Le 6 septembre, une attaque aérienne russe de trois heures sur Odessa a causé des dégâts aux infrastructures agricoles et portuaires, faisant un mort parmi les civils. Parmi les 33 engins aériens lancés par la Russie, 25 étaient des drones Shahed fabriqués en Iran. Cette attaque s’inscrit dans un contexte plus large de coopération entre l’Iran et la Russie dans le domaine des drones, alors que des rapports récents évoquent la production par la Russie de plusieurs milliers de drones avec l’assistance iranienne. Cet événement souligne une réalité désormais indéniable : les drones prennent une place croissante dans le conflit de faible intensité opposant l’Iran aux États-Unis. Ce conflit, historiquement centré au Moyen-Orient, s’étend désormais à d’autres zones, dont le conflit en Ukraine.
L’utilisation des drones iraniens suit une trajectoire alarmante : plus leur prolifération s’étend, plus ils deviennent létaux et sophistiqués. L’Iran a testé et perfectionné ses systèmes de drones en les vendant d’abord à ses réseaux proxy avant de les livrer massivement à la Russie dans le cadre du conflit ukrainien. Récemment, ces drones et leurs sites de fabrication ont également été observés en Amérique du Sud, en Afrique et en Asie centrale. Cette diffusion croissante accroît la menace que l’Iran pourrait représenter pour les forces américaines et alliées, au Moyen-Orient comme ailleurs. Pour contrer cette menace, les États-Unis et leurs alliés devraient intensifier les efforts visant à perturber le développement drone iranien, notamment en fournissant des systèmes de défense aérienne adaptés aux drones dans les zones de conflit comme l’Ukraine, tout en renforçant l’efficacité des sanctions ciblant l’Iran et ses partenaires impliqués dans la production et l’utilisation de ces engins.
Évolution des attaques soutenues par l’Iran depuis 2020
La progression de l’usage et la prolifération des drones iraniens est particulièrement visible dans deux terrains traditionnels du conflit de faible intensité entre l’Iran et les États-Unis : l’Irak et la Syrie. Les attaques menées par des drones soutenus par l’Iran contre les installations diplomatiques et militaires américaines dans ces deux pays ont débuté début 2021, suite à l’élimination en janvier 2020 du général Qassem Soleimani, commandant des forces Qods des Gardiens de la révolution iraniens, par une frappe américaine. Si les forces américaines ont réussi à contrer la plupart de ces attaques, les drones se sont imposés comme un outil majeur pour Téhéran. Ils permettent à l’Iran de mener des opérations contre des cibles américaines en Irak et en Syrie tout en soutenant la guerre de la Russie en Ukraine. Cette situation oblige les États-Unis et leurs alliés à maintenir une présence dans la région, limitant leurs marges de manœuvre pour des réponses militaires traditionnelles.
L’influence iranienne en Irak et en Syrie remonte à la guerre Iran-Irak, mais elle s’est considérablement étendue à la suite du vide du pouvoir en Irak provoqué par l’intervention américaine en 2003. Par le biais de groupes proxies comme l’Organisation Badr (ex-Corps), l’Iran a accru son emprise politique et militaire à Bagdad pour contrer la présence américaine. Dix ans plus tard, vers 2012, l’Iran et ses groupes affiliés, comme Kataib Hizballah, Asaib Ahl al-Haq, ainsi que le Hezbollah libanais, sont intervenus en Syrie pour soutenir le régime de Bachar al-Assad face à l’insurrection populaire et à l’État islamique. Cette extension a permis à l’Iran d’établir un corridor terrestre et aérien direct à travers l’Irak jusqu’au Liban, consolidant son influence géopolitique au Moyen-Orient. Par ailleurs, des groupes comme Alwiyat al-Waad al-Haq agissent souvent en coordination ou sous la tutelle de ces groupes plus importants.
