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Le paysage politique africain est en pleine mutation. Une série de coups d’État militaires, surtout dans les pays francophones d’Afrique subsaharienne, soulève des questionnements majeurs sur la stabilité démocratique du continent, dans un contexte marqué par l’influence croissante de la Russie et de la Chine. Quatre experts décryptent cette vague de bouleversements et ses implications géopolitiques.

Le coup d’État au Gabon, survenu le 30 août 2023, constitue le huitième putsch militaire réussi en Afrique subsaharienne depuis 2020. Cette succession d’événements révèle une instabilité persistante, notamment dans les nations francophones, où les régimes démocratiques sont souvent qualifiés de « démocraties de façade ».

Ebenezer Obadare, chercheur senior en études africaines au Council on Foreign Relations, souligne que cette récente prise de pouvoir militaire met en lumière une frustration profonde envers des régimes qui, bien que démocratiques nominalement, restent profondément illibéraux. « Le soutien populaire en faveur d’une intervention militaire traduit cette exaspération », explique-t-il. Face à ce constat, les défenseurs de la démocratie libérale dans la région sont confrontés à un défi de taille : promouvoir un système démocratique qui ne se limite pas à la tenue régulière d’élections, mais qui réponde aussi aux attentes sociales et économiques concrètes des populations.

Raphael Parens, spécialiste à la Foreign Policy Research Institute, analyse la situation en Afrique de l’Ouest où plusieurs coups d’État récents, notamment en Guinée, au Mali, au Niger et au Burkina Faso, ont profondément bousculé la région. Chaque putsch répond à des enjeux locaux spécifiques, mais tous traduisent un problème majeur dans la relation civilo-militaire. « Dans cette région, les chefs de putsch invoquent la menace jihadiste et les échecs des opérations françaises de contre-terrorisme pour justifier leur action », précise-t-il. En Afrique centrale, ce sont plutôt les luttes d’influence au sein des élites et les rivalités interétatiques qui prédominent. Ces coups d’État mettent dans une position délicate les partenaires occidentaux et africains, partagés entre la tentation de soutenir des régimes militaires et le risque de nourrir un néocolonialisme assumé. Par ailleurs, la présence fluctuante du groupe Wagner et les tentatives du Kremlin de saper l’ordre international occidental expliquent en partie les décisions des juntes, souvent accompagnées d’une hausse des violations des droits humains en Afrique de l’Ouest.

Vanda Felbab-Brown, directrice de l’initiative sur les acteurs armés non étatiques à la Brookings Institution, rappelle que le putsch gabonais, à l’instar des autres depuis 2020, s’enracine dans des dynamiques internes. Des relations civilo-militaires tendues constituent une cause essentielle, bien que les putschistes habillent leurs actions d’un rejet populaire de l’insécurité, de la corruption et du manque d’opportunités économiques. « Au Gabon, une dynastie politique verrouillant le pouvoir, liée à la France et aux intérêts occidentaux, a détourné les ressources nationales et manipulé les élections », souligne-t-elle. L’effet de contagion international joue également un rôle grandissant : les militaires au pouvoir en Afrique ont compris que les sanctions occidentales ne suffisent pas à les destituer et qu’ils peuvent désormais chercher de nouveaux soutiens auprès de la Russie et de la Chine. D’autres pays, comme le Sénégal, la République démocratique du Congo ou Madagascar, courent aujourd’hui un risque accru de coup d’État.

Tatiana Smirnova, post-doctorante à l’Université de Sherbrooke, met l’accent sur le Sahel, où les coups d’État trouvent leur origine dans une distribution inéquitable des ressources et une confiance rompue envers des institutions nationales perçues par la jeunesse urbaine comme corrompues et inefficaces. « L’appel à la Russie comme alternative résulte de griefs anciens contre des élites nationales considérées comme inféodées à l’Occident », note-t-elle. Ce ressentiment anti-occidental révèle les limites des stratégies de contre-insurrection menées par les partenaires occidentaux. L’implantation russe, notamment à travers le groupe Wagner, et le retrait progressif des acteurs européens ont offert aux nouvelles juntes des opportunités politiques, économiques et idéologiques tout en renforçant leur dépendance envers Moscou. « Ces nouveaux dirigeants militaires promettent la paix, mais celle-ci repose souvent sur un nombre croissant de victimes civiles, dont ils ne rendent pas compte », alerte-t-elle. La dégradation continue de la situation sécuritaire pourrait fragiliser la légitimité des putschistes et provoquer des contre-coups. Cependant, la Russie entend maintenir sa présence dans la région, cherchant à tirer profit d’un contexte instable sans s’investir lourdement.

Cette série de bouleversements en Afrique interroge sur l’avenir des démocraties naissantes et la nature des relations internationalisées entre pouvoir militaire, acteurs étatiques et puissances extérieures. La concurrence géopolitique en toile de fond complexifie encore davantage les perspectives de stabilité politique et de sécurité sur le continent.