Au XIIIe siècle, la Moscovie, ancêtre médiéval de la Russie moderne, n’était qu’un modeste avant-poste à la périphérie de la Rus’ de Kiev. Elle ne se fit reconnaître comme puissance régionale qu’après la conquête mongole, jouant un rôle clé dans la collecte des impôts pour le paiement du tribut et le maintien de la suzeraineté des Khans dans la région. En retour, les Mongols soutenaient les dirigeants moscovites dans une relation symbiotique. Aujourd’hui, une dynamique similaire se dessine alors que le régime de Vladimir Poutine devient structurellement dépendant de la Chine — non seulement pour soutenir sa guerre en Ukraine, mais aussi pour assurer une stabilité minimale. La grande question pour les analystes est : dans quelle mesure cette dépendance russe envers la Chine perdurera-t-elle après le conflit ? Cette relation s’articulera selon deux forces concurrentes : la Chine constituera la bouée économique de la Russie, qui devra s’aligner dans sa sphère d’influence, tandis que la Russie tentera de réduire cette dépendance en développant des alternatives, avec un succès conditionné par son isolement géopolitique post-conflit.
Une architecture de dépendance russe
La dépendance structurelle de la Russie s’est renforcée tout au long de la guerre russo-ukrainienne, la Chine jouant plusieurs rôles : acheteur d’hydrocarbures, fournisseur de biens complexes et technologiques, et facilitateur financier. En 2024, la Russie importait 60 % des voitures particulières neuves et 65 % des camions en provenance de Chine, au détriment de ses producteurs locaux, qui ont réduit leur semaine de travail à quatre jours. La Chine représente un point d’accès majeur à l’économie mondiale pour Moscou, facilitant notamment le transbordement de produits que la Russie ne peut pas encore fabriquer efficacement, comme des machines à scier le bois, des roulements à bille ou des convertisseurs statiques. La dépendance russe s’étend aussi à ses exportations : les raffineries dites « teapots » chinoises — petites raffineries privées spécialisées dans le traitement d’hydrocarbures sanctionnés — achètent des hydrocarbures à des prix largement inférieurs au marché, grâce à des pipelines, des flottes parallèles, des échanges en cryptomonnaies et en yuans, ou des trocs commerciaux. En étant un des rares acheteurs disponibles, la Chine prolonge cette dépendance structurelle. De plus, des banques chinoises plus petites, déjà sous sanctions, prennent en charge la majorité des transactions, préservant la présence internationale des grandes institutions financières chinoises. Par ailleurs, des engagements à long terme — pipelines gaziers coûteux, contrats miniers pluriannuels, intégration de technologies complexes — renforcent l’ancrage économique russe à la Chine.
Après la guerre
Après le conflit, la Russie cherchera à réduire sa dépendance à la Chine, tout en étant confrontée à de multiples défis. Sa subordination à la Chine n’est pas encore scellée. Quelle que soit l’issue du conflit, Moscou devra affronter une récession économique, un déclin démographique durable, une crise politique de succession éventuelle, ainsi qu’un certain isolement politico-économique, dont l’intensité reste à définir. La politique russe post-guerre devra se concentrer sur le maintien du contrôle du régime, la reconquête des marchés globaux et la diminution de la dépendance structurelle envers Pékin. Néanmoins, la priorité restera la survie du régime, quitte à s’en remettre davantage à la Chine. À l’heure actuelle, les différentes factions composant le régime de Poutine sont unies par la guerre : les siloviki (services de sécurité et armée) détiennent le pouvoir prééminent, tandis que les oligarques et technocrates doivent soutenir l’effort de guerre sous peine de subir des “accidents” très médiatisés et mystérieux. Une fois la pression du conflit levée, ces groupes chercheront à restaurer leur influence, alimentant une compétition interne qui affaiblira la résistance russe face à l’influence chinoise. Dans ce contexte, la Chine pourrait offrir des technologies de pointe à prix avantageux pour entraver la relance de l’industrie nationale, ou un financement destiné à stabiliser le régime actuel, au détriment des intérêts des autres factions. La subordination russe pourrait aussi être tempérée par certains objectifs géopolitiques divergents de Pékin : éviter la recréation d’un pôle rival à son ordre anti-américain tout en préservant l’adhésion politique de ses partenaires et sans provoquer leur rancune. En effet, l’une des valeurs affichées du nouvel ordre chinois est de ne pas s’immiscer dans les affaires internes d’autres États.