Depuis 2020, les attaques à la roquette, drone, mortier ou à l’engin explosif improvisé menées par ces groupes ont été multipliées par près de quatre. Si la roquette reste l’arme privilégiée depuis 2017, au moins 28 attaques au drone ont été enregistrées depuis janvier 2021. Parmi celles-ci, 10 ont été qualifiées de réussies (au moins un drone a explosé sur la cible), tandis que 15 ont été déjouées. En 2021, les drones représentaient environ 24 % de l’ensemble des attaques soutenues par l’Iran (66 au minimum), et 20 % en 2022 (45 au minimum). En 2023, quatre attaques sur au moins neuf signalées ont utilisé des drones, soit environ 44 %, un chiffre trop récent pour indiquer une tendance claire.
Selon les données open source, près de deux fois plus d’attaques de drones ont visé les installations américaines en Irak par rapport à la Syrie depuis 2021, une différence qui peut aussi s’expliquer par le manque d’information sur certaines zones syriennes. Le climat politique joue également un rôle, notamment en Irak où le nombre d’attaques a augmenté au premier semestre 2022 lors des turbulences politiques post-électorales. Cet affaiblissement apparent du pouvoir allié à l’Iran aurait encouragé Téhéran à intensifier la pression sur Washington et Bagdad, notamment sur fond de crise monétaire et financière affectant le pays, aggravée par les restrictions imposées par les États-Unis sur l’accès au dollar.
Prolifération des drones au sein du réseau des proxies
L’Iran développe des drones depuis les années 1980, initialement pour tirer parti d’un avantage technologique pendant la guerre Iran-Irak. Depuis les années 2000, ces drones sont transférés à ses réseaux proxies. Ces transferts s’accompagnent souvent d’exportations de capacités militaires plus larges, comme les roquettes et missiles, à des acteurs où l’Iran exerce une influence établie. Des preuves indiquent notamment que l’Iran a transféré des technologies de production de drones aux rebelles Houthis au Yémen, les conseillant même dans leur fabrication locale. Des technologies similaires ont été transférées au Hezbollah au Liban et au Hamas dans la bande de Gaza. Le transfert de savoir-faire facilitant la production domestique offre à l’Iran une certaine dénégation plausible. Ainsi, les drones utilisés par les Houthis, Kataib Hizballah en Irak ou le Hamas contre les forces américaines ou leurs alliés sont tous liés à l’Iran. D’autres systèmes de drones ont suivi des trajectoires similaires chez des groupes palestiniens, irakiens ou affiliés au Hezbollah. Des drones iraniens ont également été repérés en Éthiopie et se fabriqueraient au Venezuela ou au Tadjikistan. La Bolivie et la Biélorussie seraient aussi en discussion pour recevoir ces drones, la Biélorussie envisageant même une production locale.
La prolifération accompagne une amélioration continue des drones : l’Iran fournit des modèles comme le Qasef-1 aux Houthis, qui à leur tour les développent et améliorent leur létalité, comme en témoignent les attaques contre des bases américaines en Syrie en mars 2023. Ces drones ont vu leur autonomie de vol augmenter de près de 60 % et leur portée doubler par rapport aux modèles plus anciens comme l’Ababil-2.
Le réseau de la « menace iranienne » et les groupes dits de l’« Axe de la Résistance » – Hezbollah, Houthis, groupes soutenus par l’Iran en Palestine, Syrie et Irak – fonctionnent de manière décentralisée mais coopérative depuis les années 1980. Ces acteurs jouent un rôle clé dans le transfert de technologies de drones. Par exemple, le Hezbollah aurait formé la brigade Fatemiyoun, une milice affiliée aux Gardiens de la Révolution et composée majoritairement de combattants afghans, à l’usage de drones en Syrie. En 2022, des ateliers de fabrication et de réparation de drones ont été identifiés à Homs, exploités par le Hezbollah. Le groupe aurait également transmis ses compétences en pilotage de drones à Kataib Hizballah en Irak en 2019, ainsi qu’aux Houthis en 2018.
