est jugé obsolète tant sur le plan militaire que politique. Cependant, l’arrivée imminente du F-35A Lightning II et la modernisation des bombes B61-12 pourraient bien inverser cette dynamique.
Le F-35A, destiné à remplacer les avions multirôles actuels dans la majorité des pays participant au partage nucléaire, est une plateforme nettement plus performante. Associé à la bombe B61-12 modernisée, il renouvelle les capacités de dissuasion régionales de l’OTAN et renforce la crédibilité face à la menace russe. Par ailleurs, l’acquisition du F-35A par un grand nombre de membres de l’alliance – en particulier l’Allemagne – contribue à renforcer la confiance politique dans l’engagement nucléaire partagé.
Grâce à son statut de principal chasseur européen et à l’impossibilité pour les utilisateurs de modifier l’appareil, le F-35A ouvre aussi de nouvelles possibilités de coopération. Les membres de l’Est de l’Europe pourraient déployer leurs appareils et pilotes en Europe de l’Ouest pour s’entraîner à la mission nucléaire. Ce lien direct est un facteur de reassurance pour ces alliés exposés, dont la perception du risque confère souvent une plus grande volonté d’user des armes nucléaires en cas de conflit avec la Russie.
Si l’OTAN soutient activement ce type de coopération, l’époque où le partage nucléaire était perçu comme un vestige dépassé de la Guerre froide pourrait rapidement appartenir au passé. Au-delà du renforcement de la dissuasion, ce dispositif contribuerait également à la cohésion et à l’unité de l’alliance transatlantique.
Les problèmes de crédibilité du partage nucléaire
Dans le cadre du partage nucléaire, les États-Unis déploient des armes nucléaires tactiques en Europe pour créer une chaîne d’escalade reliant leur sécurité à celle de leurs alliés européens – un mécanisme appelé couplage. La présence de ces armes près du front augmente la probabilité qu’une escalade nucléaire survienne en cas de conflit conventionnel, renforçant ainsi la dissuasion.
Trois décennies après la fin de la Guerre froide, les États-Unis ont retiré pratiquement toutes leurs armes nucléaires tactiques du continent. Seules environ une centaine de bombes B61 – conçues pour être larguées par des avions dits « dual-capables » exploités par certains membres de l’OTAN – restent stationnées en Italie, Allemagne, Turquie, Belgique et Pays-Bas.
Cette capacité nucléaire tactique est cependant jugée non crédible. Sur le plan militaire, utiliser des chasseurs de quatrième génération comme le F-16 ou les Tornado vieillissants pour pénétrer les systèmes modernes de défense aérienne russes et livrer des bombes non guidées serait une mission aux chances minces, qualifiée parfois de « sept miracles consécutifs ». L’avion devrait survivre à une première attaque, obtenir l’autorisation présidentielle pour armer les bombes, réussir divers ravitaillements en vol, échapper aux défenses ennemies, identifier la cible et larguer la bombe avec précision.
Le conflit en Ukraine a mis en lumière ces difficultés : face à des défenses antiaériennes performantes, tant la Russie que l’Ukraine ont perdu l’avantage aérien, rendant les missions d’appui aérien proches extrêmement risquées. Les forces russes ont ainsi privilégié les attaques stratégiques par missiles balistiques et de croisière, opérant souvent en dehors de la portée des missiles sol-air ukrainiens.
Sur le plan politique, le partage nucléaire est aussi fragilisé. La ratification récente du Traité sur l’interdiction des armes nucléaires a provoqué des débats dans plusieurs pays de l’OTAN, et l’Allemagne en particulier a envisagé de sortir du dispositif. Cette incertitude a suscité des inquiétudes à l’Est, où la crainte d’un affaiblissement de la cohésion nucléaire de l’OTAN et de la crédibilité de ses garanties de sécurité est vive. Le volet politique du partage – qui inclut la consultation, le partage d’informations et la planification commune – est souvent considéré aussi important, sinon plus, que les facteurs techniques.
