La modernisation de l’artillerie canadienne vise clairement à renforcer la lethality, la mobilité et la survie des forces lors d’opérations majeures de combat. Toutefois, les exigences actuellement émises par Ottawa suggèrent que cette modernisation pourrait déjà s’orienter vers une solution particulière, ce qui inquiète au regard des difficultés passées rencontrées par le système d’approvisionnement en matériel de défense du Canada.
Le document Inflection Point 2025, publié l’an dernier, expose l’ambition de l’Armée canadienne pour accroître ses capacités et son efficacité au combat terrestre majeur. Au cœur de cette vision figure l’investissement dans la puissance de feu, notamment par le remplacement tant attendu des obusiers tractés par des systèmes d’artillerie automoteurs.
Cependant, à l’instar du remplacement du chasseur F-35 dont le projet s’est enlisé, le Canada risque de transformer cette modernisation indispensable en une autre déconvenue de l’approvisionnement public – non pas à cause des qualités intrinsèques des plateformes envisagées, mais parce que les critères semblent orientés de façon à favoriser une option précise plutôt qu’une évaluation objective et complète.
Des exigences qui réduisent le choix
Dans le cadre du programme de modernisation des tirs indirects, l’Armée canadienne souhaite substituer ses obusiers M777 de calibre 155 mm tractés par des systèmes plus mobiles, adaptés aux manœuvres des brigades de combat.
Sa récente demande d’information (RFI) précise des conditions clés pour le nouveau système d’artillerie, notamment une autonomie de 450 km, une vitesse routière jusqu’à 80 km/h pour suivre les véhicules blindés légers, une portée de tir de 30 km avec les munitions standards et jusqu’à 40 km avec des munitions de nouvelle génération.
Le futur système doit aussi pouvoir embarquer un équipage d’au moins trois soldats, être compatible avec les munitions de l’OTAN et des États-Unis, et pouvoir être transporté par la flotte aérienne stratégique canadienne.
Ces exigences semblent justifiées sur le papier. Toutefois, mises ensemble, elles laissent penser que l’Armée canadienne aurait déjà un candidat privilégié, notamment avec l’exigence de pouvoir engager des cibles indirectes en mouvement, qui correspond spécifiquement à l’obusier allemand RCH 155, actuellement le seul exemplaire opérationnel capable de cette fonctionnalité.
Plus frappant encore est ce que la RFI ne mentionne pas : elle ne prend pas en compte explicitement le débit de tir, l’intégration de véhicules de ravitaillement en munitions, les fourchettes indicatives de coûts unitaires, ni les critères nécessaires pour garantir une fiabilité en conditions climatiques froides ou sur terrains complexes.
Pour un pays aux environnements d’opération aussi divers que la toundra arctique, les zones forestières ou montagneuses, ces omissions sont particulièrement préoccupantes.
Le RCH 155 : une capacité imposante aux compromis non évalués
Il ne s’agit pas de dénigrer le RCH 155. Avec sa vitesse routière de 100 km/h, son autonomie de 700 km, un débit de tir de huit coups par minute, et une capacité de charge de 30 obus équipés de fusées plus 144 charges modulaires, il offre une grande mobilité et une puissance de feu longue portée.
Sa capacité de tir en mouvement, sa compatibilité avec les munitions alliées, son aptitude au tir direct et son équipage réduit à deux personnes expliquent son attrait pour une force désireuse de disposer d’une puissance de feu rapide et très mobile.
Cependant, certaines limites du RCH 155 ne doivent pas être négligées. Sa capacité de tir direct pose la question de l’utilisation tactique envisagée. Si le système est exposé à des missions de tir direct en première ligne, sa survie devient problématique. Sur un champ de bataille saturé de capteurs, radars contre-batterie et drones de surveillance, le tir direct augmente fortement les risques.
De même, le tir en mouvement nécessite un système de contrôle de tir très complexe et coûteux, capable de recalculer en permanence la position et l’orientation, notamment sur terrains accidentés.