Par ailleurs, l’imminente crise de succession russe exacerbera probablement la lutte entre factions. Le régime actuel est bâti sur des institutions volontairement faibles pour maximiser le pouvoir personnel de Poutine. Quand cette “gravité politique” disparaîtra, quel qu’en soit le motif, un nouvel acteur devra occuper le vide. La Chine pourrait s’imposer comme un soutien indispensable à un futur vainqueur, à un coût certain, car le nouveau régime aura besoin d’aide tant pour rémunérer ses soutiens que pour réprimer toute contestation. Ce scénario fait revivre des souvenirs historiques, à l’époque du joug mongol où le soutien du Khan était crucial pour assurer la succession politique. Historiquement, ce soutien s’accompagnait souvent d’augmentations de tributs et de concessions supplémentaires, renforçant la faiblesse de l’État mais consolidant la position du dirigeant. Du point de vue chinois, il sera essentiel de ne pas trop exploiter sa position afin d’éviter que la Russie ne cherche un autre parrain, et de garantir la stabilité d’un régime favorable à Pékin tout en conservant une autonomie partielle. Après la guerre, la Russie cherchera probablement à diversifier ses partenariats économiques. Parmi les premiers alliés envisagés figurent l’Iran, le Vietnam et l’Inde, en raison de relations économiques préexistantes. L’Iran pourrait être un partenaire technologique, comme il l’a été durant le conflit, tandis que le Vietnam et l’Inde sont des acheteurs potentiels de gaz, pétrole et armements russes. De façon stratégique, la Turquie pourrait jouer un rôle clé, grâce à son indépendance relative au sein de l’OTAN, son accès aux marchés occidentaux, et sa capacité à équilibrer ses relations avec l’Occident, la Chine et d’autres puissances. Ankara pourrait ainsi constituer un point d’accès alternatif vers les marchés mondiaux et un acheteur supplémentaire d’énergie russe, gagnant en retour du levier de négociation avec Washington et Bruxelles en modulant ses liens avec Moscou selon ses intérêts. Actuellement, la Turquie adopte une position d’équilibre dans le conflit, conservant des relations à la fois avec l’Occident et la Russie. Son partenariat économique avec Moscou est appelé à croître, en raison de sa stratégie opportuniste de double jeu.
Enfin, la Russie tentera probablement d’établir des relations avec certains États membres de l’OTAN, à commencer par des pays plus modestes comme la Hongrie, avant d’aborder des poids lourds économiques tels que l’Allemagne. Le succès de cette stratégie dépendra en partie de la progression des mouvements d’extrême droite, désireux d’améliorer leur économie via des approvisionnements russes bon marché, avec notamment l’Alternative pour l’Allemagne et le Rassemblement National en France en première ligne. En cas d’échec électoral de ces forces politiques, la Russie sera davantage isolée économiquement, mais la fragmentation européenne garantira des liens accrus avec un ou deux États au moins. Ces relations alternatives restent conditionnées par les régimes de sanctions post-conflit et les dynamiques économiques concurrentes, comme le renforcement des liens commerciaux de plus en plus étroits entre le Vietnam et les États-Unis visant en partie à contrer la Chine. Par ailleurs, certaines composantes de l’offre chinoise sont difficiles à remplacer, notamment les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle, les véhicules, ainsi que les mécanismes financiers. La réussite des alternatives économiques russes demeure incertaine et sera déterminante pour atténuer la dépendance à la Chine.
Les dynamiques de subordination
La relation sino-russe après la guerre d’Ukraine remplira plusieurs fonctions, variant selon l’issue du conflit et la stabilité du régime russe.
Un État tributaire
La Russie remplira probablement plusieurs rôles clés pour la Chine, notamment celui de fournisseur de matières premières. Pour Pékin, cet arrangement assurerait des revenus suffisants à la survie du régime russe et fournirait des intrants à bas coût pour son économie manufacturière, tout en maintenant la dépendance de Moscou. Les ressources naturelles seront le pilier de l’économie russe, en raison notamment d’une population en déclin démographique affectée par l’émigration, le vieillissement rapide, et une grande population de vétérans souffrant de troubles post-traumatiques non traités, nécessitant des soins médicaux importants, ce qui réduit la productivité économique. Cette tendance s’ajoute à une récession post-conflit annoncée, commune à nombre de pays revenant à une économie de paix. La dynamique de tribut dépendra de la situation financière russe pour préserver sa stabilité interne, du niveau des sanctions économiques post-conflit, de la réticence des entreprises internationales à opérer en Russie, et d’éventuels partenaires économiques alternatifs. Sur le moyen terme, il sera aussi crucial pour la Russie de développer de nouveaux secteurs économiques, notamment son industrie de l’armement, qui pourra tirer profit des leçons de la guerre moderne.