Enfin, l’OTAN n’a pas adapté son partage nucléaire aux divergences de perception des menaces au sein de l’alliance. Alors que la menace majeure vient de l’Est, près de tous les sites nucléaires se trouvent en Europe de l’Ouest. Ainsi, la Pologne a régulièrement demandé à pouvoir accueillir directement des armes nucléaires américaines.
La transformation technologique du partage nucléaire
Si la crédibilité actuelle du partage nucléaire est faible, elle pourrait être restaurée dans un avenir proche grâce à l’introduction du F-35A et de la bombe B61-12. Ces évolutions technologiques modifient profondément l’équation stratégique en Europe.
Malgré certaines difficultés techniques et une disponibilité limitée dues à des problèmes de maintenance, le F-35A se distingue déjà comme un avion de combat très performant. Doté de capacités furtives, d’un ensemble de guerre électronique avancé et de capteurs sophistiqués offrant une conscience situationnelle inégalée pour un avion de quatrième génération, il permettra aux pays participant au partage nucléaire de pénétrer des zones fortement défendues comme l’espace aérien russe.
Cette furtivité rappelle le succès du F-117 Nighthawk pendant la Guerre du Golfe, qui, seul, avait pu s’infiltrer sans aide et frapper des cibles irakiennes. Bien sûr, la furtivité ne suffit plus à garantir la percée face à des systèmes modernes intégrés de défense anti-aérienne. Elle doit s’accompagner d’une planification minutieuse utilisant l’intelligence, la surveillance et la reconnaissance pour identifier les failles dans la couverture ennemie, ainsi que pour brouiller ou neutraliser les radars adverses.
Le F-35A dispose ici d’atouts majeurs, avec sa capacité à localiser et classifier rapidement les radars ennemis, informations qu’il affiche au pilote. Ces fonctionnalités renforcent grandement sa capacité à opérer en territoire contesté, comme le démontrent ses déploiements actuels sur le flanc Est de l’OTAN pour la collecte d’informations.
La bombe B61-12, entièrement intégrée au standard Block 4 du F-35A, apporte une précision bien supérieure aux modèles précédents grâce à un kit de guidage inertiel et GPS. Sa circular error probable est d’environ cinq mètres avec GPS, contre cent mètres pour les anciennes versions, ce qui améliore notablement la capacité opérationnelle tout en réduisant le risque pour l’avion largueur grâce à une modest standoff range, permettant une escape plus sûre après le largage.
Combinés, F-35A et B61-12 promettent donc une nette amélioration de la crédibilité opérationnelle du partage nucléaire. Bien entendu, la mission restera complexe et ne garantit pas le succès, notamment à cause du ravitaillement en vol en zone contestée. Mais les capacités réelles russes en matière de défense aérienne semblent moins impressionnantes que perçues publiquement, laissant une chance raisonnable de réussite.
Réparer la crédibilité politique du partage nucléaire
Au-delà des aspects militaires, le F-35A envoie un signal fort au plan politique : les gouvernements européens continuent de s’engager dans le partage nucléaire et demeurent prêts à effectuer des missions à risque impliquant des armes nucléaires américaines sur leur sol – ou en territoire ennemi. Aucun autre avion occidental n’est aussi spécifiquement conçu pour la mission nucléaire. L’autre avion certifié actuellement pour la B61-12, le F-15E Strike Eagle, rencontre, quant à lui, des difficultés manifestes pour percer les défenses aériennes adverses.
De plus, le F-35A bénéficie d’une production assurée à long terme, garantissant sa pertinence au combat au moins jusqu’en 2060. Cela contraste avec des alternatives comme le F/A-18F Super Hornet qui, bien que considéré un temps par l’Allemagne pour combler un vide, arrive en fin de production.
L’achat allemand du F-35A est ainsi un acte politique majeur, rendant improbable une sortie du pays du partage nucléaire. Alors que l’état médiocre des Tornado allemands aurait pu ouvrir la voie à un retrait du dispositif, la signature du contrat du F-35A immobilise définitivement ce choix. Les critiques, qui tentaient de qualifier ce choix de gaspillage, auront désormais du mal à inverser la tendance sans une décision active.
