La Corée du Nord pourrait prochainement émerger comme un acteur encore plus déstabilisateur sur la scène internationale, profitant des fractures croissantes au sein du système mondial. Face aux rivalités et tensions entre grandes puissances, le régime de Kim Jong Un semble disposer d’un levier inédit pour renforcer sa survie et son influence, soutenu par un réseau d’alliés partageant un rejet commun de l’ordre international actuel.
Trois dynamiques majeures – la guerre en Ukraine, la collaboration grandissante entre l’Iran et la Syrie, et la menace d’une invasion chinoise de Taïwan – façonnent un contexte propice à l’expansion des activités illicites de Pyongyang. Ce contexte s’accompagne d’un affaiblissement des sanctions internationales, offrant à la Corée du Nord la possibilité d’intensifier sa prolifération d’armes et ses échanges commerciaux illicites avec un risque réduit de sanctions.
Historiquement, la péninsule coréenne a été un terrain de jeu pour les grandes puissances, et la dynastie Kim a toujours su exploiter les rivalités pour renforcer son pouvoir. Si l’année 2016-2017 a représenté un pic de coopération internationale pour contenir la Corée du Nord via des sanctions onusiennes, cette volonté collective s’est depuis largement érodée. Les rencontres diplomatiques fréquentes de Kim avec le président chinois Xi Jinping et le président russe Vladimir Poutine traduisent l’effort du régime pour consolider ses alliances face au reste du monde.
Le récent défilé militaire du 70e anniversaire de la fin de la guerre de Corée a marqué la présence remarquée du ministre russe de la Défense, Sergei Shoigu, ainsi qu’un haut responsable du Parti communiste chinois, Li Hongzhong. La visite prochaine de Kim Jong Un à Vladivostok pour rencontrer Vladimir Poutine doit aborder l’intensification de la coopération militaire et les échanges d’armements. Parallèlement, après une longue fermeture frontalière liée à la pandémie, la Corée du Nord envisagerait une réouverture prochaine, avec la Chine comme principal moteur de la reprise économique transfrontalière.
La Russie
Le conflit en Ukraine a ouvert de nouvelles opportunités pour la Corée du Nord. Tout en ripostant contre l’hostilité occidentale, Moscou a largement réduit ses efforts pour appliquer les sanctions onusiennes, comptant sur un soutien implicite de Pyongyang, notamment en matière d’armement. La Russie accueille des travailleurs nord-coréens en violation des sanctions, transfère du pétrole en quantité supérieure aux plafonds fixés, et collabore avec la Chine pour bloquer les démarches onusiennes contre la Corée du Nord.
La coopération russo-nord-coréenne prend une tournure stratégique : en cas de soutien de Séoul à l’Ukraine, Moscou menace de fournir des armes à Pyongyang, qui qualifie désormais ses relations avec la Russie de « collaboration tactique et stratégique ». Selon le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, la Corée du Nord livre à la Russie des munitions vitales pour son effort de guerre, en échange de nourriture et autres produits essentiels.
Les négociations à Vladivostok pourraient aboutir à un échange où la Corée du Nord fournirait obus d’artillerie et missiles antichars à la Russie, contre l’accès à des technologies avancées en matière de satellites et de sous-marins nucléaires. Une telle coopération prolongerait la capacité militaire de Moscou tout en renforçant le programme nucléaire nord-coréen, compliquant la dissuasion de la péninsule.
En outre, Pyongyang est l’un des rares pays à reconnaître la revendication russe sur les territoires sécessionnistes du Donbas et pourrait même y dépêcher des ouvriers, ce qui constitue un autre levier d’influence politique réciproque entre les deux régimes.
