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À une époque où les États-Unis utilisent ouvertement l’exportation de leurs technologies militaires pour exercer des pressions sur des gouvernements étrangers et imposer leurs politiques commerciales, l’indépendance vis-à-vis des restrictions américaines a toujours été un argument majeur de vente pour les avions de combat français.

Par exemple, la Turquie a été exclue du programme F-35 en représailles à l’achat du système de défense aérienne russe S-400. Plus récemment, le président Donald Trump avait menacé de revoir le statut du Canada au sein du NORAD (Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord) si Ottawa s’avisait d’acheter des avions français ou suédois plutôt que le F-35.

Le président Emmanuel Macron a souvent vanté le Rafale comme une plateforme performante « sans conditions » et totalement indépendante des restrictions d’exportation américaines.

Lors des sommets de défense, Macron souligne fréquemment que l’achat du Rafale signifie « aucune condition politique de Washington » et aucun risque que des restrictions américaines puissent bloquer son utilisation future, ses mises à jour ou ses réexportations.

Dans le jargon militaire, on parle alors d’un produit ou d’une technologie « libre d’ITAR », c’est-à-dire qui n’est pas soumis aux International Traffic in Arms Regulations (ITAR), les Réglementations internationales américaines sur le commerce des armes.

Ces régulations fédérales contrôlent l’exportation de systèmes et de technologies de défense listées dans la USML (United States Munitions List). En clair, toute plateforme de défense inscrite sur cette liste ne peut être exportée vers un pays étranger sans une licence d’exportation explicite du gouvernement américain.

Cependant, cet avantage concurrentiel du Rafale pourrait être compromis suite à la vente des parts de la PME corrézienne LMB Aerospace au géant américain Loar Group, basé dans l’État de New York.

Loar a annoncé avoir finalisé l’acquisition de LMB Fans & Motors pour 367 millions d’euros (433 millions de dollars) en décembre 2025. Cette vente a été autorisée la semaine dernière par le gouvernement français malgré une forte opposition exprimée par tous les partis d’opposition à l’Assemblée nationale.

Fondée il y a plus de 60 ans, LMB est un leader mondial dans la conception et la fabrication de ventilateurs et moteurs personnalisés à haute performance. Ses équipements sans balais sont largement utilisés dans les plateformes aérospatiales et militaires.

LMB fournit notamment des ventilateurs pour le Rafale, les sous-marins nucléaires français, les hélicoptères Airbus Tiger, le char Leclerc ainsi que d’autres véhicules militaires. L’entreprise équipe aussi plusieurs avions américains comme le F-15, le F-16 et le F-18, ainsi que les hélicoptères Apache et Black Hawk.

LMB fournit également les sous-marins lanceurs d’engins nucléaires (SNLE) construits par Naval Group ainsi que le porte-avions Charles de Gaulle.

Le groupe Loar est sous-traitant de Boeing, Kratos Aerospace, Lockheed Martin et Northrop Grumman, produisant de petits composants mécaniques pour l’aéronautique civile et militaire.

La vente a été validée par le ministère de l’Économie malgré la recommandation initiale défavorable de la Direction générale de l’armement (DGA) et l’opposition marquée de presque tous les partis d’opposition.

Ce fut l’un de ces rares moments où la gauche et la droite à l’Assemblée nationale se sont réunies pour s’opposer à cette cession.

Jordan Bardella, président du Rassemblement national (RN), a dénoncé « la vente d’un actif stratégique au cœur de l’industrie de défense française », la qualifiant de « vente de la France ».

Marine Le Pen a qualifié cet accord de « véritable trahison de la souveraineté nationale » et ajouté que la France ne pourrait plus vendre des Rafale « sans l’approbation de Washington, simplement à cause de la présence d’un composant américain dans ces avions ».

La sénatrice socialiste Hélène Conway-Mouret a également critiqué cette transaction : « Il est surprenant que nous perdions toute crédibilité. Quand on parle de défendre la souveraineté française et l’économie européenne, si l’on tient ce genre de discours mais que l’on finit par céder à un concurrent… Et il ne s’agit pas de n’importe quelle entreprise vendue. Cela affecte directement notre souveraineté. »

Le Parti communiste français a déclaré : « Le gouvernement Macron a accepté de céder une pépite de notre industrie militaire, LMB Aerospace. Cette entreprise est stratégique pour la défense nationale. C’est une trahison ! »

Ils ont également averti qu’en passant sous contrôle complet américain, LMB serait soumise au Patriot Act et aux lois extraterritoriales américaines, notamment au régime ITAR, ce qui place le Rafale entre les mains de Washington.

Le gouvernement français, en réponse, défend sa décision en assurant avoir imposé des conditions « extrêmement strictes » à la cession et qu’il conserve un droit de veto sur toutes les décisions stratégiques.

Roland Lescure, ministre de l’Économie, a expliqué : « L’État disposera d’une action de préférence, une action dite « d’or », au capital de LMB, ce qui signifie que toute décision stratégique pourra être bloquée par l’État. »

Le gouvernement a aussi imposé le maintien de la production en Corrèze ainsi que le respect des contrats avec les entreprises militaires françaises, et ce, « sans limite de temps », a précisé Lescure.

Cependant, malgré ces garanties, l’acquisition de LMB Aerospace par un groupe américain met clairement à mal le statut « libre d’ITAR » des plateformes militaires françaises sensibles telles que le Rafale de Dassault ou les sous-marins nucléaires de Naval Group.

Cette vente pourrait aussi peser sur le succès des exportations du Rafale, dont l’indépendance des restrictions américaines a toujours constitué un argument commercial clé.

Cette autonomie face aux contraintes d’exportations américaines prend d’autant plus d’importance que l’administration Trump a fréquemment exploité l’exportation des technologies de défense pour faire du chantage et exercer des pressions sur des gouvernements étrangers.

En promouvant le Rafale auprès de pays européens ou de nations comme l’Indonésie ou l’Inde, Emmanuel Macron a insisté sur son caractère libre d’ITAR, soulignant qu’aucun gouvernement américain futur ne pourrait compromettre l’entretien, les mises à jour ou l’usage de ces plateformes en cas de conflit.

Après la cession, il est fort probable que les ventilateurs électriques de LMB Aerospace deviennent soumis aux régulations ITAR, ce qui permettrait au gouvernement fédéral américain d’interdire l’exportation des Rafale.

Les partis d’opposition estiment que cette vente compromet la souveraineté et l’indépendance de l’industrie militaire française face à l’ingérence américaine, un élément dont Paris s’est toujours fait la fierté.

Pour l’instant, les défenses du gouvernement français n’ont pas répondu à ces préoccupations légitimes. Reste à voir si Paris imposera des conditions supplémentaires ou des restrictions supplémentaires à ce contrat, ou s’il est déjà trop tard pour intervenir.

Ce qui est certain, c’est que 433 millions de dollars représentent un prix bien trop bas pour mettre en péril la souveraineté et l’indépendance du complexe militaro-industriel français, construit en près de sept décennies à grands frais.