Par ailleurs, le F-35A permet d’envisager une collaboration renforcée entre alliés, notamment entre les pays de l’Est et de l’Ouest Europe. Lorsque la Pologne, la République tchèque, la Finlande et la Roumanie disposeront du F-35A, leurs pilotes pourraient s’entraîner en Europe de l’Ouest à la mission nucléaire. Cette forme de coopération, impossible auparavant en raison de la diversité des flottes d’avions, renforcerait la crédibilité politique de l’engagement nucléaire. La différence dans la perception des menaces, les pays d’Europe orientale étant souvent plus exposés, contribuerait à rassurer sur la volonté réelle d’emploi des armes nucléaires si nécessaire.
Bien qu’opérer un même type d’avion n’assure pas toujours une pleine interopérabilité – comme en témoignent les missions de police aérienne anglo-allemandes dans les pays baltes – la standardisation imposée du F-35A limite les modifications nationales du système, facilitant la coopération. Cette dynamique pourrait être pilotée notamment par l’Allemagne, et le déploiement en masse dans ce pays allégerait aussi la pression sur sa petite flotte.
Si cela risque de susciter une réponse négative en Russie, ce scénario est moins provocateur que le déploiement d’armes nucléaires américaines en Europe de l’Est. Par ailleurs, la Russie ayant déjà annoncé vouloir stationner des armes nucléaires en Biélorussie, un approfondissement de la coopération nucléaire au sein de l’OTAN serait certainement bénéfique pour la sécurité européenne malgré les réactions adverses potentielles.
Faire du F-35A la pierre angulaire de la dissuasion régionale
Près de trente ans après la Guerre froide, il est largement admis que le partage nucléaire de l’OTAN souffre de déficiences majeures, à la fois militaires et politiques.
Certaines voix ont suggéré que les États-Unis déploient leurs propres missiles terrestres en Europe de l’Est pour rétablir l’équilibre face à la prolifération russe. Mais en dépit de l’invalidation du Traité sur les Forces nucléaires à portée intermédiaire, l’OTAN continue d’affirmer son intention de ne pas déplacer de missiles nucléaires basés au sol en Europe. L’invasion russe de l’Ukraine a néanmoins ravivé les débats sur la dissuasion conventionnelle et nucléaire.
Le F-35A Lightning II est susceptible de résoudre les problèmes de crédibilité de la composante nucléaire de l’OTAN dès son arrivée dans les forces aériennes européennes. Pour maintenir une posture nucléaire basée en partie sur des armes pré-positionnées, l’alliance doit considérer le F-35A comme l’élément central de sa stratégie de dissuasion. Polyvalent, il couvre un large spectre de missions – défense et attaque contre l’air, défense contre les missiles de croisière, suppression des défenses ennemies, reconnaissance, attaque électronique, appui rapproché, interdiction tactique – offrant une flexibilité que ne possèdent pas les missiles terrestres, limités aux cibles fixes. Cette valeur politique dépasse largement ses seules capacités militaires.
Plutôt que d’introduire un nouveau système d’armes terrestre, l’OTAN aurait intérêt à capitaliser pleinement sur les capacités du F-35A, en investissant dans des armes et savoir-faire pour neutraliser les défenses russes. Les opérateurs européens pourraient aussi expérimenter des concepts similaires à l’Agile Combat Employment de l’US Air Force, par exemple le ravitaillement “à chaud” au sol, permettant d’étendre la portée d’action en milieu contesté. Enfin, favoriser le déploiement d’appareils et de pilotes de l’Est en Europe de l’Ouest pour l’entraînement nucléaire consoliderait encore plus la crédibilité du partage et renforcerait la dissuasion en général.
Frank D. Kuhn est coordinateur de projet au sein du Cluster Contrôle des Armements, Science Naturelle et Technique au Peace Research Institute de Francfort. Ses recherches portent sur la dissuasion nucléaire, le contrôle des armements, la non-prolifération, ainsi que sur la technologie et la stratégie militaires. Les opinions exprimées ici sont celles de l’auteur.