La portée des drones iraniens illustre les difficultés à les contrer. Leur prolifération au Moyen-Orient et au-delà met en danger un nombre croissant de sites américains et alliés. Les attaques menées par ces acteurs en été 2022 ont montré une tendance inquiétante au lancement transfrontalier, compliquant la détection des points de lancement. Par exemple, l’attaque du 15 août 2022 contre la garnison d’al-Tanf serait partie du site de Jurf al-Sakhar (rebaptisé Jurf al-Nasr), utilisé également pour des attaques drone contre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. Le drone utilisé, le Samad-3 (désigné KAS-04 par l’armée américaine), fait partie d’une famille de drones fournis aux Houthis qui ont une autonomie d’environ 1 000 miles (1 600 km). Ce rayon d’action couvre une vaste zone allant du golfe d’Oman à la Méditerranée orientale, en passant par Israël, le Liban, Chypre, jusqu’en mer Caspienne et proche d’Istanbul.
Rayon d’action d’environ 1 000 miles depuis Jurf al-Sakhar
Les drones iraniens dans le conflit ukrainien
Une des utilisations les plus marquantes des drones iraniens ces dernières années se déroule dans la guerre russo-ukrainienne. Après plusieurs semaines de dénégation, l’Iran a reconnu en novembre 2022 avoir fourni des drones à la Russie, tout en affirmant qu’ils n’étaient pas destinés à un déploiement en Ukraine. Selon le ministre iranien des Affaires étrangères, ces livraisons auraient été effectuées des mois avant le déclenchement du conflit. Les forces ukrainiennes ont cependant abattu des drones iraniens sur le terrain depuis octobre 2022, les États-Unis ayant également évoqué ce soutien en juillet 2022. Depuis, l’aide iranienne aux efforts militaires russes s’est intensifiée : des drones iraniens ont été utilisés contre des infrastructures civiles ukrainiennes. Une enquête du Washington Post de novembre 2022 a révélé que la Russie assemble désormais certains drones iraniens sur son territoire.
Certains drones employés dans les attaques soutenues par l’Iran en Irak et Syrie, notamment le Shahed-136, ont également été signalés en Ukraine, ciblant des infrastructures critiques. Cette version présente une autonomie de 1 550 miles (environ 2 500 km) – soit 500 miles de plus que le Samad-3 – avec une charge utile de 40 kg. Le Shahed-136 est réputé difficilement détectable par radar et utilisé dans des attaques en essaim. Rebaptisé « Geran-2 » par la Russie, il a vu ses systèmes de navigation améliorés. Ces drones, déployés en masse, permettent aux forces russes de frapper la majeure partie du territoire ukrainien depuis leurs bastions. Lors d’une récente attaque russe, la défense aérienne ukrainienne a abattu 31 drones Shahed sur 36 lancés. Le plus compact Shahed-101, déjà aperçu en Irak, pourrait également être fourni à la Russie.
Au-delà de l’amélioration technologique, la Russie a innové dans l’utilisation tactique des drones : contrairement à l’usage sporadique dans les conflits de faible intensité au Moyen-Orient, les drones russes sont déployés massivement et de manière ciblée en Ukraine. Ils servent à saturer les systèmes de défense ukrainiens et réduisent les risques pour l’aviation russe. La Russie emploie également des drones à voilure fixe et multi-rotors pour des missions de sabotage, de renseignement et de reconnaissance, frappant notamment chars et artillerie ukrainiens. Cette exploitation intensive des drones oblige l’Ukraine à consommer rapidement ses missiles de défense aérienne, souvent coûteux, ce qui met en difficulté les États-Unis et leurs alliés pour soutenir adéquatement Kyiv. Ce modèle militaire fait craindre la généralisation de cette tactique pour contrer des puissances militaires majeures comme les États-Unis.
Contre-mesures face aux attaques par drones soutenus par l’Iran
Les États-Unis ont cherché à détruire les technologies iraniennes de drones et ont clairement averti que ces attaques ne seraient pas tolérées. Sur au moins 28 attaques de drones lancées de 2021 à 2023 contre des installations américaines et alliées en Irak et Syrie, au moins 20 ont été interceptées par les défenses américaines et alliées. Par exemple, le 4 janvier 2022, la coalition internationale a abattu deux drones explosifs arrivant sur la base d’Aïn al-Assad, en Irak. Depuis l’installation de systèmes de défense aérienne dans le pays en 2020, ces systèmes ont joué un rôle clé dans la défense des bases, notamment les systèmes C-RAM (Contre-Rockets, Artillerie, Mortiers). Ces derniers ont permis d’arrêter près de 70 % des attaques par drones et ont été activés pour au moins 50 % de ces attaques, contre moins de 20 % pour les attaques à la roquette. Malgré leur efficacité, la hausse du nombre d’attaques accroît la menace, imposant le développement de moyens de défense supplémentaires, comme les systèmes portatifs ou haute puissance tactique (comme le système THOR) pour lutter contre les drones.
