Depuis plus de vingt ans, le groupe des BRICS — formé par le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud — suscite davantage de débats sur son potentiel futur que sur des succès géopolitiques concrets. Le sommet des BRICS d’août 2023 entend inverser cette tendance. Après de longues négociations sur les candidats, les critères et l’équilibre, les membres ont convenu d’envisager l’intégration possible de l’Argentine, de l’Égypte, de l’Éthiopie, de l’Iran, de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis. À court terme, cette expansion est perçue comme un défi adressé aux États-Unis et à l’Occident dans son ensemble. Cependant, l’impact à long terme reste incertain. La diversité accrue du groupe génère une certaine confusion géopolitique, loin des ambitions clairement pro-chinoises ou pro-russes espérées par Pékin et Moscou.
Cette nouvelle affirmation des BRICS, qui fait suite à l’invasion russe en Ukraine, illustre le paysage mondial en mutation dans lequel les États-Unis doivent désormais s’inscrire. Cet environnement stratégique se caractérise par une diffusion globale du pouvoir, où le rôle et l’importance des puissances moyennes ont progressé simultanément. Crucialement, beaucoup de ces puissances moyennes hésitent à s’aligner strictement sur l’agenda international de Washington. Pour conserver son leadership global, les États-Unis doivent bâtir de nouvelles alliances et partenariats adaptés à cette réalité, notamment en renforçant les institutions multilatérales et en préparant mieux leurs diplomates à y évoluer.
Comprendre le paysage international actuel
L’invasion de l’Ukraine par la Russie a conduit à une remise en question des certitudes sur l’état des affaires internationales. Dans un récent rapport de l’Institut d’études diplomatiques de l’Université de Georgetown, les dynamiques émergentes ont été regroupées en trois catégories principales. La première regroupe des tendances déjà connues mais désormais clarifiées : la montée d’un nouveau mouvement des non-alignés, les limites des sanctions occidentales, la régionalisation économique et la hausse des défis transfrontaliers comme l’insécurité alimentaire. La seconde concerne les tendances révélées par l’agression russe et par la réponse mondiale, telles que l’investissement collectif dans des organisations de sécurité comme l’OTAN, et le glissement de la Russie hors de sa zone d’influence traditionnelle. Enfin, la troisième catégorie rassemble des événements imprévisibles, qualifiés de “cygnes noirs”, qui poseront des défis stratégiques majeurs.
Un élément commun à toutes ces questions est la diffusion mondiale du pouvoir. Les puissances moyennes s’affirment davantage par rapport aux grandes puissances que sont les États-Unis, la Chine ou la Russie. Pour Washington, ces puissances moyennes ne représentent pas des adversaires, mais des partenaires essentiels pour relever les défis géopolitiques. Si elles ne parlent pas toujours d’une seule voix, elles vont élever le volume de leur influence et les États-Unis doivent en tenir compte.
Le juste milieu stratégique
Les puissances moyennes se définissent souvent comme des hégémons régionaux ou des pays disposant de ressources géopolitiques significatives, comme l’Inde, la Turquie, le Brésil, l’Arabie saoudite, la Corée du Sud ou le Japon. Elles peuvent aussi inclure des blocs régionaux consolidant ressources et accès au pouvoir, tels que l’ASEAN, l’Union africaine, des groupements ad hoc dans le Golfe ou des initiatives d’unification en Amérique du Sud, sans oublier les BRICS eux-mêmes.
Ce terme de “puissances moyennes” est pratique mais imparfait pour décrire une mosaïque de nations autonomes. Bien qu’il soit parfois associé aux pays critiquant la politique américaine, ce cadre est trompeur. La montée des puissances moyennes s’analyse mieux comme une stratégie de prudent équilibre face aux grandes puissances, où l’intérêt national reste la priorité.