Un tampon sécuritaire
La Russie sera vraisemblablement contrainte de maintenir un dispositif militaire important à sa frontière occidentale, afin de contrôler tout territoire ukrainien annexé et conserver une posture dissuasive face à l’OTAN. En réponse, les pays de l’Alliance atlantique et l’Ukraine devront conserver leurs propres forces pour prévenir tout regain de conflit. Les provocations ponctuelles ou exercices de grande envergure de la Russie contribueront à mobiliser et détourner des capacités militaires occidentales. Cette configuration sécuritaire détournera l’attention et les ressources de l’Occident, obligé de se partager entre plusieurs zones sensibles, entre la région Asie-Pacifique et l’Europe. Crucial sera alors le rôle de l’Europe, sommée d’assumer une part plus lourde de la défense continentale, abandonnant des niveaux réduits de dépenses militaires comme avant l’invasion russe de 2022. Une hausse des dépenses militaires pèsera sur les opinions publiques européennes, qui pourraient devenir vulnérables à l’influence russe.
Un facilitateur économique et intégrateur
La Chine possède plusieurs avantages économiques uniques pour soutenir la stabilité russe et fournit déjà des composants technologiques indispensables aux secteurs militaire, sécuritaire et civil russes. Par exemple, les semi-conducteurs chinois sont essentiels à la production de missiles russes et les véhicules chinois inondent le marché domestique. L’adoption de ces technologies implique souvent une intégration forte dans les chaînes d’approvisionnement, difficilement dénouable même en cas d’alternative disponible. Par ailleurs, d’autres partenaires économiques tels que l’Iran, l’Inde ou le Vietnam ne peuvent aisément fournir de substituts technologiques. Malgré quelques réussites dans le domaine des logiciels, la production nationale n’a pas compensé tous les besoins technologiques. Ainsi, à court terme, la Russie restera largement dépendante des technologies chinoises, faute d’alternatives viables. Par ailleurs, le soutien chinois pourrait s’étendre au domaine financier. La Russie devra gérer son isolement probable des marchés de crédit, compte tenu des sanctions persistantes et du refus d’affaires internationales, notamment après l’expropriation de biens. La Chine, plus indulgente, voit le yuan utilisé dans 54 % des transactions sur le marché russe, reflétant cette dépendance. Pékin a déjà joué le rôle de prêteur en dernier ressort auprès de pays financièrement isolés, même si ce phénomène tend à s’estomper. La Russie cherchera probablement à accéder aux marchés de crédit chinois, probablement en échange d’infrastructures clés ou via la mise en garantie des revenus miniers, ce qui offrirait à la Chine un contrôle accru sur des actifs stratégiques russes. Moscou devra donc, au moins partiellement, s’appuyer sur cette dette chinoise, tout en pouvant espérer une certaine diversification financière auprès de capitaux du Moyen-Orient ou de pays occidentaux, selon l’étendue des sanctions post-guerre.
Un garant potentiel du régime
Si le régime de Poutine ou son successeur s’avérait instable, la Chine pourrait endosser le rôle de garant, fournissant un soutien économique, politique et militaire pour préserver un gouvernement ami à Moscou, dans l’éventualité où des mesures moins intrusives échoueraient. Elle pourrait également arbitrer entre factions ou parrainer des groupes préférentiels. Pékin resterait sans doute prudent pour éviter un engagement excessif, tout en s’efforçant de conserver son accès économique et de contrecarrer toute influence occidentale dans la région.
L’Asie centrale et la perte des sphères d’influence
Les sphères d’influence requièrent généralement une tension suffisante de puissance économique et militaire pour être maintenues. Progressivement, la sphère d’influence russe pourrait se réduire à la Biélorussie, certaines régions du Caucase et de l’Asie centrale devenant des terrains de compétition tripartite entre Russie, Turquie et Chine. Dès 2025, la Chine est devenue le premier partenaire commercial de l’Asie centrale, dépassant Moscou. Bien que les deux pays se distinguent par leurs secteurs d’échange, ce changement illustre la diminution de la position dominante russe dans la région. Parallèlement, les pays du Caucase tirent parti de la faiblesse russe pour diversifier leurs politiques étrangères et liens économiques. Ainsi, l’Arménie, moins assurée de profiter de la garantie sécuritaire russe, a normalisé ses relations avec la Turquie et l’Azerbaïdjan. Ce dernier renforce ses accords économiques avec Pékin afin d’étendre le « corridor moyen » contournant la Russie et reliant l’Asie centrale et le Caucase à l’Europe et à la Chine. Moscou n’est plus l’intermédiaire commercial essentiel qu’il a été. À mesure du déclin russe sur les plans militaire et économique, ces régions ressortent comme grands bénéficiaires du conflit russo-ukrainien, en gagnant des alternatives à Moscou.