Les forces américaines ont aussi ciblé les infrastructures de production de drones. En juin 2021, suite à plusieurs attaques, des frappes aériennes de précision ont visé des installations liées à Kataib Hizballah et Kataib Sayyid al-Shuhada. L’impact de ces frappes demeure incertain, mais elles restent une méthode proactive importante. Ce type d’action dépend grandement du partage de renseignements avec les partenaires régionaux.
Des mesures non cinétiques ont également été prises : le Département du Trésor américain a multiplié depuis plusieurs années les sanctions contre les acteurs impliqués dans la production de drones iranienne, intensifiant ces mesures après la découverte de drones iraniens en Ukraine. Un rapport de Conflict Armament Research de novembre 2022 a identifié des composants américains dans ces drones, notamment un Shahed-136 contenant des pièces provenant de 13 entreprises américaines. Suite à cela, le président Joe Biden a créé un groupe de travail pour enquêter sur ces circuits d’approvisionnement. En février 2023, des parlementaires américains ont plaidé pour une approche gouvernementale globale afin de freiner la production et la prolifération des drones iraniens. Les sanctions ciblées devraient se poursuivre et les États-Unis coopérer avec leurs alliés régionaux pour couper les chaînes logistiques internationales de ces armes.
Un exemple d’intervention possible serait de surveiller la production à l’usine Ababil-2 récemment ouverte au Tadjikistan et d’interdire tout transfert vers le Moyen-Orient ou l’Ukraine. Des informations indiquent également la création d’une usine de drones en Russie, avec un acheminement de pièces par des navires de commerce dissimulés (« dark vessels ») en mer Caspienne. Par ailleurs, les négociations sur le nucléaire iranien pourraient intégrer des clauses visant à restreindre la production de drones dans ces installations hors d’Iran.
Le théâtre ukrainien illustre clairement le danger d’un échec à contenir cette prolifération. L’amélioration des défenses anti-aériennes ukrainiennes, grâce aux véhicules Gepard allemands et aux missiles HAWK américains retirés du service, a renforcé la capacité de Kyiv à contrer les drones. Ces défenses ont permis de neutraliser au moins 90 % des drones iraniens lors de frappes russes visant des infrastructures stratégiques. Cependant, cette protection a un coût élevé car elle nécessite l’usage de missiles d’une valeur d’un demi-million de dollars pour abattre des drones dont la fabrication ne coûte qu’environ 20 000 dollars. Cette situation favorise un déséquilibre asymétrique en faveur de la Russie.
L’intensité des attaques russes par drones a également obligé l’armée ukrainienne à retirer des moyens de défense aérienne du front pour protéger les infrastructures sensibles, affectant des opérations offensives comme dans le secteur d’Orikhiv où une contre-offensive a échoué en partie en raison d’un déficit de couverture anti-aérienne face aux attaques hélicoptères russes. L’exemple ukrainien démontre la capacité iranienne à produire des drones en masse, dépassant la capacité des systèmes de défense aérienne modernes, tant en termes de coût que de capacité industrielle.
Il est donc prioritaire pour les États-Unis et leurs alliés de soutenir la production et la vente de systèmes de défense aérienne à bas coût capables d’intercepter ces drones relativement lents mais produits en grande quantité. Il convient aussi d’augmenter les transferts à leurs partenaires susceptibles d’être menacés par les proxies iraniens et de maintenir la pression sur l’Iran via des sanctions ciblées et des démarches diplomatiques. Tandis que le conflit de faible intensité entre l’Iran et les États-Unis s’intensifie, enrayer la prolifération des drones iraniens est devenu essentiel pour promouvoir la stabilité et la paix dans la région et au-delà.