Un des premiers enseignements de l’invasion russe fut l’unité de la coalition occidentale menée par les États-Unis dans son soutien à l’Ukraine. Pourtant, de nombreux pays sont restés neutres, formant ce que certains qualifient de “nouveau mouvement des non-alignés”. Ces États et groupes régionaux ont résisté aux tentatives d’exclusivité des États-Unis ou de la Russie, forgeant leurs propres trajectoires.
L’Inde illustre parfaitement cette stratégie de prudence. Sur la coopération sécuritaire, elle se rapproche de l’Occident — renforçant son partenariat militaire bilatéral avec les États-Unis via le Quad pour contrer l’influence chinoise en Asie. En revanche, New Delhi refuse de condamner la Russie pour la guerre en Ukraine, fidèle à ses liens historiques avec Moscou. Avec son leadership parmi les non-alignés, l’Inde constitue un partenaire important pour Washington, mais cette relation ne saurait être tenue pour acquise, notamment en cas de conflit militaire avec la Chine.
Les organisations régionales comme l’Union africaine témoignent également de cette dynamique. Celle-ci a renforcé ses capacités opérationnelles pour la paix et la sécurité, négociant des accords dans des conflits armés, conduisant des missions de maintien de la paix et promouvant des agendas continentaux sur le climat ou la sécurité alimentaire.
Les pays africains sont devenus des acteurs indépendants dans le système international et peu nombreux sont ceux qui se sont alignés sur l’Occident dans la crise ukrainienne. Si beaucoup ont voté en faveur de résolutions condamnantes à l’ONU, peu ont souhaité sanctionner davantage Moscou, souvent pour préserver des relations fournissant prêts, armements et contractants militaires. Une délégation conduite par l’Afrique du Sud s’est rendue à Kiev et Moscou en juin 2023, dans le cadre d’initiatives de paix et de débloquage probable des exportations céréalières. Pour les États-Unis, ces réalités imposent de comprendre les intérêts propres de ces pays et d’adapter leur politique continentale en conséquence.
Ces exemples montrent que les puissances moyennes ne forment pas un groupe homogène. Leur influence s’exerce par des moyens variés — économiques, politiques, régionaux — et poursuit des objectifs divers, qu’il s’agisse de gains économiques, de considérations internes ou d’évitement des conflits majeurs. Leur capacité à élever leur voix façonnent l’avenir stratégique pour Washington, constituant une opportunité d’engager des partenaires renforcés sur des intérêts communs, et d’enrichir légitimité et capacités des coalitions internationales.
La diplomatie américaine pour un monde nouveau
Au cœur de toute stratégie diplomatique efficace doit se trouver une mise en valeur du multilatéralisme, où les États-Unis exploiteraient leur pouvoir de convocation pour bâtir et diriger des coalitions fondées sur des intérêts partagés. À mesure que le pouvoir se diffuse, ces alliances seront indispensables pour coordonner efforts et ressources. Plutôt que d’exiger des engagements explicites contre la Chine ou d’autres acteurs, Washington doit privilégier des cadres flexibles — ce qu’Antony Blinken nomme la “géométrie variable” — permettant des convergences ponctuelles sans renier les préoccupations des pays concernés. Comme déjà observé dans des forums tels que le G7, les États-Unis peuvent organiser des arrangements informels sur des thèmes comme le climat, la finance ou la non-prolifération, dans des institutions établies ou en dehors.
Construire ces coalitions nécessite un travail délicat de rapprochement avec les puissances moyennes et leurs intérêts divergents. La diplomatie bilatérale demeure cruciale, mais elle vient en complément d’un multilatéralisme soutenu. Les relations bilatérales peuvent soutenir des coalitions multilatérales dans des cadres officiels et dans des forums régionaux, ainsi qu’au sein de regroupements ad hoc.
Sur le plan géopolitique, il apparaît que la Russie et la Chine devront faire face à de sérieuses contraintes dans les années à venir. L’intimidation régionale ne compense pas des pratiques économiques douteuses, ni des perspectives démographiques défavorables. La Russie, affaiblie par les sanctions occidentales, pourrait n’offrir aux pays en développement que le recours à des groupes paramilitaires comme Wagner, voire des sources d’armement controversées, comme le suggère l’actuelle recherche d’armes nord-coréennes par Moscou. De son côté, la Chine connaît un fléchissement économique qui compromet ses ambitions expansionnistes, tandis que le bilan de l’initiative “nouvelle route de la soie” se détériore.