Les risques d’une stratégie « Nixon inversée »
Face à ces perspectives, l’idée d’une « stratégie Nixon inversée » — où les États-Unis et l’Europe renforceraient rapidement leurs liens avec la Russie pour briser l’axe sino-russe avant qu’il ne se consolide — peut sembler séduisante. Toutefois, ce choix semble irréaliste à moins qu’un régime russe aux intérêts convergents ne prenne le pouvoir. Soutenir la survie du régime Poutine ou d’un successeur similaire encouragerait une guerre hybride renouvelée contre l’Ouest une fois que la Russie se sera redressée, tout en continuant à composer avec un axe russo-chinois. Entre 2014 et 2022, période où Moscou était moins dépendante de Pékin, la Russie entretenait déjà des politiques hostiles et une guerre hybride contre l’Occident, apportant peu de contrepoids à la Chine. À l’heure actuelle, la Russie espère exploiter le désir occidental pour une paix rapide, compte tenu de la lassitude politique générée par la guerre, et de la réticence à réagir face aux provocations.
Les siloviki alimenteront cette posture antagoniste envers l’ordre américain pour justifier un contrôle étendu de la société russe, acquis depuis 2022. Tandis que l’influence des oligarques et technocrates, favorables à l’ouverture à l’Ouest, s’amenuise, la stratégie dite « Nixon inversée » est non viable non pas par manque de logique dans les intérêts étatiques, mais parce que ces intérêts ne correspondent pas aux objectifs du régime actuel. La Russie pourrait même encourager cette stratégie pour obtenir des conditions plus favorables de Pékin, ce qui entretient une illusion erronée chez certains analystes occidentaux à propos de sa viabilité. De petites concessions avec Washington ne doivent donc pas être interprétées comme un changement fondamental dans la stratégie de Moscou.
Certains avancent que cette stratégie pourrait fonctionner sous un autre dirigeant russe, pas nécessairement démocratique, mais soucieux de préserver une indépendance vis-à-vis de la Chine. Une normalisation des relations pourrait être envisageable ultérieurement, mais trop hâtive ou mal adaptée, elle offrirait une nouvelle bouée de sauvetage à un régime hostile à l’OTAN. Jusqu’à ce que Poutine soit au pouvoir, l’OTAN doit maintenir l’isolement de la Russie afin d’affaiblir ses capacités de redressement par des sanctions, l’aide à l’Ukraine et un flanc est solide. Il est crucial d’éviter de restaurer une puissance hostile, même au prix d’une dépendance accrue à la Chine à court terme, car l’alternative ne verrait pas la Russie contrebalancer Pékin. La cohésion interne et la démonstration de force sont ce que respecte le régime russe, plus que n’importe quels accords formels. Il importe donc que les membres européens de l’OTAN soient capables et aient la volonté politique de dissuader toute agression russe. La porte vers l’Occident doit rester entrouverte, avec des liens renforcés conditionnés à des réformes sécuritaires tangibles. La politique initiale de Nixon, visant à séparer la Chine de l’Union soviétique, s’inscrivait dans un contexte géopolitique différent, marqué par des différends politiques et territoriaux déjà existants, exploités par le secrétaire d’État Henry Kissinger. Ce contexte n’est pas encore d’actualité.
Une nouvelle Moscovie ?
Il y a plusieurs siècles, les princes de Moscovie versaient un tribut aux Khans mongols. Aujourd’hui, un schéma de dépendance moderne réapparaît, non plus sous forme de caravanes d’or, de tapis ou de fourrures, mais à travers des hydrocarbures à prix réduits, des droits miniers, des baux fonciers à long terme, et dans le pire des cas, des transferts de terres. La subordination structurelle de la Russie entrera dans une phase de consolidation après la guerre en Ukraine. Sa faiblesse politico-économique, son isolement, et la priorité donnée à la survie du régime au détriment de l’indépendance géopolitique, seront des moteurs accrus de cette dépendance. La Russie tentera de développer des alternatives à la Chine, mais sa capacité de diversification restera limitée sur la durée. Une politique dite de « Nixon inversée » risquerait d’offrir une bouée à un régime d’ores et déjà plongé dans l’orbite chinoise.
Matthew Zalewski, Ph.D., spécialiste de l’histoire de la sécurité en Europe centrale et orientale, officier de liaison américain.