Cette dépendance accrue aux logiciels alourdit la maintenance, augmente les coûts de mise à niveau et accroît le risque de pannes techniques, ce qui nuit à la réactivité et à la fiabilité indispensables à l’artillerie.
La rapidité peut aussi entraîner des complications logistiques. Les systèmes ultramobiles peuvent dépasser leurs moyens de ravitaillement. Les véhicules de resupply doivent suivre ce rythme sous peine de créer des goulets d’étranglement compromettant la continuité du feu.
Avec un coût estimé à environ 19,4 millions de dollars canadiens (soit 14,2 millions de dollars US) par unité, ces risques logistiques et techniques pourraient contrebalancer les avantages tactiques d’une mobilité accrue.
Au vu des critères exprimés dans la RFI, d’autres options méritent aussi une attention sérieuse.
Le système suédois Archer : automatisation et soutenabilité
Le système Archer, suédois, propose une solution totalement automatisée sur roues avec un canon 155 mm conçu pour un déploiement rapide.
Doté d’un tube de calibre 52 et d’un magasin de 21 obus, il est accompagné d’un véhicule de ravitaillement capable de recharger en cinq minutes, insistant sur la continuité des tirs et l’intégration logistique.
Archer tire jusqu’à neuf coups par minute, peut entrer ou quitter l’action en une vingtaine de secondes, atteint 90 km/h sur route, et dispose d’une autonomie de 800 km – pour un coût estimé à 10,4 millions de dollars canadiens (7,6 millions US) par unité.
Le Caesar français : simplicité et rapidité
Le Caesar français offre une alternative éprouvée sur roues, plus légère et moins complexe.
Il tire jusqu’à six coups par minute, transporte entre 30 et 36 obus selon la version, et peut se déployer rapidement pour éviter les tirs de contre-batterie.
Avec un coût d’environ 9,4 millions de dollars canadiens (6,9 millions USD) par unité, il se concentre sur la simplicité, la facilité de déploiement et la maîtrise des coûts, tout en restant compatible avec la logistique OTAN et le transport aérien stratégique.
Le K9A1 sud-coréen : mobilité adaptée aux terrains difficiles
Bien que la RFI privilégie les systèmes sur roues, le système chenillé K9A1 coréen mérite une attention particulière.
Il dispose de 48 obus embarqués, d’un débit de tir de 6 à 8 coups par minute, et est soutenu par le véhicule de ravitaillement K10 capable de transférer 12 obus par minute, formant un écosystème très complet et éprouvé.
Plus lent sur route, son châssis chenillé assure une meilleure traction sur terrains meubles, enneigés ou accidentés – des conditions conformes aux besoins arctiques du Canada ainsi qu’aux terrains complexes en Europe et dans la région indo-pacifique.
Le K9A1, largement adopté par l’OTAN et ses alliés, bénéficie d’une solide réputation opérationnelle. Son coût unitaire d’environ 4,8 millions de dollars canadiens (3,5 millions USD) en fait également l’option la plus économique parmi les automoteurs majeurs, soulevant des questions importantes sur le rapport coût-capacité.
Un choix d’artillerie adapté à la réalité canadienne
Le choix du futur système d’artillerie influencera la puissance de feu terrestre canadienne pour plusieurs décennies. Une erreur en privilégiant des capacités étroitement optimisées au détriment de la survie, de la logistique et de la prise en compte réaliste de l’environnement serait coûteuse et aux lourdes conséquences opérationnelles.
Il est essentiel d’évaluer l’efficacité, la mobilité, la précision et la robustesse de manière équilibrée, afin d’éviter un écueil déjà connu et coûteux.
L’artillerie constitue la base du combat terrestre ; le Canada doit en tenir compte avec rigueur sous peine d’en subir les conséquences.
Andrew Erskine est chercheur à l’Institut pour la Paix et la Diplomatie et membre non résident du Pacific Forum.