Les prochaines étapes
Comment Washington peut-il mieux intégrer le multilatéralisme ? Premièrement, en formant davantage ses diplomates au travail multilatéral – maîtrisant les négociations à base de consensus et leurs subtilités. Le Département d’État américaine initie déjà cette voie par le programme Junior Professional Officer qui place des Américains dans les institutions onusiennes. Cette expérience devrait être renforcée avec des affectations régulières dans les organisations multilatérales, devenant un pilier de la formation et du parcours diplomatique.
Deuxièmement, les États-Unis doivent continuer à soutenir la réforme du Conseil de sécurité de l’ONU. Cette institution demeure fondamentale pour traiter des menaces globales, mais reflète plus l’ordre d’après-guerre que celui issu de la décolonisation et de la fin de la guerre froide. Une réforme, notamment l’ajout de sièges permanents et non permanents, permettrait un meilleur engagement des puissances moyennes, renforçant la coopération multilatérale en ligne avec les intérêts américains. Le président Joe Biden a déjà exprimé son appui à cette idée, avec en particulier un soutien à l’entrée de l’Inde parmi les membres permanents compte tenu de son poids stratégique.
Par ailleurs, les États-Unis devraient offrir aux nations pratiquant un équilibre prudent un “capital politique positif” sur des sujets d’intérêt commun, avec une vision tournée vers des avantages mutuels durables. Par exemple, les industries halieutiques d’Amérique du Sud ou d’Asie du Sud-Est souffrent de la pêche illégale et pourraient bénéficier d’un partenariat avec la Garde-côtière américaine. Le partage de renseignement, déjà sous-utilisé, représente aussi un levier puissant pour instaurer des relations solides et une confiance à long terme.
Ces efforts doivent se concentrer sur des politiques qui construisent des relations durables, susceptibles d’apporter des retours stratégiques à long terme aux États-Unis. Les ressources ou l’expertise que la Chine propose aux puissances émergentes ne suffisent pas à contenir les capacités spécifiques que seul Washington peut fournir, notamment aux pays prenant conscience du poids potentiellement envahissant de l’influence chinoise. Plutôt que de dépendre des sanctions ou du blocage commercial, les États-Unis peuvent convaincre ces pays d’agir pour des bénéfices partagés, non liés à des résultats immédiats comme des votes à l’ONU, mais vus comme des investissements à long terme sur des dossiers comme la gestion des pêcheries ou le renseignement.
Enfin, la “géométrie variable” doit être pleinement adoptée dans la construction de ces coalitions. Cela implique d’œuvrer à la fois au sein d’institutions existantes et à travers des coalitions ad hoc avec des pays partageant certains intérêts, sans obliger à l’adhésion à tous les points clés. En réactualisant son arsenal diplomatique, en jouant pleinement le jeu multilatéral, en développant un capital positif et en pratiquant la géométrie variable, les États-Unis peuvent relever les défis d’un monde à puissance moyenne croissante.
Kelly M. McFarland est historien diplomatique américain et directeur des programmes et recherches à l’Institut d’études diplomatiques de l’Université de Georgetown. Il anime également le podcast Diplomatic Immunity. Avant Georgetown, il a été analyste au Département d’État des États-Unis.
Chester A. Crocker est professeur émérite à l’École des relations internationales de Georgetown et membre distingué de son Institut d’études diplomatiques. Ancien secrétaire d’État adjoint aux affaires africaines, il a également présidé le conseil d’administration de l’Institut américain de la paix pendant vingt ans.
Ryan Conner est associé en recherche et communication à l’Institut d’études diplomatiques de Georgetown. Il a récemment obtenu un master en études européennes à l’École des relations internationales.