Le 23 janvier dernier, le Département de la Défense des États-Unis a publié sa nouvelle Stratégie nationale de défense, précisant la manière dont il entend remplir ses responsabilités conformément à la Stratégie nationale de sécurité. Quatre experts livrent ici leur analyse des principaux enseignements de ce document stratégique.
Kelly Magsamen
Ancienne chef de cabinet au Département de la Défense américain
La Stratégie nationale de défense 2026 est avant tout un document à forte connotation politique, qui consacre davantage de place à la critique des stratégies passées qu’à l’élaboration d’une théorie rigoureuse d’action. Si elle marque une rupture notable avec les documents antérieurs, certaines constantes demeurent, telles que l’importance accordée à la défense du territoire national, au partage du fardeau entre alliés, ainsi qu’au maintien d’une industrie de défense robuste. Malheureusement, j’estime que plusieurs alliés comme adversaires interpréteront le ton, et même certaines formulations, du document comme un retour à une approche fondée sur les « sphères d’influence », avec toutes les conséquences que cela entraîne en termes de dissuasion et de stratégie de précaution.
La prochaine Stratégie militaire nationale ainsi que les propositions budgétaires du Département de la Défense permettront d’avoir une vision plus claire des ajustements concrets envisagés concernant la structure des forces, les postures et les décisions majeures en matière d’acquisition. L’équipe actuelle sera vraisemblablement confrontée aux mêmes tensions et réalités géopolitiques que ses prédécesseurs lorsqu’il s’agira d’en assurer la mise en œuvre.
Joshua Treviño
Directeur principal de l’Initiative pour l’Hémisphère occidental à l’America First Policy Institute
Directeur de la Transformation à la Texas Public Policy Foundation
Au sein de l’hémisphère occidental, la Stratégie nationale de défense confirme ce que définissait la précédente Stratégie nationale de sécurité : les Amériques sont au cœur de la défense et des actions américaines. Elle identifie plusieurs zones clés dans l’hémisphère, notamment le Groenland et l’Arctique, le canal de Panama, ainsi que le « Golfe d’Amérique », jugées fondamentales pour la sécurité des États-Unis. Par ailleurs, la stratégie désigne explicitement les « narco-terroristes » comme une menace majeure, confirmant ainsi l’attention maintenue des États-Unis sur les estados de narco bien connus de la région, incluant notamment le Venezuela, le Mexique, Cuba, le Nicaragua, ainsi que certaines parties de l’État colombien.
Ce qui est aussi important, c’est ce que le texte ne mentionne pas, en particulier une implication substantielle sur le terrain en Amérique du Sud. Peu reconnue dans les cercles politiques, la stratégie américaine limite délibérément son engagement sur ce continent à une approche offshore, essentiellement fondée sur la projection de puissance maritime, suivant en cela le modèle traditionnel britannique appliqué à l’Europe. Cette orientation est bien reflétée dans la nouvelle stratégie.
Frank Hoffman
Rédacteur contributeur et analyste de défense retraité
Ancien cadre supérieur au sein du Bureau du Secrétaire à la Défense et du Département de la Marine
La nouvelle Stratégie nationale de défense fixe des priorités claires pour le Pentagone, articulées autour de quatre axes principaux : défendre le territoire national, dissuader la Chine dans l’Indo-Pacifique, renforcer le partage du fardeau avec les alliés, et consolider la base industrielle de défense.
Ces axes sont cohérents et correspondent largement à mes propres priorités proposées. Toutefois, la stratégie ne précise pas les détails du programme Golden Dome, qui représente un coût d’opportunité important au regard des trois autres axes. Elle reconnaît ouvertement le défi chinois sans pour autant mentionner Taïwan. Elle ne justifie pas non plus les navires de guerre contestés de la Golden Fleet. Par ailleurs, les capacités de guerre non conventionnelle sont sous-évaluées.
Il est notable que la base industrielle figure parmi les priorités. Le document promet de « réinvestir dans la production de défense américaine, d’accroître les capacités, de soutenir les innovateurs, et d’adopter les avancées technologiques telles que l’intelligence artificielle ». Cela montre que le Pentagone a réappris l’importance de la mobilisation industrielle et de la vraie source de la compétitivité américaine. Le texte ne fait pas référence aux enseignements tirés du conflit en Ukraine, en termes d’autorité décentralisée et d’adaptation, mais le Pentagone entend manifestement bâtir « l’arsenal de la démocratie » du futur, et non celui du passé.
Une bonne stratégie doit aussi convaincre sur les ressources nécessaires à sa mise en œuvre. Le Pentagone a besoin d’une augmentation significative de son budget. La stratégie fixe les bonnes priorités, mais il reste incertain qu’elle parvienne à persuader le Congrès de débloquer les moyens pour concrétiser ses ambitions.
Justin Logan
Directeur des études sur la défense et la politique étrangère au Cato Institute
L’impact des documents stratégiques américains reste limité, car les présidents peuvent s’en affranchir. Par exemple, la volonté affichée par Donald Trump d’une augmentation de 50 % du budget militaire ne se ressent pas dans la logique de la Stratégie nationale de défense.
Cependant, cette stratégie met en avant des notions telles que le transfert du fardeau, le recentrage et la maîtrise budgétaire. En particulier pour l’Europe, elle souligne que la taille économique et la démographie des États européens les placent en position de prendre en charge principalement leur propre défense conventionnelle, avec un soutien américain critique mais plus limité.
Ce « soutien américain plus limité » doit inclure un retrait des troupes américaines en Europe. Il n’y a aucune raison de maintenir les effectifs au niveau décidé par l’administration Biden en 2022. Jusqu’à présent, les responsables américains ont montré peu de volonté d’avancer sur ce transfert du fardeau, se contentant de louer à l’avance les engagements européens à augmenter leurs dépenses. Le président actuel pourrait passer outre l’opposition du Congrès à ce partage du fardeau s’il en avait la volonté. La question est donc de savoir s’il le souhaite réellement.