L’Iran et la Syrie
Au Moyen-Orient, Téhéran et Damas amplifient leurs liens avec Pyongyang. L’Iran nourrit un programme de coopération proliférante avec la Corée du Nord depuis plusieurs décennies, notamment dans la production de missiles balistiques, malgré des périodes de ralentissement. Des indices suggèrent également une collaboration nucléaire, bien que les preuves restent limitées et sujettes à spéculation. La Syrie, pour sa part, a bénéficié dans les années 1990 et 2000 d’une assistance nord-coréenne dans le développement de missiles et d’un réacteur nucléaire clandestin, détruit en 2007 mais qui témoigne de l’étroitesse des relations entre les deux pays. Pendant la guerre civile, la Corée du Nord a, selon l’ONU, fourni des missiles et des composants pour armes chimiques, ainsi qu’une main d’œuvre spécialisée.
Alors que les tensions entre l’Iran et les États-Unis persistent, il est probable que le soutien nord-coréen à Téhéran – sous forme technologique et logistique – se maintiendra, voire augmentera. La Syrie, confrontée à un tremblement de terre dévastateur et à une instabilité chronique, continuera de s’appuyer sur Pyongyang pour son appui militaire et diplomatique.
La Chine
La dynamique Russie-Chine-Nord-Corée s’inscrit dans un contexte élargi d’opposition à l’ordre international dominé par les États-Unis. L’« amitié sans limites » sino-russe se manifeste par des exercices militaires conjoints et une coordination stratégique, dont la Corée du Nord pourrait prochainement faire partie. Cependant, Pékin reste sur la réserve quant à un soutien militaire direct à Moscou, bien qu’il fournisse déjà des équipements à double usage et accroisse ses achats énergétiques russes.
Le scénario d’une invasion chinoise de Taïwan représenterait une rupture majeure dans le système mondial. L’impact humanitaire, économique et politique serait considérable, et risquerait d’accentuer la fracture internationale. La Corée du Nord en tirerait un avantage stratégique évident, en renforçant son rôle perturbateur dans la péninsule coréenne, en tirant parti du soutien chinois pour contourner les sanctions et en s’appuyant sur l’élargissement d’un réseau d’alliés opposés aux États-Unis.
Ce nouveau contexte permettrait à Pyongyang d’accroître ses exportations de charbon, de produits de la mer, de textiles et de main-d’œuvre, tout en bénéficiant d’importations illimitées de pétrole. Il contribuerait aussi à développer des systèmes économiques parallèles, offrant à la Corée du Nord un refuge pour exercer des pressions financières, cybernétiques et militaires dans une quasi-impunité.
Conclusion et recommandations
La complexité interrégionale des tensions explique qu’une réponse globale et multilatérale est nécessaire pour juguler l’expansion nord-coréenne. Les États-Unis, en collaboration avec leurs alliés et partenaires, doivent envisager des coalitions larges capables d’anticiper des scénarios dégradés et d’agir efficacement. La simple division des efforts par région, comme le traitement isolé de la crise ukrainienne et de la question coréenne, ne tient pas compte des interdépendances croissantes.
Le maintien et le renforcement des sanctions constituent un élément central de la stratégie. Leur objectif est de priver le régime nord-coréen des ressources nécessaires à ses programmes d’armement tout en retardant la prolifération et en envoyant un signal dissuasif à d’autres États parias. Cela nécessite un suivi renforcé et une implication active des acteurs économiques dans les zones clés.
Par ailleurs, la coopération trilatérale entre les États-Unis, la République de Corée et le Japon doit s’intensifier, notamment en matière de partage de renseignement, de préparation militaire conjointe, de défense antimissile et d’adaptation du dispositif de dissuasion, qui devra évoluer vers des stratégies plus basées sur le déni que sur la punition.
Enfin, il est essentiel de développer une imagination stratégique pour envisager des conflits multidimensionnels, potentiellement sur plusieurs fronts, et de mettre en place des mécanismes de confiance, tels que des canaux de communication sécurisés, pour réduire les risques d’escalade accidentelle. L’histoire montre que sous-estimer la Corée du Nord pourrait s’avérer périlleux. Mieux vaut être préparé à agir dès aujourd’hui pour limiter demain les dégâts.
Jonathan Corrado est directeur de la politique à la Korea Society, une organisation non gouvernementale basée à New York, spécialisée dans les questions de sécurité, de diplomatie et socio-économiques liées à la péninsule coréenne et à l’Asie du Nord-Est.